Vu de la place Victor Hugo - Page 4

  • Amos Oz, Jusqu'à la mort (Gallimard)

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    Amos Oz, Jusqu'à la mort (Gallimard)

    Nouvelles d’Amos Oz captivantes, comme d’habitude. Pour ceux qui aiment cette belle prose, c’est un régal. Mais l’histoire en elle-même retient le lecteur qui ne manquera pas de se délecter, au moins autant que moi en rédigeant ce petit compte-rendu. Même si les deux nouvelles ne sont pas en relation directe et apparente, on les lit avec un égal contentement. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Commençons par la première nouvelle qui a donné son titre à ce petit recueil qui compte deux textes assez longs.

    Nous sommes au Moyen Age, le pape Urbain II lance un appel vibrant à la nation chrétienne du monde entier : les seigneurs de la société féodale doivent faire de la libération et de la purification du Saint-Sépulcre une priorité absolue et un devoir sacré. Il faut donc tout abandonner, son pays, sa femme et ses sujets pour entreprendre le long et pénible voyage car cela devient le seul moyen d’obtenir la rémission de ses péchés et d’accéder à la félicité dans l’au-delà.

    L’auteur nous présente alors un seigneur mystérieux, atteint par des drames personnels, et ce grand départ va lui servir de thérapie contre les malheurs personnels qui se sont abattus sur lui : sa seconde épouse vient de décéder, la première avait été aussi ravie à son affection sans lui avoir donné d’héritier. Il est seul, n’a plus le goût de vivre. Mais il met le peu d’énergie qu’il lui reste au service de cette noble cause de la chrétienté : la croisade en cette année 1095.

    Amos Oz lui donne un nom, ce sera le seigneur Guillaume Touron, flanqué de son mémorialiste et plus tard fils adoptif, Claude-le-bossu, fin lettré dont la chronique fictive sert de source à l’auteur. Les descriptions de cet homme hanté par la douleur d’avoir perdu, tour à tour, deux chères épouses, laissent apparaître un être taciturne, voire neurasthénique qui a perdu le goût de la vie… Il s’exprime par monosyllabes, ne dissimule plus sa tristesse, a tout juste la force de mobiliser ses gens, des vassaux, des paysans, des bandits, des prostituées et quelques autres spécimens de ce qu’il faut bien nommer la lie de l’humanité. Plus rien ne retient ce seigneur sur ses terres ; il est couvert de dettes et a dû céder à ses créanciers des domaines, des forêts et du bétail. Au fond, que lui reste-t-il donc, sinon ressasser son inextinguible douleur ?

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  • ◊Amos Oz, La colline du mauvais-conseil (Har ha-Etsa ha-Ra’ah), Gallimard

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    Amos Oz, La colline du mauvais-conseil (Har ha-Etsa ha-Ra’ah), Gallimard

    Il s’agit d’un recueil de nouvelles, un genre littéraire dans lequel Amos Oz excellait aussi. Le titre de l’ouvrage est tout simplement celui de la première nouvelle. Ces textes furent écrits en 1974/75 et publiés en français moins de cinq après la parution de la version hébraïque. En apparence, il n’y a pas de cohésion, pourtant il en existe une, c’est la ville de Jérusalem. C’est elle qui concentre sur elle toutes les attentes de l’auteur et de ses personnages, lesquels représentent la population juive de cette époque dan toute sa diversité. Parfois, on a l’impression que la ville vit par elle-même, est traitée comme un être humain. Elle semble indispensable au narrateur, et tout bien considéré, c’est le berceau originel du peuple juif

    J’ai trouvé à la fin d’un paragraphe (p  84) deux phrases qui résument l’ensemble de la nouvelle et même du livre : Quant à moi, je continuerai mon pénible chemin, à chacun son destin… Et voici le verset du Psaume qui exprime cette nostalgie brûlante que les juifs ont abritée en leur sein durant plus de deux millénaires : Ah ! Verrai-je un jour le bonheur de Jérusalem …

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  • Marcus Elhadad, Haron ou le mellah de Meknès. Editions Tsel, 2019

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    Marcus Elhadad, Haron ou le mellah de Meknès. Editions Tsel, 2019

    Voici un livre assez curieux et fort intéressant à la fois …. Au fond, ni sa couverture ni son titre ne m’inspiraient… Je l’ai déplacé au moins deux fois, et rien ne s’est passé, aucun courant, aucun fluide entre nous deux. Mais voilà, les livres ont eux aussi leur chance ou leur malchance puisque ma sœur Annie A. m’a engagé à lire cet ouvrage afin de pouvoir échanger avec elle à son sujet … Ce qui fut fait, et je dois dire que le livre ne m’est jamais tombé des mains.

    Alors de quoi parle cet ouvrage dont le titre est un prénom juif du Maroc, équivalent, à peu de chose près, à Henri en bon français ? La forme arabe de ce même prénom recourt à une diphtongue OU (Haroun) là où le judéo-arabe opte pour la voyelle O. Ce livre est l’évocation émue du mellah de Meknès et de tous les êtres un peu étranges qui y résidaient

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  • Pierre-André Taguieff, L’eugénisme. Que sais-je ? 2020

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    Pierre-André Taguieff, L’eugénisme. Que sais-je ? 2020

    Qu’est ce que l’eugénisme ou l’eugénique (nom féminin) ? Vous pourrez certainement répondre à cette question en lisant attentivement ce petit ouvrage, sobrement écrit et si bien documenté. L’auteur a compris qu’il fallait -avant de donner une définition- (et d’ailleurs en existe t-il une seule adaptée à toutes les autres ?), procéder à une enquête historique afin de délimiter les différents usages de ce terme à travers les siècles.

    La seconde qualité majeure de cet ouvrage est d’avoir souligné ce que n’est pas l’eugénisme, le distinguer du racisme pur et simple, mais aussi du darwinisme social. Ce qui ruine l’idée d’une inégalité congénitale des hommes, une idée qui fut combattue sans relâche mais qui a tout de même connu une terrible résurgence, parée de toutes les garanties d’une pseudoscience, et présentée comme un objectif somme toute honorable de l’espèce humaine. Il fallait aussi dire que l’eugénisme est différent du darwinisme social qui a permis à certaines classes de la société, notamment une certaine aristocratie de se reproduire entre ses membres attitrés, justifiant leur supériorité politique et même intellectuelle. Selon l’adage, du bon ne sort que du bon et du mauvais le mauvais.

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  • Christoph Jahr, Par le sang et le fer (Blut und Eisen) ou comment la Prusse a mis l’Allemagne sous sa coupe. 1865-1871 (Munich, Beck Verlag, 2020)

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    Christoph Jahr, Par le sang et le fer (Blut und Eisen) ou comment la Prusse a mis l’Allemagne sous sa coupe. 1865-1871 (Munich, Beck Verlag, 2020)

    Retenons bien ces deux dates qui ont marqué un total bouleversement dans la géopolitique européenne vers le dernier tiers du XIXe siècle ; elles accompagnent ou annoncent tous les malheurs qui allaient fondre sur le vieux continent et précipiter l’Allemagne ou ce qui en restait, dans un ravin. En lisant ce livre qui entend jeter un regard neuf sur l’histoire politique des pays germaniques, on a l’impression qu’il s’agit presque d’une destinée imparable (Fügung), comme si l’avenir était écrit depuis la proclamation de l’empire (das zweite Reich) allemand : après 1871, le chancelier de fer (qui porte bien son nom) et qui allait rester en poste jusqu’en 1890) proclama dans une célèbre allocution que l’unité de tous ces petits états éparpillés et désunis se fera sous la bannière de la Prusse, non par la diplomatie mais bien par à coups d’épée et dans un fleuve de sang.

     

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  • Hegel, historien de la philosophie (IV et fin)

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    Hegel, historien de la philosophie (IV et fin)

    Dans cette Histoire de la philosophie, le grand penseur berlinois, qui prédisait qu’après lui, on se contentera de répéter et de rabâcher, car il aura, lui, accompli le tour complet de tous les concepts, Hegel analyse, point par point, ce qui fait l’essence même du penser, les notions fondamentales, ce qu’elles impliquent et il en profite pour souligne l’aspect foncièrement intellectualiste de son approche des choses, du réel. On a déjà évoqué dans les précédents papiers le paradoxe entre le but ultime du philosopher, trouver la vérité, accéder au vrai, et la diversité des philosophies qui se contredisent les unes les autres. Hegel écrit même que la forêt des philosophies fait perdre de vue la philosophie. Il signale aussi que chaque système de pensée élève la même prétention : être mieux fondé que tous les autres.

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  • Eshkol Nevo, La dernière interview. Une radioscopie de la société israélienne (Gallimard) (suite et fin)

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    Eshkol Nevo, La dernière interview. Une radioscopie de la société israélienne (Gallimard) (suite et fin)

    Ce jeune romancier à succès n’est pas le premier venu, une sorte d’inconnu au bataillon : il est le petit fils du troisième Premier Ministre d’Israël. Et ces précédents ouvrages ont été traduits en maintes langues. Ce n’est pas un héritier puisqu’il a fait ses preuves dans le domaine littéraire.

    Gardons en mémoire ce qui était annoncé dans la première partie de cette recension : nous avons affaire à une radioscopie de la société israélienne. Et Dieu sait qu’il y a de quoi faire ! Et cela ne tarde pas à se produire, l’intervieweur pose la question suivante, qui n’a rien à voir avec l’œuvre littéraire du narrateur. Êtes vous pour la solution à deux états ? Cela tombe comme un cheveu sur la soupe… Le narrateur ne répond pas en disant que le fait d’être un écrivain n’implique pas nécessairement qu’on ait réponse à tout. Et il ajoute, à juste titre, une pique à l’encontre d’un collège célèbre : Nous ne sommes pas tous Amos Oz… Et il a bien raison car il y a quelques années, cet écrivain, aujourd’hui disparu, se trouvait en France, invité pour parler de son œuvre littéraire qui présente un peu d’intérêt et le voilà qui décoche des philippiques acérées à l’encontre du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou…

    Politique et littérature ! Un couple indissociable, mais aussi un couple infernal. Et cette distanciation, cette fracture qui parcourt la société israélienne est effrayante. Il suffit de voir comment le droit de manifester contre le gouvernement a pris de l’ampleur ces dernières semaines, en dépit du risque encourus par les manifestants en période de pandémie.

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  • Eshkol Nevo, La dernière interview. Une radioscopie de la société israélienne (Gallimard)

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    Eshkol Nevo, La dernière interview. Une radioscopie de la société israélienne (Gallimard)

    Difficile pour un philosophe médiéviste et germaniste de parler, comme le feraient d’authentiques critiques littéraires, d’un roman, en particulier lorsqu’il a des consonances largement autobiographiques. Sa lecture m’a été chaudement recommandée par Danielle et j’avoue qu’après un certain étonnement, j’ai été invinciblement happé par cet univers curieux et étrange à la fois, en dépit des faits largement routiniers qui en constituent la trame.

    Mais tout d’abord, un mot de félicitation pour l’excellent traducteur qui n’en est pas à son coup d’essai. La traduction de l’hébreu est fluide et le traducteur trouve les bonnes tournures françaises lorsqu’il s’agit de rendre des expressions hébraïques idiomatiques. Quant au contenu du roman proprement dit, le titre reflète fidèlement ce qu’on va lire : il s’agit d’une série de questions posées à l’auteur (narrateur) ; ces questions portent sur tout, la vie privée, l’environnement familial, la vie quotidienne, les problèmes au sein du couple, l’infidélité conjugale, le service militaire, la grande évasion des jeunes conscrits vers l’Inde ou les états d’Amérique latine afin de renouer avec la liberté et le rêve, etc…

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  • Jean-Pierre Jouyet, L’envers du décor (Albin Michel)

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    Jean-Pierre Jouyet, L’envers du décor (Albin Michel)

    Ou, pour mentionner la belle photo sur la couverture du livre, l’homme qui tenait le parapluie pour François Hollande … Une fois que j’ai dit cela, j’ai résumé la philosophie de l’ouvrage, sa tendance générale. Je ne réduis pas toute la richesse des analyses et des confidences à cette seule photo mais j’admets volontiers que c’est l’ancien président qui est porté u pinacle et non point son successeur dont l’auteur dresse un sévère portrait. J’ai noté que dès les toutes premières lignes, JPJ parle de quelqu’un qui a perdu la main et qui s’est même un peu perdu lui-même ! Le verbe perdre, présent deux fois dès la première page. Enfin, je ne connais personne d’autre qui ait une si haute opinion de l’ancien président de la République

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  • Marie-Françoise Stefani, Une famille dans la mafia. Corse, au cœur d’une violence sans fin (Plon)

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    Marie-Françoise Stefani, Une famille dans la mafia. Corse, au cœur d’une violence sans fin (Plon)

    Cet ouvrage, rédigé par une journaliste de Fr3 Corse, est une véritable enquête sur des faits réels que cette femme a suivis de près, au jour le jour. Le livre se lit comme un roman policier (c’est le cas de le dire) sauf que ce n’est pas un roman, mais un insoutenable calvaire qu’a subi une simple famille corse…

    Il n’ y a pas si longtemps que cela. La Corse, dite l’île de beauté, suit un cours qui est unique… J’ai relevé, lors de la lecture de ce passionnant ouvrage, deux citations, l’une anonyme (ou issue de la plume de l’auteur), et l’autre émise par un avocat général appelé à requérir contre des voyous, des assassins ou des élus corrompus. : un pays de cocagne et de soleil, béni des dieux… Et la seconde, moins optimiste : La Corse est déjà une terre de violence, elle ne doit pas devenir aussi une terre d’impunité. Et ce haut magistrat n’a pas tort, car quand on voir certaines choses, quand on lit certaines pages, on se pince les joues pour s’assurer qu’on ne rêve pas. Pour aller plus vite, je recommande la lecture attentive de la lettre du fils adressée au président de la cour, et qui résume, de son point de vue, l’ensemble de l’affaire. Lecture émouvante, mais modérée et d’où toute haine est absente.

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