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  • La violence à l'école

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          La semiane dernière, dans le journal Le monde, paraissait un article en page 3 entièrement consacré à la violence scolaire ou dans le cadre des établissements scolaires. Je veux dire, pas seulement les petites affaires de racket dans la cour de l'établissement, mais de véritables assauts, organoisés par des élèves indisicplinés et définitivement exclus des classes.

         Ce qui m'a le plus ému, c'est cette écriture d'écolier dans des cahiers d'écolier et avec le style appliqué des écoliers. Cela m'a rappelé ma tendre enfance et à ce moment là il n y avait pas ce genre de débordements.

        Ces écoliers, tous de Seine Saint Denis (le fameux neuf trois, comme dit en France) s'adressent à Monsieur l'Inspecteur Général avec une politesse exquise, lui disent respectueusement qu'ils ne peuvent plus travailler dans de telles conditions, et qu'au bout de l'année il y a le BEPC et qu'après il y aura le bac, car, ajoutent-ils, nous avons promis à nos chers parents d'avoir un bon métier…. Ils prient donc la hiérarchie de faire acte d'autorité… 

         Je n'exagère pas en disant que la lecture de ces lettres, chefs d'uvre de candeur et d'innocence, m'a presque tiré des larmes. Comment peut-on laisser des enfants dans de telles situations?

            Qui osera dire que les jeunes ne veulent pas travailler, ne pensent qu'à envoyer des SMS et à pianoter sur des consoles? Voila des jeunes filles et des jeunes gens, appliqués, studieux et désireux de réussir.

            Si vous lisiez la description d'une attaque dans la cour d'un établissement avec une petite explosion, dégageant de la fumée et la projection des bennes à ordures  de l'école contre les murs des salles de classes, que penseriez vous?

            Eh bien, je pense pour ma part que l'inspection générale doit réagir et aider ceux qui velent s'en sortir. Nous dzmandons pardon à ces enfants, victimes de violence dont nous ne parvenons pas, nous adultes, à les préserver. Mais courage!
     

  • Mai 68 et nous : faut-il liquider l’esprit de mai 68 ?

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        Mai 68 et nous : faut-il liquider l’esprit de mai 68 ?
        Dans l’Hexagone, on aime bien les commémorations… Ainsi, à l’approche du quarantième anniversaire des fameux événements, une kyrielle de livres et tant d’émissions de télévision et de radio nous présentent des grilles de lecture de cette secousse qui, un temps, a manqué de tout emporter…
        Que s’est-il passé ? Au fond, on ne sait pas très bien. Il y a l’état général de la société française de l’époque et un petit événement, un détonateur, qui a joué le rôle de facteur déclenchant. L’histoire des jeunes étudiants de Nanterre n’aurait eu aucun impact si la société de l’époque n’avait été, comme le dirent le Premier Ministre d’alors, Jacques Chaban-Delmas et son conseiller social Jacques Delors, «une société bloquée».  Les hiérarchies étaient trop lourdes, trop tatillonnes, le rôle des contre maîtres dans les usines trop pénalisant pour les ouvriers et l’absence de concertation trop flagrante. Un hebdomadaire de gauche (qui paraît toujours) n’hésitait pas à écrire qu’il fallait «supprimer l’odieuse fonction de cadre» (sic !). Mais ce n’est pas là l’essentiel.
        L’essentiel, ce sont les critiques et la mentalité sécrétées par ce qu’il faut bien nommer un soulèvement social avec cette mémorable «disparition» passagère du chef de l’Etat (De Gaulle), parti chercher à Baden Baden l’appui du général Massu…
        Mai 68 a sonné le glas du gaullisme qui n’était plus au diapason de la France. Les générations montantes ne souhaitaient plus vivre dans le cadre légué par la génération précédente… Il fallut donc tout revoir, au choix : à la hausse ou à la baisse. Plus d’autorité, plus d’effort, plus de coercition, disaient les uns, tout au contraire, répliquaient les autres. On connaît la suite : une crise, à nulle autre pareille, notamment dans le domaine scolaire et éducatif, en général, de la maternelle à l’université. Ce qui n’a pas manqué d’obérer l’avenir…
        Certains voient en mai 68 le germe de toutes nos déconvenues, le début du décrochage de la France par rapport à ses voisins, d’autres y discernent, au contraire, les germes d’un renouveau salvifique.
        Mai 68 a été bénéfique jusqu’à un certain point, en ce sens qu’on a débloqué certains aspects de la vie sociale, libéré le groupe de nombreux carcans. Mais, d’un autre côté, ces événements ont ouvert la voie à un laisser-aller général, … On a mis trop de temps avant de revenir aux seules vraies valeurs qui soient, le travail, l’effort et le mérite. 

  • Il y a deux siècles, Napoléon créait le franco-judaïsme

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    Article paru dans la Tribune de Genève le samedi 19 avril (rubrique L'invité) 

     

    La naissance du franco-judaïsme…          
    Il y a deux siècles exactement, au printemps de 1808, l’Empereur Napoléon Bonaparte intégrait les juifs de France, mais aussi d’Europe, à la socio-culture de l’époque. Non seulement il les arrachait à leur statut de parias, mais il fondait, par cet acte courageux et lucide, le franco-judaïsme, c’est-à-dire les institutions juives de France et d’Europe,
    En d’autres termes, il créait un espace commun où pouvaient se développer dans le cadre de la loi, l’identité juive et la culture européenne. Lors de la campagne d’Italie, le chef militaire Bonaparte est révolté par la triste existence des habitants du ghetto de Venise. En traversant l’Alsace, il est interpellé par le conflit qui oppose les juifs locaux à leurs débiteurs, des paysans lourdement endettés, qui les accusent de pratiquer des taux usuraires. Le futur Empereur choisit la solution la plus intelligente, celle d’une intégration juste et généreuse. Dans ce cas, on s’inspirait à la fois des idéaux de la Révolution et du siècle des Lumières ; le philosophe juif de Berlin, Moïse Mendelssohn (1729-1786) avait chargé le haut fonctionnaire prussien Christian Wilhelm von Dohm de réfléchir à l’Emancipation des juifs
    Le juriste prussien voulait montrer que les lois juives s’accordaient avec une citoyenneté pleine et entière ; il refusait de faire appel à la pitié ; selon lui, l’entendement sain, les sentiments humanitaires et les intérêts bien compris des Etats et des sociétés civiles requéraient un meilleur traitement des juifs. Dohm admettait que le port de la barbe, la pratique de la circoncision et un culte divin spécifique séparaient, certes, les juifs des autres habitants du pays où ils résidaient ; mais aussi longtemps qu’il n’aura pas été prouvé que ces règles sont asociales ou s’opposent à l’équité ou à l’amour du prochain, on ne saurait  refuser aux juifs l’égalité des droits…
    La démarche napoléonienne s’inspirait pleinement de ces arguments. Napoléon chargea quelques auditeurs du Conseil d’Etat de poser des questions à la délégation juive, conduite par le grand rabbin David Sintzheim (1738-1812) : les juifs étaient-ils les ennemis des chrétiens ? Feraient-ils de bons soldats, en dépit des règles rituelles du samedi ? Défendraient-ils leur patrie ?  Prêteraient-ils serment devant des juridictions civiles ? Un mariage contracté avec une partie non-juive était-il valable à leurs yeux ? Les réponses de Sintzheim furent jugées satisfaisantes, même si parfois le vieux rabbin maniait volontiers l’humour… Napoléon Bonaparte demanda que toutes ces réponses, véritable charte du franco-judaïsme, fussenrt proclamées solennellement en l’Hôtel de ville de ville par le Grand Sanhédrin qu’il convoqua à cet effet.
    Les consistoires furent donc créés en 1808 et continuent de fonctionner vaille que vaille. Il y eut le Consistoire de Paris qui regroupe aujourd’hui encore les congrégations religieuses qui se reconnaissent dans son idéologie. Ensuite, on assista à la naissance du Consistoire Central de France qui regroupe tous les autres consistoires disséminés sur le territoire national. On peut donc dire que Napoléon a non seulement émancipé le juif en tant que tel mais qu’il a aussi accordé un droit de cité au judaïsme en tant que religion.
     La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si des institutions hyper-centralisées, financièrement exsangues et en perte de vitesse, sont encore d’actualité. On le constate nettement en scrutant cette vaste crise du leadership actuel.
    L’action de Bonaparte fut, certes, bénéfique à l’époque, mais ne doit –elle pas être entièrement rénovée pour épouser enfin son au temps ?

                            Maurice-Ruben Hayoun
                        Professeur à l’Université de Genève
    Dernier livre paru :
    Renan, la Bible et les Juifs (Paris, Arléa, avril 2008)

     

  • Gouverner la France II.

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      Gouverner la France II.
        En commettant la précédente note sur la probable difficulté de gouverner la France, je ne pensais nullement soulever un tel tollé ni blesser quiconque. Si, par mes propos, certains se sont sentis injustement traités, j’exprime mes sincères regrets. Toutefois, j’en appelle à la droiture et l’intégrité morale de toutes et de tous : est-il vraiment aisé de diriger un pays qui a un grand besoin de réformes, lorsqu’une partie de la France se dresse contre l’autre ? Je citerai un chiffre, le solde du commerce extérieur : déficit de plusieurs milliards en France et excédent de… 220 milliards chez nos voisins allemands. Qui peut dire, au vu de ce tableau comparatif que la France  est en bonne posture ?
        Sans faire du pays d’outre-Rhin la cité idéale ni l’incarnation de toutes les vertus civiles et politiques, je suis bien contraint de relever que ce pays a pris de l’avance sur la France alors qu’il partait avec un grand handicap : remettre à niveau l’ancienne RDA et l’intégrer non seulement au système politique de l’ouest mais aussi au libéralisme économique. La RFA dut injecter dans ce puits sans fond, véritable tonneau des Danaïdes, des centaines de milliards d’euros et elle y est arrivée. Mais chez elle, le système de sécurité sociale fut réformée coûte que coûte (en allemand es koste was es wolle), l’indemnisation des chômeurs aussi, même si nous devons, je le souligne, comprendre aussi la douleurs de ceux et de c elles qui cherchent un emploi et n’en trouvent pas.… Le chômage mérite et exige aussi un traitement humain et compassionnel. Ceci est très important.
        Faire des réformes n’est pas une lubie, c’est une nécessité. Il en va de même des conflits. Machiavel explique dans on maître livre Le Prince que l’arrière-fond des relations humaines et sociales est constitué par la conflictual ité . Il ajoute, pour ceux qui n’auraient pas compris, que la société sert d’espace d’affrontement entre ceux qui veulent dominer et ceux qui ne veulent pas être dominés…
    Je sais que nombreux sont ceux qui n’aiment pas les intellectuels, mais on me permettra tout de même cette citation : Von Clausevitz dans son écrit De la guerre écrivait ceci : les conflits ne naissent pas de la volonté des hommes mais de la rupture d’équilibres… Alors rétablissons les grands équilibres et nous éviterons les conflits. Sinon, ce sont nos enfants et les enfants de nos enfants qui règleront la note.
    La France est un grand pays et une grande nation. Elle doit le rester…


  • La situation des sans papiers en France…

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    La situation des sans papiers en France…

        Nous croisons dans nos immeubles d’habitation, tôt le matin, des ombres furtives qui nettoient avec zèle  les parties communes de nos appartements ; sur les chantiers de constructions, au bord des routes, et parfois même dans nos cités, nous percevons à peine des visages peu familiers coiffés de casques obligatoires ; dans nos restaurants, même les plus grands, quand nous nous levons de table pour aller nous laver les mains, nous croisons aussi des silhouettes, tout aussi furtives que les précédentes…
        Et qui sont ces hommes et ces femmes sans visage, sans statut ni existence légale en France ? Ce sont les sans papiers sans lesquels des pans entiers de notre économie ne pourraient subsister. Il faut donc, avec méthode et discernement, avec humanité mais sans laxisme, leur offrir une régularisation conforme à la dignité humaine.
        Certes, la France comme la quasi totalité des autres pays de l’Union, a opté pour un changement radical de sa politique d’immigration. Mais les gens qui sont là, travaillent, paient des impôts et peuvent subvenir aux besoins de leurs familles, doivent être traités correctement.
         Ne pratiquons plus les régularisations massives qui, comme le disent les politiques, créeraient un appel d’air préjudiciable à tous. Je n’aime pas beaucoup l’expression française au cas par cas
    J’opte plutôt pour la formule examen individuel du dossier.
     

  • Peut-on gouverner la France?

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        Mais qui peut affirmer que la France est gouvernable ?
        Oui, qui peut gouverner ce pays dont l’un des plus grands chefs, le général De Gaulle, affirmait dans une boutade que l’on comptait trop de sortes de fromages dans l’Hexagone… Sous entendu, il y  a dans ce pays trop de variantes, trop de sensibilités, de divergences et donc de politiques envisageables… Ce genre de réflexion a le don de faire sourire un certain temps, mais quand cela perdure, on s’interroge sérieusement. Que se passe-t-il ?
        Après des années d’immobilisme, de réformes gelées, de déficits accumulés et consolidés, un homme encore jeune qui croit en la France, clame urbi et orbi son désir de la diriger, de vivre pour elle et de la redresser, connaît, un an, jour pour jour, après son élection ce qu’il faut bien nommer un désamour !
        Certes, le président Sarkozy a eu un problème d’ordre familial à régler qui eut le don de le préoccuper et de lui donner du fil à retordre. Ce qu’il faut juger, ce n’est pas une attitude mais une action, or celle-ci a été courageuse, soutenue et audacieuse. En un an, le pays a connu plus de réformes qu’il n’en a subi en une décennie : les retraites, la sécurité sociale, le contrat de travail, la fonction publique, le système de santé, l’organisation judiciaire, bref pas un secteur n’a échappé à la vigilance du chef de l’Etat. Et voilà que les Français pour lesquels tout ceci a été fait disent leur insatisfaction.
        Mais alors que faut-il faire ? On a souvent rappelé ici même que ce pays et ses habitants sont rétifs aux réformes dont la France a pourtant grandement besoin. Alors que faire ? Laisser filer les déficits, s’accumuler les dettes,  le pays aller à vau l’eau sans réagir ? Uniquement parce que la Belle endormie opte pour le rêve en fuyant la réalité ? Si un être humain souffre d’une maladie quelconque, il faut bien lui administrer un traitement pour le soigner. Existe-t-il une autre méthode ?
        Les sciences politiques ne sont pas les sciences mathématiques et Winston Churchille disait bien que la politique c’est l’art du possible, mais tout de même ! En fait, la seule remarque sensée qui s’impose, c’est que les réformes massivement engagées ont sursaturé le paysage alors que les résultats ne sont pas encore là. Et dans ce cas, c’est la communication du gouvernement qu’il faut renforcer.
        Il n’ y a pas de politique de rechange, il y a tout simplement un effort supplémentaire d’explication à fournir.

  • La Pâque juive, le Pape et la Résurrection

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     La Pâque juive, Pessah, commence ce soir et dure jusqu'à dimanche en huit…

     

    La pâque juive, le Pape et la Résurrection…
        Cette année, la fête de Pessah, la Pâque juive, reçoit une connotation bien particulière qui montre combien la sortie d’Egypte, qu’elle est censée commémorer, doit être interprétée allégoriquement. Il s’agit bien évidemment d’une Egypte mythique, d’un territoire symbolique. Mais ce symbole, vieux de milliers d’années, vient de s’enrichir d’un nouvel aspect. C’est un symbole au sein d’un symbole, un miracle dans le miracle : Pour la première dans l’histoire des USA, un pape, et qui plus est un prélat d’origine allemande, s’est rendu dans une synagogue , la plus ancienne du pays puisque fondée en 1888, quelques heures seulement avant la célébration mondiale de la fête de Pessah, là où des millions de juifs à travers l’univers se réunissent pour la veillée pascale, évoquer leurs ancêtres esclaves en Egypte, saluer l’avènement d’une humanité libérée du joug de l’esclavage moral et spirituel, enfin libre de marcher d’un pas assuré vers la paix et le bonheur. C’est cela le message de Pessah. Même la suite milite dans le même sens : l’idée d’une terre de Promission était la meilleure façon de tenir ensemble un ramassis d’anciens esclaves,  réputés indisciplinés et rebelles à toute autorité, d’où qu’elle vînt. En leur assignant un objectif commun, la terre de Canaan, on les investissait d’une mission. Il n’y a pas d’autre  recette pour créer une nation. Quant à la fameuse traversée du désert, elle eut pour but d’aguerrir les hommes et de les confronter aux dures réalités de l’existence.
    La tradition juive a jeté son dévolu sur cet épisode mythique dont elle fit avec succès un mythe fondateur : tout homme, à l’origine, était esclave, et Dieu lui offre la liberté la liberté en le tirant du creuset où même le fer fond, où se dissolvent les identités mais aussi là où elles se forgent. Dans un système religieux, nul ne s’étonnera que Dieu soit au sommet de la pyramide. Mais pourquoi donc avoir inventé cette histoire d’une Egypte qui n’a jamais existé en tant que telle dans l’Histoire ? Une Egypte esclavagiste nourrissant de noirs desseins à l’encontre d’un peuple étranger venu se protéger de la famine dans son territoire, comme nous l’enseigne la Bible : aucun témoignage externe ne vient conforter pareille chose Ceci au plan social et politique.
    Mais même au plan religieux, les choses sont étonnantes puisque les racines du monothéisme se trouvent aussi en Egypte même si le jahwisme (de JAHWE) comporte des éléments absolument nouveaux qui donnèrent plus tard le monothéisme éthique dont les prophètes d’Israël se firent les hérauts.universels. Alors comment interpréter tous ces faits ?
    Aux temps de la rédaction des livres bibliques, l’Egypte et l’Assyrie étaient les deux grandes puissances hégémoniques de la région.  La petite Judée avec ses rois pusillanimes et ses prophètes turbulents tentaient de sauver la mise en naviguant avec plus ou moins de bonheur entre les différents écueils. Les fondateurs de la mémoire de l’Israël antique se posèrent la question des origines : où les situer ? Comment dire qu’on incarnait une réalité absolument nouvelle, comment faire naître une nation si différente de toutes  les autres ? En mettant en scène un Dieu de l’univers qui fait une promesse à une figure charismatique de l’époque, Abraham, figure tutélaire de la future humanité monothéiste, celui-là qui introduira un culte sacrificiel plus doux puisqu’il substitue la bête à l’homme… C’est d’ailleurs ainsi que la Bible hébraïque fait dérivé le terme de Pessah : en plus du sacrifice de l’agneau pascal, la Bible nous dit que Dieu a enjambé (passah) les maison habitées par les Hébreux pour ne frapper que les premiers-nés egyptiens… Bel exemple d’étymologie populaire.
    Peu de gens le savent mais, à l’origine, la fête de l’agneau pascal était distincte de celle des azymes ; mais comme elles tombaient toutes deux aux alentours du printemps, on les fit fusionner et l’agneau pascal devint le fidèle compagnon des pains azymes. Pour ce dernier rite, on dit que les Hébreux, pressés par les Egyptiens de quitter le pays, n’eurent pas le temps de laisser lever le pain qui devait leur servir de nourriture lors de leur pérégrination…
    Mais les esprits les plus rassis comprirent qu’il s’agissait d’un levain spirituel : un pain qui a levé, rond et joufflu, symbolise l’orgueil, l’arrogance, une sorte de seigneurie de soi-même qui ne sied pas à l’humanité croyante ou pensante. Il s’agit assurément d’un levain spirituel qui nous renforce dans notre orgueil humain.
    Le pape choisit donc ce moment de l’année liturgique pour se rendre dans une synagogue américaine. On sait que pour les chrétiens, la semaine pascale est la plus importante de l’année liturgique et célèbre la Résurrection du Christ. Il est très intéressant de relever que des juifs, il y a deux mille ans, ont changé la symbolique de la Pâque pour en faire l’apothéose d’une religion nouvelle. Ils se référent à un verset du prophète Osée (6 ;2) qui évoque clairement cette idée :il nous fera revivre après deux jours, au troisième jour il nous ressuscitera et nous vivrons devant lui…
    Le pape, en sa qualité de chef spirituel d’une Eglise issue de la synagogue et en éminent théologien qu’il est, ne peut pas ne pas voir pensé à cette différence d’interprétation, fondatrice d’une identité nouvelle, le christianisme, et formatrice d’une opinion différente de celle léguée par une tradition pluriséculaire.

                        Maurice-Ruben HAYOUN
     

  • Renan, la Bible et les Juifs (Paris, Arléa, 2008)

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    Renan, la Bible et les Juifs (Paris, Arléa, 2008) vient de paraître. Nous enf diffuons les bonnes pages en souhaitant à nos lecteurs et aux internautes de bonnes lectures…

    Pourquoi Renan aujourd’hui ? Et plus particulièrement son voisinage avec la Bible et les juifs ? Mort en 1892,  philosophe statufié par la IIIe République qui a donné son nom à tant de rues et d’avenues dans toutes les villes de France, l’auteur de la Vie de Jésus est probablement le Français le plus connu dans le monde des lettres…
    Et pourtant, dans son propre pays, une série de malentendus s’est nouée autour de son nom. Notamment en ce qui concerne l’antisémitisme, les théories raciales et une germanophilie soutenue, confinant à la monomanie…
    Ma rencontre avec Ernest Renan remonte à mes premières années d’étudiant à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (section des sciences religieuses) lorsque mon regrette maître Georges (Yehuda Arye) Vajda me recommanda d’étudier le tome XXXI de l’Histoire Littéraire de la France, publié par Renan avec l’aide décisive d’un érudit juif Adolphe Neubauer, Les écrivains juifs français du XIVe siècle. Je fus, à un si jeune âge, stupéfait par une connaissance si approfondie de la philosophie juive, de la langue hébraïque médiévale et de la littérature allemande. J’étais moi-même passionné par mes études hébraïques, philosophique est germaniques. Mon maître Vajda était jusqu’à me dire, par boutade, que l’allemand était la première des langues… sémitiques, rendant ainsi un hommage appuyé à l’orientalisme des savants germaniques.
     Cela me rapprochait considérablement de l’illustre savant originaire de Tréguier… Il aimait l’allemand, l’hébreu, la Bible et la philosophie. Moi aussi. Je voyais comment il avait dévoré l’ouvrage que Johann Gottfried Herder avait consacré à la poésie sacrée des Hébreux, comment même son style français épousait les contours des phrases germaniques qui constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne : Sa Vie de Jésus n’aurait probablement jamais vu le jour sans l’œuvre de David Friedrich Strauss (1835/36) sur le même sujet ; et la même remarque vaut de son Histoire du peuple d’Israël qui devait beaucoup à celle de son modèle allemand Heinrich Ewald…
    J’étais moi aussi, je le suis toujours, fasciné par cette science germanique et ce dix-neuvième siècle allemand qui vit un essor considérable de la philosophie et de la science du judaïsme…  Mais l’homme était Breton, à l’origine, et surtout issu d’un milieu très catholique au point d’avoir même songé à une vocation ecclésiastique… Or, cette époque là se situe bien avant le concile de Vatican II et n’avait aucune idée de l’encyclique  Nostra Ætate. Et dans les églises, on priait encore pour «les juifs perfides»…
     En bref, le cas Renan était soigneusement conservé dans un coin de mon esprit
    Pour soutenir ma thèse de IIIe cycle sur La méthode d’interprétation allégorique dans la pensée juive du Moyen Age et ensuite ma thèse de doctorat d’Etat sur La philosophie et la théologie de Moïse de Narbonne (1300-1362), j’avais dû lire et relire assidûment les travaux de Renan sur ces mêmes philosophes juifs. J’ajoute que ma rencontre avec le regretté professeur André Caquot, titulaire de la chaire d’hébreu et d’araméen au Collège de France (lointain successeur de Renan à ce poste) et l’amitié que je nouais avec cet éminent hébraïsant renforcèrent ma curiosité. Lors de l’une de nos rencontres dans son bureau au Collège de France, André Caquot me prêta volontiers les volumes de l’Histoire du peuple d’Israël dont je fis mon profit. J’éprouvai alors ces sentiments mêlés qui assaillent tout lecteur attentif de Renan : une admiration sans bornes pour le style étincelant et l’étendue des connaissances, maintes fois contrariée, hélas, par des jugements à l’emporte-pièce sur certains aspects de l’histoire de l’antiquité juive…
    Comme me l’avait appris une lecture attentive du Guide des égarés de Maimonide, je résolus de découvrir la pensée profonde de l’auteur. Et je préfère reconnaître d’emblée que je ne suis pas toujours sûr de l’avoir entièrement trouvée… Mais je suis au moins convaincu de ne pas m’être intégralement trompé. C’est de cette confrontation avec l’œuvre que naquit mon intérêt pour l’homme et ma décision de faire ce livre.
    Pendant plusieurs années, je fis, grâce à Danielle, l’acquisition des œuvres de Renan que je lus et relus lentement, sans me fixer de limite dans le temps. Je lus la plupart des auteurs sérieux qui tentèrent d’élucider le sens de son œuvre. La suite se fit naturellement : durant toute une année je consacrais mes cours à l’Université de Genève au thème de livre, Renan, la Bible et les juifs. Car il m’apparut que l’unique manière d’éviter les contradictions et de trouver le fil d’Ariane dans ces innombrables déclarations contradictoires sur les juifs et le judaïsme était de «périodiser», de différencier entre la Bible, le Talmud, le Moyen Age et l’époque où Renan vivait… Restent assurément les préjugés ingérés durant l’enfance et l’adolescence, des âges où on ne pense pas encore par soi-même et où on absorbe sans difficulté les idées reçues. Il est incontestable que ces clichés rejaillissent parfois sous la plume de l’auteur et contribuent à le desservir fâcheusement. Il convient donc d’être prudent dans toute entreprise de «cacherisation» de Renan. L’une de mes auditrices à Genève, une grande dame de plus de 86 ans, m’assurait que du temps de sa jeunesse, Renan passait pour un antisémite frictionné…
    Il y a aussi, éparpillées à travers toute l’œuvre, ces déclarations quelque peu inattendues sous la plume d’un savant de l’envergure de Renan, assurant, sans discernement suffisant, que le «christianisme était la vérité du judaïsme», ce qui était une reprise pure et simple de la fameuse théologie de la substitution dont même les franges les plus conservatrices de l’église catholique se sont prudemment démarquées depuis. J’avoue simplement que de tels passages, trop nombreux à mon goût,  n’ont rien à faire dans une œuvre scientifique ; et on sait que Renan faisait, par ailleurs, grand cas de la méthode historico-critique, si prisée par les savant d’outre-Rhin qu’il admirait tant.
    En 1936, un spécialiste suisse de la poésie de Goethe avait publié dans la Revue juive de Genève un article assez dur sur Renan. Sa lecture m’a bouleversé car il y disait que, certes, Renan n’était pas un antisémite mais que ses «thèses dûment germanisées» pourraient faire des ravages… Et ce fut le cas , même si Renan n’y était pour rien. Néanmoins, j’ai maintenu le cap, je n’ai pas interrompu mes recherches et ai poursuivi mes lectures sans a priori.
    Cependant, un verset d’un traité talmudique, Les chapitres des pères (Pirké avot), véritable raison pratique du judaïsme rabbinique (pour parler comme Kant) me revient à l’esprit ; ce verset me fut enseigné par mon père alors que je n’avais pas encore sept ans : hakhamim ! hizzaharou be-divrékhém. Ce qui signifie : Sages, prenez garde à vos paroles. Et Renan ne l’a pas toujours fait.
    Mais je ne finirai pas sur une noue pessimiste. Renan s’est beaucoup intéressé à la littérature sapientiale de la Bible. Voici ce qu’on peut lire dans le livre des Proverbes (10 ;12), véritable joyau de cette littérature : ‘al kol pesha’im tekhassé ahava : la haine suscite des querelles, mais l’amour couvre toutes les fautes.

                                    Paris, février 2008

                                    M-R.H
     

  • Hommage à André Chouraqui ( à paraître dans un volume d'hommage)

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            André Chouraqui ou une vie sous le signe de la grâce…

                  Ce fut un don du Ciel de rencontrer un être aussi charismatique qu’André Chouraqui ! J’ai tenté de me souvenir du contexte au sein duquel j’entendis prononcer son nom pour la première fois. Hormis les journaux parlant soit l’Alliance Israélite Universelle, soit d’Israël et de la ville de Jérusalem. Ce fut, si ma mamoire ne me trompe, de la bouche de mon maître Georges (Yehuda Aryé) Vajda, l’éminent spécialiste de la philosophie médiévale juive, notamment judéo-arabe. Vajda évoqua devant mes condisciples et moi-même le nom d’André Chouraqui, traducteur de l’Introduction aux devoirs des cœurs de Bahyé ibn Paquda de Saragosse…  Je revécus cet épisode plus de trois décennies plus tard, lorsque André et Annette, devenus nos amis, me remettait une réédition superbe de sa belle traduction française de ce grand moraliste juif du Xe siècle dont l’œuvre maîtresse continue d’être présente dans toute bonne bibliothèque…
             Vajda n’était pas toujours d’accord avec cette traduction si bien menée ; en sombre philologue judéo-hongrois qu’il était, il privilégiait nettement les traductions claquées sur l’original, la langue française dût-elle en souffrir gravement. Mais je savais qu’une profonde amitié unissait ces deux grands hommes que j’admirais déjà.  Au cours du dîner mentionné supra, André me narra certains épisodes de sa vie avec Vajda et quelques autres, durant la geurre au Chambon sur Lignon. De son côté, mon maître Vajda me fit quelques confidences lorsque je devins professeur des universités et après que j’avais soutenu mes thèses… Il me confia que André lui avait un cadeau, la Bible de Stuttgart éditée par Rudolf Kittel et Paul Kahle. Il ajouta même, je m’en souviens :  c’est le genre de cadeau que l’on n’oublie pas…
            Quant à André, lorsqu’il présenta sa traduction de la Bible dans une belle tribune du journal Le Monde, il écrivit, parlant de la traduction d’un verset du Cantique des Cantiques (u-lekhi lakh) : et le plus érudit d’entre nous, Georges Vajda opte pour la version suivante : et viens t’en…
                Enfin, il y eut la participation d’André à ma propre formation intellectuelle, comme à celle, d’ailleurs, de centaines de milliers d’étudiants et de lecteurs francophones de ses Que sais-je ? sur La pensée juive et l’Etat d’Israël. 
          Mais ces évocations sont loin d’épuiser le sujet ; mais comme on ne peut pas tout dire, il faut se limiter à l’essentiel. Notre première rencontre se fit dans un cadre très spécifique : Dans le cadre de ses anciennes fonctions à l’AIU, André avait eu à diriger la collection SINAÏ aux Presses Universitaires de France… Comme toutes les collections portant sur le judaïsme, cette série, si prometteuse à l’origine,  cessa de produire des publications nouvelles. Devenu moi-même dès 1983 le directeur de la collection Patrimoines-Judaïsme, j’envisageai alors de reprendre les volumes de la Social and Relgious History of the Jews déjà parus dans la collection SINAÏ et d’en poursuivre la traduction française…  C’est ce projet qui me permit de rencontrer André pour la première fois dans son appartement de Neuilly sur Seine. Le projet n’aboutit jamais, faute de moyens, mais cette rencontre fut pour moi une révélation : cet homme que je considérais alors comme l’un des pionniers de la reconstruction d’un judaïsme français était là assis à m’écouter et à me prodiguer des encouragements.
        Comme je lui avais apporté un exemplaire des deux volumes de mes Lumières de Cordoue à Berlin, il m’interrogea longuement sur ce qu’il qualifiait de tropisme germanique… Pourquoi, me dit-il, un brin provocateur, êtes vous devenu un  Maghrébin germaniste ?  L’expression me parut un peu cavalière et produisit sur moi un effet  peu favorable… Mais tel était le but recherché par André ; et lorsqu’il me montra le bel compte-rendu de ce livre qu’il destinait au Figaro, j’eus les plus grandes peines du monde à lui faire barrer cette mention de Maghrébin germaniste…
        Après cet épisode, nous nous revîmes en famille et nos relations devinrent franchement cordiales.
          Je souhaite à présent dire un mot de l’auobiographie d’André que je dévorais et dont je rendis même compte jadis, à la fois dans L’Arche et dans le Mondes Livres. Ces mémoires sont exemplaires et paradigmatiques à la fois car elles permettent à chaque juif natif d’Afrique du Nord et réimplanté en France métropolitaine de revivre ses propres expériences, son vécu, à travers celui d’André. C’est un peu l’histoire de la rencontre entre l’identité juive et la culture européenne.
               
    D'Aïn-Temouchent à Jérusalem, tel pourrait bien être la trame principale de cette volumineuse mais si attachante autobiographie d'un homme dont l'histoire personnelle se confond presque avec le judaïsme de notre siècle. Né en 1917, année de la Déclaration Balfour, ainsi qu'il le souligne lui-même, André Natan Chouraqui  -qui tient beaucoup à son prénom hébraïque-  est originaire d'un monde qui n'est plus et qui jamais ne ressuscitera. C'est un peu Le monde d'hier (Die Welt von gestern) de Stefan Zweig, un monde englouti par l'Histoire, par l'oubli d'où l'auteur l'a opportunément sorti et sauvé. Enfin, cette œuvre, plus de cinq cents bonnes pages écrites avec cœur et chaleur, se lit presque d'une traite sans jamais se lasser, tant l'auteur a su éviter les pièges de l'introspection et du récit intimiste.
    André Chouraqui nous parle de son Algérie natale qui l'a vu naître et qu'il a tant aimée, lui qui traduisit les documents sacrés des trois grandes religions, juive, chrétienne et musulmane. La société coloniale est, certes, critiquée et l'auteur n'a jamais repris à son compte, tout sioniste qu'il soit, le moindre racisme anti-arabe qui fut longtemps le discutable apanage des pieds-noirs. La société juive qu'il dépeint est encore inentamée, marquée par un attachement sourcilleux aux traditions, scandée par les trois prières quotidiennes et par l'observance scrupuleuse des règles du chabbat. Les portraits brossés par André enfant sont pétris d'émotion et d'amour. Je pense même  -et ce sont les nombreuses références de l'auteur lui-même à cette triade que constituent à ces yeux la Bible, le Talmud et la kabbale-  qu'une phrase placée dans la bouche de rabbi Siméon ben Yohaï résume admirablement son propos: ana ba-havivuta talya milleta  : pour nous, tout tient à l'amour! Cet amour qui a même donné son titre à cette autobiographie , L'amour fort comme la mort  (Cantique des Cantiques 8; 6).
    Et pourtant, le livre s'ouvre par une profonde réflexion sur la mort. Des considérations graves mais point maussades nous présentent un André Chouraqui conscient de ce que l'aventure humaine ne peut déboucher que sur la mort, une mort dont le corollaire semble bien être la résurrection, une sorte de passage obligé avant de renaître à l'éternité: des êtres qui n'ont jamais été aussi vivants que depuis leur mort… écrit l'auteur! 
    Le lecteur doit savoir que ce prélude sur la mort fraye la voie vers la vie: ne lira-t-il pas avec quelque étonnement l'épitaphe que l'auteur a lui-même écrit: mort de joie?! Une telle inscription n'étonne plus lorsque l'on prend connaissance de la paralysie qui frappa le tout jeune adolescent, momentanément privé de l'usage de certains membres qu'il retrouvera, cependant, à force de volonté et de persévérance. Mais cette infirmité n'avait pas atteint les facultés intellectuelles de l'enfant que ses institutrices destinaient à de très belles études: le jeune André découvrira au Lycée de garçons d'Oran que son monde, celui de la tradition ancestrale, n'était pas le Monde, que la nourriture n'y était pas cacher et qu'il convenait désormais de devenir un fils digne et reconnaissant de la mère patrie… André Chouraqui vécut lui aussi ce traumatisme de l'acculturation et du modernisme qui le prépara, pour ainsi dire, à ce qui l'attendait à Paris où il débarqua en 1935 et où il décida, parallèlement à ses études de droit, de suivre les cours de l'Ecole Rabbinique de France.  La foi naïve des tendres années n'avait pas disparu sans laisser quelques traces: le jeune homme, éveillé à l'amour mais aussi à la connaissance et à la réflexion philosophique, souhaitait découvrir l'essence du judaïsme et mieux comprendre ce que ses ennemis lui reprochaient. L'école française, écrit-il avec une implacable lucidité, du jardin d'enfants à l'université, m'avait coupé de mes racines ancestrales ( p 155).
    Mais la France, c'était aussi la femme française et le jeune André se verra un jour présenter Colette, belle chrétienne entièrement spiritualisée, qu'il découvrira, pour la première fois souffrante et alitée. 
    Tout dans cette autobiographie est passionnant et digne de mention, mais faute d'espace il faut se cantonner à l'essentiel. Durant les sombres années d'occupation, lorsque l'Ecole Rabbinique se replie sur Chamalières, Chouraqui côtoie certains maîtres rencontrés rue Vauquelin. Il cite le rabbin Back, l"orientaliste Georges Vajda, (voir supra) le théologien Jacob Gordin et le Grand Rabbin Maurice Liber qui lui tint un intéressant discours sur la vocation rabbinique… Enfin, et dans un tout autre registre, Marc Chagall qui s'apprêtait alors à faire ses superbes œuvres bibliques. Mais il ne faut pas omettre les rencontres et les conversations avec Albert Camus qui travaillait jadis à  La peste  et L'étranger . L'écrivain demanda un jour au bibliste en herbe de lui parler des références scripturaires à la peste. Chouraqui nomme  dévér  pour dire la peste en hébreu et signale que la même racine a donné  davar, la parole. Et Camus d'observer:  Ainsi la peste serait la conséquence d'une déformation de la parole… ( (p 243).   
    L'heure de la Libération ayant sonné, Chouraqui ne peut plus résister à une terrible dépression consécutive à tant d'années de privations et de souffrances aussi bien physiques que morales: les souvenirs  m'assaillent de jour comme de nuit.: je ne dors pas, je mange à peine.  Les épisodes atroces des quatre dernières années, vigoureusement refoulés, m'assaillent, ne me laissant plus de reste. Les alertes aériennes, les bombardements,  les cadavres sur le bord des routes, l'odeur des cadavres, leurs regards glauques , nos routes aveugles ne menant nulle part, la voix démente de Hitler, les gémissements d'agonie de ses victimes, le râle des juifs étouffés dans les chambres à gaz, mon enfant mort dans mes bras, l'avortement de Colette,… les affamés, les évadés, des camps ou des villes…  (p 246).  Mais une telle crise, même passée, entraîne nécessairement des changements: Chouraqui embrasse temporairement la carrière juridique, Colette s'en va   -non sans lui écrire de merveilleuses lettres d'amour-,  Annette apparaît, belle brune aux yeux verts. Désormais, Chouraqui a trouvé son éshét né'urim, elle l'accompagnera à Jérusalem où ils fonderont une belle famille et bâtiront une splendide demeure à Eyn Roguél. A Jérusalem, André apprend  à connaître la rugueuse réalité israélienne; certes, il attire l'attention de David Ben Gourion qui en fait son conseiller. Cette situation était inouïe puisqu'en ces années là, les sefarades étaient presque entièrement bannies des sphères dirigeantes et constituaient ce que l'on a appelé le second Israël.
    Et pourtant, l'action de Chouraqui sera relevée même par un observateur aussi illustre et aussi attentif que le roi Hassan II du Maroc qui l'invitera à Marrakech pour s'entretenir avec lui de paix mais aussi de la situation de ses anciens sujets établis en Israël. La réaction de l'establishment politique israélien est prévisible: si le Roi veut nous parler il sait où et comment nous joindre… Une fois encore, Chouraqui bravera l'interdit et fera au Maroc un voyage mémorable…
    Les relations avec le Vatican et les différents papes ne sont pas oubliées dans cette autobiographie où elles occupent un important chapitre. On sait que les relations judéo-chrétiennes ont longtemps préoccupé l'auteur que ses traductions ont littéralement plébiscité dans ces milieux…                          
    Mais un homme, le penseur judéo-arabe du Xe siècle, mentionné au début, a marqué André Chouraqui par un livre de profonde piété qui affleure à travers toutes ces pages: il s'agit de Bahyé ibn Paquda que André traduisit en français durant les sombres années d'occupation sou le titre des Devoirs des cœurs (Hovot ha-Levavot). C'est probablement la spiritualité de ce penseur inoubliable qui grava dans le cœur d'André ces quelques lignes qui se lisent dans ce qu'il nomme  En guise d'épilogue :
    Je te cherchais en chacune de mes routes, en chacune des  lettres de ce livre, aimé de toute ma passion, parce qu'il est  le seuk au monde à chanter ton vrai Nom ---- l'Être qui a été, qui est, qui sera de toute éternité.  (p 479

                                                                           Maurice-Ruben HAYOUN

                                Professeur à l’Université de Genève                                                                                                                                                                                                                                                                              

     

  • Hommage à Aimé Césaire

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        Hommage à Aimé Césaire

        Un grand homme nous quitte, après une vie bien remplie, une existence au service de son peuple, de l’homme en général et de l’humanisme. Certes, cet homme ne fut pas qu’un poète que tout le monde encense aujourd’hui ; ce fut aussi un combattant, un homme d’idées, entièrement tourné vers les aspirations et le combats d’hommes noirs, victimes de l’oppression et de la colonisation.
        Ce fut aussi un homme qui donna ses lettres de noblesse au concept de négritude à l’origine duquel on le retrouve, aux côtés de quelques rares compagnons de lutte. Comme, par exemple, Léopold Sedar Senghor… Hier ou avant hier, j’écoutais sur France-Info une interview d’Aimé Césaire parlant de son ami disparu, Senghor. Il précisait que chacun des deux avait son histoire propre. Senghor, disait-il, était un africain, moi, j’ai un autre vécu, un autre penser. Mais une amitié profonde et incontestable unissait les deux hommes dont les destins semblent parallèles : tous deux noirs, remarqués par leurs instituteurs, tous deux fréquentent les classes préparatoires, tous deux deviennent de fins lettrés que la situation de leurs peuples respectifs attire vers la politique. Enfin, Senghor acceptera d’être membre de l’Académie Française, ce que Césaire refusera obstinément…
        Que l’on soit ou non d’accord avec ses convictions idéologiques, on ne peut rester insensible aux qualités de cœur et à la puissante faculté de jugement d’un homme dont la vocation première fut la poésie. Issu d’un peuple chaleureux et rêveur, agité parfois par des aspirations contradictoires, voire même violentes, Césaire n’a jamais commis d’excès et sa parole, même militante, est restée empreinte d’un humanisme certain.
        Césaire sut, à sa façon, concilier l’identité créole et la culture européenne. Il parvint, non sans mal, à avoir une vision lucide de son état en se servant des valeurs que la France, l’Europe, l’homme blanc (si je puis dire) avaient mis à sa disposition. C’est ainsi qu’il réussiit à concilier le particulier et l’universel. Son combat personnel devenait celui des droits de l’homme en général.
        Aujourd’hui, tout le monde reconnaît en lui le père de la Martinique. Et même au delà. Les groupes ethniques minoritaires ou oppirmés ont parfois du mal à dépasser le cadre étroit de leur propre communauté, réduisant ainsi, et de manière drastique, la portée universelle de leur message. Selon moi, Césaire a évité ce piège dans lequel tombent les propagandistes et les idéologues. Il était bien plus que cela. C’est pourquoi il appartient au panthéon spirituel des grandes figures de l’humanité.
        Reposez en paix, cher Aimé Césaire, dans cette terre des Antilles qui vous a vu naître et à laquelle vous avez tant donné.