Henry Mechoulan, Spinoza démasqué. Le Cerf, 2022.

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Henry Mechoulan, Spinoza démasqué. Le Cerf, 2022.

   

Henry Mechoulan, Spinoza démasqué. Le Cerf, 2022.

Les  spécialistes de la vie et de l’œuvre de Spinoza ne manqueront pas de remarquer le brillant essai de notre éminent collègue Henry Mechoulan qui remet en question la nature même de l’apport culturel et philosophique du célèbre polisseur de verres d’Amsterdam. C’est une explication foncièrement déterminée, sans concession, qui prend le contrepied de tout ce que nous écrivions, les uns et les autres sur Spinoza, sa philosophie, sa conception du judaïsme, bref tout ce qui touche à l’auteur de l’Éthique. Pour bien montrer cette puissante révocation de l’héritage de Spinoza qui fut, je le rappelle, à l’origine de célèbres controverses (le Pabtheismusstreit en Allemagne au XVIIIe siècle) je commencerai par évoquer les problématiques habituelles qui avaient cours avant ce livre révolutionnaire ,pour permettre au lecteur de mesurer correctement le divorce entre les conceptions de la recherche et celles de Henzy Mechoulan. Mais je m’empresse  d’aouter que je prends très au sérieux les critiques frontales adressées par Henry Mechoulan à Spinoza. Je relève aussi que nombre de penseuses juifs d’Europe et d’ailleurs se sont intéressés à cette question. Un penseur comme Léo Baeck (ob. 1956) a consacré sa thèse de doctorat (Inauguraldissertation) au début de l’influence spinoziste en Allemagne...

 

Voici donc, en préambule  les questions que l’on se posait avant ce nouvel ouvrage qui sort des sentiers battus :

 

            

L'Éthique de Spinoza visait-elle, sans le dire explicitement, à se substituer à la religion révélée d'Israël? Était-elle le produit de circonstances précises de l'histoire juive au début du XVIIe siècle ? Dans quelle mesure peut-on assigner à la philosophie spinozienne des sources marranes? Est-ce que Spinoza a voulu ériger sa propre philosophie comme une stèle funéraire sur les débris du messianisme juif? Voici les questions que l'on peut se poser dans le contexte des relations de Spinoza et de la religion en général. 

 

Nous disposons d'une solide étude sur Spinoza et l'arrière-plan historico-culturel de sa doctrine ; elle nous offre un vaste panorama allant de l'hérésie sabbataïste à la crise du judaïsme européen au XVIIIe siècle. Tout ou presque a déjà été dit sur le célèbre polisseur de verres d'Amsterdam: les uns jurent qu'il méritait vraiment son prénom de Benedictus (Baruch) alors que d'autres -dont Jacob Gordin, suivi par Levinas- pensent que Maledictus lui conviendrait mieux. Il importe de scruter les ramifications de la pensée spinozienne au risque d'y découvrir, peut-être,  une sorte de retombée philosophique du marranisme. En somme, le vécu de Spinoza, sa volonté maintes fois affichée de ne livrer le fond de sa pensée qu'à ses confidents les plus sûrs (influence du Guide des égarés de Maïmonide?) et son pessimisme foncier s'expliqueraient par les soubresauts du judaïsme de l'époque qui ne s'était pas encore remis des affres du sabbataïsme. L'hypothèse est séduisante et se laisse défendre plutôt bien:  elle est soutenue par des sources hispano-portugaises ainsi que par les recherches de Scholem sur la kabbale et sur Sabbataï Zewi lui-même.

 

Lorsque Spinoza écrit son œuvre dans la ville d'Amsterdam, celle-ci était déjà devenue, par un étonnant concours de circonstances historiques, le centre culturel et religieux le plus vivant du judaïsme d'Europe. L'expulsion des juifs d'Espagne avait déplacé le centre de gravité de la religion d'Israël dans ce continent.  La kabbale avec ses bienfaits vivifiants mais aussi, enfouies en elle-même, les semences délétères de l'hérésie sabbataïste, avait tout balayé sur son passage, telle une vague déferlante. Car sans l'arrière-plan de la mystique lourianique le pseudo-messie n'aurait jamais eu cette armature spirituelle qui renforça son mouvement et lui permit de s'introduire insidieusement au plus profond des masses et des élites juives de l'époque. Or Sabbataï mourut en 1676, dix ans jour pour jour après sa conversion. Est-il concevable que Spinoza n'ait pas eu vent de toute cette affaire? Et, le cas échéant (car le contraire est inimaginable), comment penser qu'une telle tragédie n'ait pas, quelque peu, nourri sa réflexion? Les thèses spinoziennes ont poussé sur les cendres fertiles du sabbataïsme, dans un environnement amstellodamois plutôt favorable. Spinoza se trouverait ainsi à la confluence de toutes ces tendances contradictoires: havre de paix, lieu de commerce international, cité fondée sur le droit et le respect des opinions -philosophiques et religieuses- d'autrui, la ville d'Amsterdam accueillait les exilés de tout bord: marranes, philosophes en délicatesse avec la religion, indécis en cours de conversion, expatriés etc…  Mais cette confluence ressemble fort à une pierre tombale du messianisme juif en général. C'est la première impression qui s'impose à l'esprit, mais si l'on prend le temps de la réflexion, l'on se souvient (relisons Shlomo Pinès) que Spinoza était l'auteur d'une grammaire hébraïque et qu'il n'excluait pas le retour des juifs en Terre Sainte, ce qui n'est pas, à proprement parler, un refus irrécusable de l'espérance juive.

 

C'est dire combien Amsterdam -et indirectement- Spinoza étaient à l'ordre du jour. Au fond, la question que l'auteur de l'Éthique se posait et que l'on pose encore aujourd'hui n'était autre que celle-ci: qu'est-ce qu'être juif? Comment être juif? Doit-on espérer la venue du Messie ou doit-on traduire en termes éthico-politiques une telle promesse? C'est peut-être là l'arrière-plan authentique de la pensée spinozienne qui a tenté de bannir du cœur de la philosophie la théologie, responsable de tous les maux. La critique spinoziste de la religion vise, en fait, l'orthodoxie et l'exégèse biblique qu'elle pratiquait: pour l'auteur de l'Éthique il convenait d'interpréter la Bible par la Bible. Cette déclaration équivalait à un désaveu de la position maïmonidienne qui recherchait une conciliation philosophico-religieuse alors que pour l'auteur de l'Éthique religion et philosophie devaient demeurées séparées si l'on voulait que chacune conservât sa dignité propre. La position de Spinoza déclencha de très violentes réactions: un Salomon Maïmon (1752-1800) le défendra dans son Autobiographie (1792; en français en 1983 aux éditions Berg International) tandis que Hermann Cohen (1842-1918) le rejettera violemment après l'avoir secrètement adulé.

 

Voila ce qu’on pouvait lire dans les rangs des spinozistes convaincus, contre lesquels notre éminent collègue Mechoulan va s’élever. Et il n’y va pas de main morte. Il commence par dénoncer le parti pris des grands philosophes dont a bénéficié Spinoza. On peut voir aussi assez récemment le livre de Gabriel Albiac, La synagogue vide. Les sources marranes du spinozisme (1994).

 

Mais voici, à présent, le programme détaillé de  ce tout nouveau livre iconoclaste de Henry Mechoulan :

 

Ce travail va donc à contre courant des ouvrages à la mode, dont les titres, souvent racoleurs, recouvrent des  gloses uniformément laudatrices, leurs auteurs étant dépourvus de connaissances bibliques et historiques minimales, indispensables à une lecture éclairée de Spinoza . Que le lecteur abandonne donc tout préjugé pour nous accompagner dans cette étude.. Nous lui laissons le soin de juger si  le Traité de la réforme de l’entendement nous fait connaître ce que Spinoza a voulu être ou si le TTP  nous révèle ce qu’il a été.

 

Tout est dit, le programme est clairement affiché. Il s’agit, comme le dit le titre, ni plus ni moins, de démasquer Spinoza. Le lecteur est invité à   se départir de ses préjugés qui ont fabriqué un Spinoza différent de ce qu’il est véritablement...

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, l’auteur a la bonne idée de tracer les contours historiques de ce qui allait devenir les Provinces-Unies et leur lutte acharnée contre l’Espagne en vue d’obtenir leur indépendance. On retrouve l’emplacement naturel de Spinoza qui y est né. Petit à petit, après des réussites mais aussi de sanglantes régressions, touchant à la politique au sens large, les juifs finissent par se fondre dans le paysage. Cela ne plait pas à tout le monde mais c’st un fait historique. Témoin, ce pasteur qui se plaint de l’apparition de branchages dans les rues de la ville, lors de la fête juive des tabernacles (soukkot). En lisant ces quelques pages consacrées à l’histoire, on saisit mieux la diversité religieuse de la grande cité portuaire.

 

J’ai particulièrement apprécié le chapitre sur les origines de l’hétérodoxe juive, avec en son centre, la figure tragiquement  emblématique d’Uriel da Costa. Cela me rappelle l’édition d’un exemplaire de vie humaine, publié par notre ancien éditeur Berg International. Impossible d’entrer dans les détails, mais disons que la volonté de cette âme tourmentée, éprise de vérité absolue et d’une sincérité hors les limites de ce bas monde... Il a fini par en mourir : Uriel était en butte à un credo juif d’origine rabbinique qu’il peinait à redécouvrir dans la Bible. Incompris même par ses très proches, il st mort, isolé et amer, victime de son biblisme intransigeant.

 

Spinoza innove, nous dit-il, dans le domaine de l’exégèse des Écritures, même si l’auteur montre qu’il eut de célèbres devanciers, tant dans domaine juif que dans le domaine chrétien. D’emblée, son objectif est d’échapper aux pseudo-vérités imposées par les théologiens. Interpréter les Écritoires par elles-mêmes, telle est la méthode herméneutique. Même s’il ne respecte pas toujours les principes qu’il érige dans ce domaine, Spinoza souligne que l’histoire et la philologie sont deux préalables incontournables pour obtenir la vérité de l’ensemble de la littérature vétérotestamentaire. Selon l’auteur, il feint de ne pas connaître la langue grecque, ce qui lui évite de se prononcer sur l’exégèse du Nouveau Testament... L’auteur relève sévèrement les inconséquences de Spinoza lui-même qui adopte deux traitements différents selon qu’il s’agit de l’Ancien Testament ou du Nouveau. Mais ce n’est pas tout : Henry Mechoulan se fait l’implacable censeur des textes où Spinoza parait être en contradiction avec lui-même.

 

 

 

 

 

Voici ce qu’écrit l’auteur dans sa conclusion :

 

Il semble donc que la peur irrationnelle, la foi dans la raison et la haine ne soient que les principaux rouages de la pensée de Spinoza dans le TTP, trois forces si puissantes qu’elles concoururent à lui faire écrire le contraire de ce qu’il publie dans ses autres ouvrages.

Pourtant, rien ne semble prédestiner Spinoza à  se laisser détourner de ‘ordre des idées par de tristes passions...

 

Il y aurait encore tant de choses à dire ! Au lecteur de se faire sa propre opinion, s’il en est capable ! Le réquisitoire est sévère, à la mesure du préjudice subi. Pour ma part, j’adhère partiellement aux critiques de Hnery Mechoulan (surtout concernant la haine du juif) et me réjouis  que ce livre servira de  base à des débats futurs sur la place de Spinoza dans la philosophie juive. En fait-il parte ou pas ?

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