Monique Canto-Sperber, Une école qui peut mieux faire. Albin Michel, 2022.

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Monique Canto-Sperber, Une école qui peut mieux faire. Albin Michel, 2022.

 

L’auteure ajoute un sous-titre prônant l’octroi d’une large autonomie aux établissements scolaires publics. Je rappelle qu’il s’agit d’un rejet en bloc du conformisme et de l’égalitarisme. Mais ce qui frappe le plus, c’est que MCS fait presque part de son désir de prendre en charge toute l’éducation nationale, tant son projet, intelligent et novateur, relève des compétences d’un véritable ministre de l’enseignement et de l’éducation.

 

L’égalitarisme est responsable de bien des maux de l’éducation nationale ; pour tout observateur impartial, non guidé par des visées idéologiques, le diplôme de fin d’études acquis dans un établissement de l’est ou du nord du pays n’a pas la même valeur que le même diplôme acquis dans les grands lycées parisiens... Et cette remarque fait bondir d’indignation les partisans du centralisme jacobin et de l’égalitarisme, convaincus qu’on en est encore au temps de la Révolution où le maître-mot était le bannissement les privilèges et la production de clones républicains. On appréciera l’image du vers de Virgile étudié par tous les élèves au même moment de l’année, car c’était prévu dans le programme...

 

 Le monde a changé, les besoins de la France ont changé, l’hétérogénéité de la société française a détrôné l’homogénéité des premières décennies du XXe siècle : MCS donne des statistiques qui montrent qu’on a changé d’époque. Cette fiction que tous disposent de la même égalité des chances est un véritable mythe qui n’a que trop duré.

 

MCS parle aussi d’une réorganisation en profondeur frappée au coin du bon sens mais qui ne verra jamais le jour dans notre pays, tant celui-ci n’osera jamais s’en prendre aux vaches sacrées que sont l’uniformisation, la pesante tutelle de l’État et de ses fonctionnaires qui sont là pour ramener dans le droit chemin ceux qui ont l’imprudence de s’en écarter. Si j’osais, je dirais que cela fait penser aux réformes de la fiscalité, de la retraite, de la justice, de l’enseignement etc... qui ne verront jamais le jour.

 

Le moule d’une éducation nationale fonctionnarisée, avec son armée d’inspecteurs en tout genre, ses recteurs d’académie, ses censeurs, ses chefs d’établissement appartient au passé, même si d’aucuns s’entêtent à le faire marcher, faute de mieux... Quand vous voyez comment se fait l’affectation des nouveaux enseignants dans l’établissement public censé les accueillir, vous ne pouvez que lever les bras au ciel... Et même le mode d’échange, de collaboration entre les enseignants, censés participer au même projet éducatif, nous laisse songeurs. Il faut de l’autonomie, ce que MCS réclame à cor et à cri sur près de deux cents pages...

 

Le constat peut paraitre sévère mais il se justifie. Et  MCS a raison d’expliquer de manière détaillée qu’une autonome raisonnablement octroyée aux établissements pourrait changer la donne. Pourquoi donc l’État se mêle-t-il de la nomination des enseignants ? Cela devrait relever des compétences des chefs d’établissement qui sont en mesure de recruter les enseignants dont ils estiment avoir besoin. Cela ne nuira pas au  maintien de leur statut de fonctionnaire d’État.

 

Il ne faut pas oublier de dénoncer la rigidité des programmes et le couperet des concours que les candidats malheureux ne peuvent pas cumuler avec l’année suivante au cours de laquelle ils font de nouveau acte de candidature. De brillants sujets qui ratent de peu l’agrégation sont condamnés à tout reprendre du début, en perdant le bénéfice des matières où ils ont fait  leurs preuves... C’est parfois un vrai drame humain pour des gens  qui ne franchissent pas l’obstacle, au lieu d’être évalués individuellement et sur le long terme. Cela a au moins l’avantage d’éclaircir l’horizon qui se bouche alors pour toute une vie.

 

MCS aborde la question de la finalité de la formation, du résultat de tout cet effort éducatif au bénéficie de l’enseigné ; ce que nos voisins allemands appellent die Bildung, la formation intellectuelle et morale, depuis Luther jusqu’à Nietzsche, en passant par  Goethe, l’enseignement de l’autre côté du Rhin a voulu servir les idéaux de la Bildung. On peut en avoir une petite idée en parcourant les premières pages de Faust...

 

Les principautés germaniques poursuivaient depuis les origines un système qui se revendiquait de ses racines chrétiennes, geistig-religiös. J’en parle en connaissance de cause : en Allemagne, la religion est une matière académique comme toutes les autres. Tant à Berlin qu’à Heidelberg, j’ai eu bien des étudiants qui se destinaient aux fonctions honorables de pasteur ; pour notre culture française, cela est impensable. La Bible, même étudiée en tant que document littéraire, n’a trouvé refuge que dans les institutions religieuses alors que les deux Testaments sont la genèse du politique. Voir Carl Schmitt qui expliquait en 1924 dans sa Politische Theologie (traduit chez Gallimard) que la plupart des idéaux politiques modernes découlaient de valeurs religieuses sécularisées.

 

Dans les tout premiers chapitres MCS définit les différents sens du terme autonomie. C’est bien utile car on commet généralement des confusions dans ce domaine. Je n’entre pas dans les détails, mais toutes ces explications sont les bienvenues.

 

Les détracteurs de l’autonomie dans le cadre des établissements publics   se trompent lorsqu’ils la conçoivent comme un abandon au secteur privé, une sorte de désengagement de l’État au profit d’une idéologie qui barderait un secteur clé dans la vie des citoyens, à savoir l’acquisition d’un savoir et l’exercice ce d’un métier.

 

On ne manquera pas d’être impressionné par l’argumentation de MCS en faveur de l’autonomie ; ses analyses sont claires, faciles à comprendre et à juger. Mais les pesanteurs sociologiques françaises font que certaines choses sont quasi inamendables. Par ailleurs, sur un tout autre sujet, on en attend beaucoup trop de l’école, en raison de la démission de certains parents, notamment les familles monoparentales et, depuis quelques décennies,  en  raison du nombre croissant d’enfants d’émigrés qui n’arrivent pas à s’intégrer à leur nouvel environnement.

 

Comment enseigner des enfants qui regroupent plusieurs dizaines de nationalités dont quelques uns ne comprennent pas vraiment notre langue ? Il y aurait tant de choses à dire... Il est vrai que l’éducation nationale a longtemps été le parent  pauvre des préoccuperions de la puissance publique. Les enseignants ont conscience d’un  déclassement au plan social et au plan financier.

 

Pour finir, sans conclure vraiment, je relève que deux points méritent d’être soulignés, par-delà les demandes d’autonomie, qui restent cruciales ; il s’agit du handicap qui touche de plus en plus d’enfants ; et l’instauration d’un enseignement d’histoire des religions afin de ne pas être pris au dépourvu. De telles choses demandent un certain temps de préparation et de concertation.

 

 

Monique Canto-Sperber, Une école qui peut mieux faire. Albin Michel, 2022.

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