Thierry Beinstingel, Dernier travail. Fayard

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Thierry Beinstingel, Dernier travail. Fayard

 

Voici un très beau roman pour l’été, par exemple. Un roman un peu triste, un peu grave dont je vais vous parler en mettant l’accent sur ce qu’il m’inspire et non pas l’analyse de son contenu… Cela, le lecteur attentif le découvrira par lui-même.

 

Il est question du monde du travail et des conflits qu’il génère et qui peuvent aller, comme dans le cas présent, à des suicides. Chacun se souviendra de ces retentissants procès de grands patrons de groupes industriels dont tant de salariés ont mis volontairement fin à leurs jours, au motif que ce qu’on exigeait d’eux dans leur travail dépassait, et de loin, leur capacité de production. Il s’agira de promouvoir la rentabilité de ces entreprises, à tout prix, même au prix de blessures mortelles où, par exemple, un salarié surmené, au-delà du supportable, s’enferme dans son bureau un vendredi après-midi et ne sera découvert mort que le lundi matin suivant, après avoir avalé une quantité effarante  de barbituriques… L’exemple, je pense, n’est pas inventé de toutes pièce mais s’inspire de faits réels.

Thierry Beinstingel, Dernier travail. Fayard

 

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I

 Le présent roman s’inspire visiblement de ces faits dramatiques qui ont fait les gros titres de la presse quotidienne. Mais il ne s’en tient pas à cela exclusivement, il va bien plus loin et c’est ce qui fait l’originalité et la qualité de  cette  œuvre : elle nous permet de jeter un coup d’œil sur les sentiments et la sensibilité des mis en cause ou des gens simplement concernés ; comment réagir lorsque vous savez que l’un de vos parents, a mis fin à ses jours parce qu’il n’en pouvait plus, était taraudé par la crainte de perdre son emploi, donc, son statut social et plus prosaïquement son gagne-pain ? L’héroïne du livre est justement concernée par cet insupportable dilemme: travailler pour le compte d’une grande entreprise, dont les dirigeants comparaissent devant les tribunaux pour harcèlement moral de leurs salariés. On décrit les dirigeants de ces grandes entreprises d’État qui éludent les questions, se déchargent de leur responsabilité sur leurs subalternes, sans jamais avoir la moindre compassion pour de pauvres salariés incapables d’obtenir un peu d’humanité dans les exigences de productivité exigée d’eux : c’est le pot de fer contre le pot de terre…

 

Je me souviens d’une vieille émission d’Apostrophes traitant de la vie dans une entreprise ; un jeune journaliste avait dit la phrase suivante : l’entreprise est un milieu vivant… L’animateur lui demanda de préciser sa pensée, le jeune homme répondit ainsi : c’est la jungle. C’est à qui occupera les meilleurs postes, aura les meilleurs salaires, sans jamais avoir à cœur de se conduire selon une éthique généralement admise mais rarement utilisée concrètement. Ma formation talmudique principalement me conduit à citer ces quelques lignes qui attestèrent la pensée de ce roman qui n’en enseigne pas moins les grands principes de la fraternité et de la solidarité humaines :  Repassent en lui quelques scènes où les rires et les pleurs se mêlent : travailler, ce n’est pas mettre ses sentiments entre parenthèses, c’est au contraire les éprouver devant autrui, devant la tâche à accomplir, le métier choisi ou subi, c’est vivre simplement dans la banalité des émotions…

 

Suis-je fondé à dire que cette simple phrase en dit plus long sur le monde du travail que d’épais traités sur la question ? L’entrechoquement de diverses personnalités dont la plupart abritent, profondément enfouies en leur sein, une insatiable volonté de puissance, de nature à écraser tout rival potentiel face à laquelle les appels à la vertu, à la compassion et à l’humanité ne pèsent pas lourd. C’est le couple fratricide da Caïn et d’Abel, avec la question reprise dans le livre de Job : suis-je le gardien de mon frère ?

 

Ce que la direction de cette entreprise exigeait du cadre qui a fini par se suicider, c’était de supprimer en moins de quatre ans la quasi-totalité des membres de son équipe : tous les collaborateurs qu’il avait eus dans son équipe, devaient disparaitre, être licenciés. Quel est l’homme qui pouvait exécuter  un tel ordre sans en être profondément affecté ? Et ce fameux Bernard qui a fini par se donner la mort, était incapable d’agir de la sorte. L’humain avait complétement disparu dans ce monde de réification de l’homme. Comment subsister dans un univers si déshumanisé ?

 

Ce roman dont je vous invite à découvrir la fin attire l’attention sur la nécessité d’une éthique dans le monde du travail. Il se lit agréablement, même si, et je me répète, la logique du profit écrase tout sur son passage. Ce qui frappe, c’est l’absence d’intérêt pour le facteur humain qui devient une variable d’ajustement de l’entreprise : si elle doit accroitre ses revenus et son marché, elle doit y parvenir, le monde dût-il en périr.

 

Et c’est effectivement ce qui est arrivé…. Je crois que ce roman grave et intelligent  mérite d’être lu.

 

 

 

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