Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux             Économie, paysages, nouveaux modes de vie.                                    Le Seuil, 2021

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Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux

            Économie, paysages, nouveaux modes de vie.

                                   Le Seuil, 2021

 

Pour moi, je l’avoue sans détour, c’est une première : se confronter à un tel ouvrage dont on parle tant et qui porte sur ce que nous vivons, éprouvons et souhaitons voir advenir. Ou, au contraire, bannir à tout jamais. Je quitte donc les cimes élevées de la philosophie pour une approche plus terre à terre. Ce livre est imposant et sa table des matières montre que l’on a poursuivi l’investigation jusque dans les moindres détails. C’est une sorte d’IRM de toute la société française qui nous met sous les yeux ce que ce pays est devenu, un peu à notre insu. Cela fait du bien, une fois que l’effet de surprise a disparu. La France a changé, c’est un peu la thèse qui gît au fondement de ce livre, sans que l’on calcule les conséquences de ces mutations. . Il va en inquiéter certains et en rassurer quelques autres qui traquent la moindre pensée conservatrice et veulent un pays ouvert aux quatre vents.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux

            Économie, paysages, nouveaux modes de vie.

                                   Le Seuil, 2021

 

 

S’il m’est permis de dire d’emblée ce que je pense, je dirai que je me range avec détermination dans le camp de ceux qui ont la nostalgie de la France de toujours, celle de notre enfance ; certes, notre pays s’est constitué par la sédimentation de nombreuses couches d’immigrations successives, à cette nuance près que les nouveaux-venus étaient animés d’une même vision et porteurs d’un même projet : s’assimiler à la France éternelle et œuvrer en vue de la fortifier dans la tenue de son rang parmi les nations. On aura compris que les gens, dans leur majorité, veulent une France franco-française.

 

Les premières pages d’introduction sont lumineuses ; certes, le style est journalistique mais c’est bien ce qui rend le livre plus accessible. Les auteurs montrent la nature et la gravité de l’enjeu, de ce qui se passe  sous nos yeux mais que l’on ne voit pas toujours. Et l’on se demande soudain pour quelle raison, nos édiles ont fermé les yeux durant toutes ces années, c’est-à-dire depuis le milieu des années quatre-vingts / quatre-vingt-dix Depuis ce temps là, les membres de certaines classes sociales eurent à subir la honte du déclassement, une conscience qui se mesure au changement de fréquentation  de telle chaîne de supermarché ou de telle autre. Si l’on cesse de fréquenter un supermarché au profit d’un autre meilleur marché, c’est que son pouvoir d’achat a baissé, qu’il n’est plus suffisant pour conserver le même niveau de vie que précédemment… On devine les frustrations que cela génère chez nos compatriotes.

 

A longueur de pages  et même de chapitres, il n’est question que de désindustrialisation, de délocalisation, de fermeture de sites et d’usines. Depuis qu’un grand dirigeant de groupe industriel avait théorisé l’activité économique sans usine ni main d’œuvre, la situation a totalement changé pour nombre d’habitants de villes moyennes ou de villages, en raison du chômage qui s’est abattu sur des populations peu qualifiées. Les auteurs égrènent des noms de villes et de régions qui, du jour au lendemain, se retrouvent avec une perte totale d’activité sans aucune compensation. Les auteurs classifient les activités qui prennent parfois la relève : les services publics (fonctionnaires administratifs ou des hôpitaux, et enfin supermarchés affiliés à de grandes marques nationales), ce qui est loin d’être des gages de bonne santé économique. Surtout si c’est l’État qui se retrouve en première ligne.

 

C’est ainsi qu’apparut cette fameuse France périphérique ou périurbaine dont les Gilets jaunes furent le terrible  détonateur : les blocages en tout genre se sont répandus sur tout le territoire national, avec un gouvernement dont la survie ne tenait plus qu’à un fil On ne donnait pas cher de la survie du régime car aucun mouvement de résilience ne montrait le bout de son nez. La régularité avec laquelle les émeutiers se retrouvaient dans les grandes villes, de samedi en samedi, montre  la profondeur du malaise.

 

Très souvent, les centres vitaux de certaines régions se limitent à une triade maison-usine-stade… Ce qui signifie que lorsque l’usine est contrainte de fermer en raison d’une concurrence internationale trop forte, ce n’est pas le seul gagne-pain qui disparait, c’est tout le tissu social, la vie tout court, qui doit aller ailleurs. Ce n’est pas qu’un drame économique, c’est un drame  humain tout court.  Certaines activités traditionnelles, réputées immuables comme l’extraction des carrières, la pêche et l’agriculture ont vu leur chiffre d’affaires réduit de moitié, ce qui ne manqua pas d’avoir de graves répercussions sur la vie des gens. Je note, en passant, que ces dégringolades sociales ou économiques ont conduit les deux auteurs à écrire le mot métamorphose avec un M majuscule, tant les paysages et la vie des gens en ont été impactés…

 

Comment se fait-il que nul gouvernant n’a pu prévoir cette paupérisation dans des campagnes reculées ou des sites de dépression économique. Y a-t-il des responsables à incriminer ou s’agit il de la fin d’un cycle économique mondial, rendant nécessaire une restructuration  à l’échelle de l’économie mondiale ? A l’évidence, nous faisons face à des élites dirigeantes qui n’ont pas eu le courage de dire aux Français la vérité sur notre place dans les changements qui s’annonçaient : on appelle cela en France, acheter la paix sociale, promettre des choses intenables et irréalistes, comme ce qui se passe actuellement avec les pécheurs qui ne peuvent plus pêcher dans les eaux britanniques et qui doivent réduire l’armement de leurs bateaux… Du coup, le gouvernement provisionne des sommes considérables pour dédommager les pêcheurs. On se souvient des drames autour du secteur de la métallurgie et du reclassement des travailleurs qui a fait long feu.

 

Que faire quand les chaînes logistiques d’Amazon remplacent nos bonnes vieilles gares de triage ? Que faire quand les acheteurs potentiels de livres ou de tout autre chose utilitaire prennent contact avec Amazon ou d’autres vendeurs en ligne pour faire leurs achats ? Vous n’avez plus besoin d’attendre la vendeuse du magasin, vous vous adressez directement à une centrale d’achat et le tour est joué : cela s’appelle l’uberisation de l’économie. En clair, on vit aujourd’hui ce qu’on vivait au milieu des années cinquante / soixante lorsque les premières grandes surfaces  ont contribué à annihiler le petit commerce. Et cela a empiré depuis puisque ce sont les centres-villes qui subissent cette concurrence implacable, conduisant à une véritable désertification des centres urbains…

 

On parle ici des mutations touchant la vie quotidienne des gens ; ces changements sont nécessairement intégrés à l’existence des gens ordinaires. C’est cela que les pouvoirs publics n’ont pas vu venir en proposant, notamment, une hausse des prix du carburant pour des gens dont le véhicule est vital pour exercer leur métier. Au beau milieu de la catastrophe, le gouvernement a dû faire machine arrière.

 

Qui est derrière cette masse de changements qui touchent notre vie ? Il y a quelques années se développait un débat pour savoir qui, de la politique ou de l’économie, exerçait le vrai pouvoir. Au fond, la situation actuelle nous apporte une réponse, à défaut d’apporter LA réponse. La mondialisation de l’économie a permis à quelques acteurs majeurs de dicter sa loi à tous. Si, à des milliers de kilomètres de chez vous, une usine chinoise fabrique le même produit que vous avec un prix de revient deux fois moins cher, que ferez vous ? Certes, la qualité chinoise n’est pas la qualité européenne, mais voila cela ne suffit plus pour faire la différence.

 

Ce livre fourmille d’exemples de ce type de situation. Mais ce qui est plus grave, c’est quand des régions entières, des pays entiers  se voient contraints à d’étonnantes reconversions. Par exemple, certaines friches industrielles se transforment en programmes immobiliers, des chantiers navals qui ne produisent plus de super tankers mais choisissent de produire des yachts… Visiblement, nous n’avons pas affaire à des choix faits en toute liberté mais une logique interne à l’économie mondiale qui dicte ses conditions aux pays concernés.

 

Toutes ces mutations entraînent des retombées de nature sociologique, au point que certains sociologues s’interrogent sur l’existence ou la disparition des classes moyennes. Vont elles disparaitre ou vont-elles s’intégrer sans trop de peine dans le nouvel  modèle économique ? On constate que lors de mutations sociologiques touchant telle ou telle autre classe sociale, les classes voisines subissaient le contrecoup de ce changement.. On relève aussi que les loisirs occupent une place de plus en plus importante dans le budget des ménages. Il y a les déplacements urbains lorsque, suite aux grands confinements, des familles entières décident de quitter les métropoles les plus importantes pour se mettre au vert. Et cela n’est pas sans avoir une conséquence sur les prix du marché immobilier. Le télétravail a lui aussi progressé : au début, ce fut une contrainte, après c’est devenu un choix en faveur de meilleures conditions de vie.

 

Vers la fin de cet imposant ouvrage, on est conduit à se poser une question de fond ; la France peut elle perdre son âme, voire l’a-t-elle déjà perdue, suite à toutes ces influences ni chrétiennes ni judéo-chrétiennes ? Parviendra t elle à sauver l’essentiel, à savoir les valeurs de la Bible hébraïques et des Évangiles ? Des voix se font parfois entendre pour parler d’une sorte de fusion d’éléments les plus disparates, au motif que l’Europe chrétienne n’a plus d’avenir et que l’avenir appartient au métissage. Ce raisonnement est à la fois partial et partiel, il oublie que ce sont l’église et la royauté qui ont façonné les deux millénaires d’histoire de notre pays. Le général de Gaulle disait que la France est un pays de race blanche, de tradition gréco-latine et de religion chrétienne. Depuis la Révolution française il y eut des tensions entre plusieurs héritages, mais une fois la raison retrouvée, on revenait toujours aux forces originelles.

 

Un peu plus haut, j’ai utilisé l’expression France éternelle, France de toujours. C’est un vœu cher mais pieux. Rien de ce qui se déplace sous la sphère de la lune n’est immuable. Tout processus historique porte la marque du changement, de la mutation. Mais il existe des changements naturels, des évolutions dictées par notre ADN alors que d’autres phénomènes sont plus invasifs, pas du tout amicaux ni porteurs de vie.

 

Ce sont tous ces enseignements que nous s prodigue ce beau livre.

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