Olivier Grenouilleau, Christianisme et esclavage. Gallimard (suite et fin)

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Olivier Grenouilleau, Christianisme et esclavage. Gallimard (suite et fin)

 

A la fin du papier précédent, j’évoquais le monde nouveau dans lequel devait être examinée la reconfiguration de ce thème aux implications si nombreuses qu’est la réduction à la servitude. Dans cette dernière partie, on examinera, entre autres,  comment l’esclavage s’est déporté vers d’autres cieux (les colonies, les États Unis d’Amérique, l’Afrique, etc…) De fait, tant l’église que les pouvoirs temporels en Europe ont  œuvré en faveur de l’abolition. Cette démarche est nettement perceptible quand on prend soin d’observer les différents indices qui jalonnent les différentes législations visant à humaniser la chose pour l’abolit progressivement et de manière définitive. Mais la traite négrière avait encore, hélas, de beaux jours devant elle.

Olivier Grenouilleau, Christianisme et esclavage. Gallimard (suite et fin)

 

 

 

Au cours d’au moins deux siècles, l’affaire semblait entendue, surtout après l’apparition  de grandes lézardes dans l’édifice d’un christianisme émergeant de l’poque médiévale, avec les réformateurs comme Luther et Calvin pour s’en tenir aux principales figures du protestantisme. Certains tenants de la traite négrière et de l’esclavage pensaient que c’était Dieu qui avait imposé la servitude en y condamnant Cham (le fils de Noé) en raison de son inconduite.

 

Je rappelle les faits succinctement : Noé est l’inventeur de la vigne qu’il cultivait et dont il consommait le vin. Mais un jour il s’est enivré et a laissé paraître sa nudité… Cham, contrairement à ses frères, s’est gaussé de son père. Les autres, plus pudiques et plus respectueux, ont saisi un vêtement dont ils revêtirent  leur père, marchant à reculons pour ne pas découvrir un peu plus, sa nudité. Reprenant ses esprits, Noé apprit ce qu’avait fait  son fils ; indigné il fulmina contre ce fils indigne la condamnation à l’esclavage. C’est sur ce chapitre du livre de la Genèse que les premiers défenseurs de la servitude se fondent pour considérer l’esclavage comme une punition divine. En somme, c’est Dieu qui aurait instauré le statut de l’esclave. Patiemment, l’église déconstruira se montage.

 

D’autres sources reliaient ce fléau à l’imparfaite observance des commandements divins par les Hébreux. L’époque oscille entre la période antérieure au Déluge et la période postérieure… Mais la partie adverse ne pouvait pas admettre que telle fut la volonté divine. Toutefois, le débat eut lieu.

 

Il faut dire un mot de l’argumentaire religieux qui tentait de fonder l’esclavage en droit religieux. On ne voulait  pas avouer formellement que  des préoccupations économiques  motivaient un tel attachement à l’institution de l’esclavage. SI vous abolissez ce mode d’emploi vous déstabilisez la société dans son ensemble. On a déjà vu dans les précédents papiers que l’église s’est retrouvée à la tête d’immenses domaines agricoles exploités par des esclaves. De cette exploitation dépendait aussi l’autosuffisance alimentaire… Or aucun clergé ne pouvait se faire l’apôtre de la disette. Au cours des siècles, l’église va avancer pas à pas pour éviter les secousses brutales.

 

 D’un autre côté, on a aussi assisté à l’émergence de l’exceptionnalisme, à savoir accepter dans les colonies ce qui est inacceptable en Europe, dans des états chrétiens dont les guides spirituels (le pape) ont rejeté définitivement ou presque la traite et la servitude. Ajoutons que le siècle des Lumières a entraîné dans son sillage un renouvellement de la lutte en faveur de l’abolitionnisme. On ne pouvait pas arguer de la raison universelle dans tous les domaines de la sociologie et accepter la persistance d’une intolérable injustice faite à des hommes, au seul motif de leur couleur de peau. Cette philosophie était sous-tendue par une idéologie messianique sécularisée. Or, le messianisme dans ce contexte philosophique précis militait en faveur d’une humanité libérée de tous les fléaux dont elle avait souffert durant les siècles précédents : comment envisager une humanité rédimée avec, en son centre, une tache inamovible que serait la servitude de quelques hommes ? Au fur et à mesure que les idées libérales et humanistes s’implantaient dans la mentalité européenne, le camp abolitionniste se renforçait. Une date inoubliable dans ce combat aux multiples rebondissements : 1888, le Brésil abolit l’esclavage.

 

Deux mille ans d’histoire ! Les lecteurs de ce long et dense ouvrage d’Olivier Grenouilleau auront  examiné la servitude et l’esclavage sous toutes ses formes. Il serait difficile d’y ajouter ne serait-ce qu’un seul élément. Tout s’y trouve et ce compte-rendu, bien que constitué de trois articles, n’a fait qu’en survoler le contenu. Il faut féliciter l’auteur pour ce véritable tour de force et encourager les lecteurs intéressés par ce thème à se saisir de l’ouvrage. La période moderne et contemporaine sont mieux connues que les précédentes. On pourrait résumer toutes ces problématiques conflictuelles par une confrontation pluriséculaire entre le religieux et le philosophique, le Juste et l’Utile, le progressiste et le conservateur. Ce sont deux idéologies, deux systèmes de valeurs qui se sont opposés  tout au long de notre histoire.

 

 

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