David-Marc D’Hamonville :; Le Cantique des cantiques, Cerf, 2921 et la symbolique de la rose dans le Zohar

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David-Marc D’Hamonville :; Le Cantique des cantiques, Cerf, 2921

 

Voici un ouvrage bien documenté, qui se lit très agréablement et qui reprend sur nouveaux frais une passionnante question portant sur l’origine et la date de rédaction de ce poème d’amour qui connait un retentissement universel depuis son adoption parmi les rouleaux de la Bible hébraïque. C’est un petit rouleau (huit chapitres, cent-quinze versets) qui a fait couler beaucoup d’encre. Quand on en a achevé la lecture, surtout une lecture du texte hébraïque original, comme le fait le savant moine bénédictin, on se demande s’il faut prendre toutes ces descriptions sensuelles (la vue, l’odorat, le sens du toucher, le gout)  au pied de la lettre ou s’il faut y voir un simple symbole, une parabole qu’il faudrait interpréter allégoriquement. Et enfin, on se demande ce que vient faire ce petit livre dans l’ensemble d’un recueil religieux, le patrimoine biblique du peuple d’Israël…

David-Marc D’Hamonville :; Le Cantique des cantiques, Cerf, 2921

 

 

Depuis saint Jérôme du côté de l’église naissante et du côté des docteurs des Écritures dans le midrash et le talmud, on a proposé des interprétations allégoriques qui annihilaient une lecture littérale au profit d’ une idéalisation ou d’une sacralisation ; et cet effort exégétique de grande ampleur s’est poursuivi tout au long de  la longue période médiévale, tant chez les Juifs que chez les Chrétiens. Nous y reviendrons plus bas, en parlant de la réception de ce Cantique…

 

Le savant Bénédictin ne laisse plus subsister aucune zone d’ombre, ce qui ne signifie pas qu’il a résolu tous les problèmes, mais il a le grand mérite de les réexaminer sous son angle personnel. Il consacre de longs développements au milieu décrit dans le poème. Comme tous ces prédécesseurs, il infirme la paternité littéraire du roi Salomon. Philologiquement parlant, l’état de la langue hébraïque à l’ époque salomonienne n’était pas celui que nous rencontrons dans le Cantique… En revanche, si l’on remonte aux IVe-IIIe siècles, les choses deviennent vraisemblables.

 

Quant à l’auteur, on en ignore tout, d’ailleurs le roi Salomon est cité sept fois, comme le Liban et la ville de Jérusalem, eux aussi cités dans le Cantique… Mais l’énigme principale porte sur l’admission de ce texte dans le canon biblique judéo-hébraïque qui compte vingt-quatre livres, tous empreints d’un sérieux et d’une gravité qui ne se retrouvent guère dans notre poème. Alors, comment expliquer ce voisinage si inattendu ?

 

Que visai (en)t donc son ou ses  auteur(s) ? On a pensé à des représentations théâtrales au cours desquelles des chanteurs et un chœur auraient diverti un public averti ; mais il n’y avait pas de tels théâtres à Jérusalem avant l’époque d’Hérode… On a aussi  pensé à des fêtes, des mariages notamment. Et dans ce contexte, certains collègues ont attiré l’attention sur un passage du livre du prophète Jérémie qui prophétise que les chants et les cortèges joyeux retentiront de nouveau (Le contraire de ce qu’il prévoyait en chapitre 7, verset 34).  dans  les villes de Judée et les rues  de Jérusalem (Qol sasson we-qol simha). Peut-être était-ce même Cantique qui était alors chanté dans les cortèges nuptiaux… Mais si on retient cette hypothèse, il y aurait alors un problème de datation à résoudre.

 

Ce n’est pas  le plus important qui demeure la recherche des circonstances ayant facilité l’admission de ce poème dans la tradition écrite juive, un problème qui reste entier.

 

Pourquoi préserver jusqu’au bout l’anonymat du berger et de sa bergère ? Pourquoi la jeune fille parle-t-elle maintes fois de sa mère (immi, horati) et jamais de son père ? Comment s’explique l’absence du Nom divin dans ce texte ? On peut relever la même absence dans le rouleau d’Esther lu à la synagogue le jour de Pourim ? L’attribution du poème au roi Salomon s’explique par la réputation de ce grand roi qui était, de l’aveu même du livre des Rois, grand amateur de belles femmes ; on prétend même qu’il n’a pas hésité à épouser l’une des filles du Pharaon… Partant, les descriptions détaillées qu’il donne du corps de sa bien-aimée n’étonnent plus vraiment ; Il faut aussi relever que la belle jeune fille, la Sulamite, porte un nom qui a la même racine que le nom du monarque : dans les deux cas, on pense au chalom à la paix, au bonheur et à la quiétude.

 

Tous les spécialistes ont relevé qu’on passait maintes fois d’un sujet à un autre sans transition aucune. Le nombre de personnages non plus, n’est pas très clair. Certes, il y a les personnages principaux  mais parfois la bergère semble parler à son amoureux qui est pourtant absent de la scène. La jeune fille est en présence du roi qui la complimente sur sa beauté et quand elle enchaine, ce n’est pas au roi qu’elle répond mais à son amoureux. Était -il caché dans un coin de la pièce ? Mais dans ce cas on lit que le roi avait introduit cette jeune fille dans ses appartements. Tout ceci n’est pas clair. Sans même parler du chœur qui reprend régulièrement le beau refrain avec les adjurations adressées aux filles de Jérusalem. Peut-être faudrait-il  supposer que l’ordre des feuillets a été troublé, voire que certains auraient disparu au fil des siècles ?

 

Nous ne réussissons pas à quitter le domaine des conjectures. Qui a composé ce texte d’une beauté inégalée et dans quel but ? La conscience religieuse juives a affronté cette question et y a répondu  non par des explications rationnelles mais par une injonction : ce texte est l’équivalent de ce qu’il y a de plus saint dans la religion d’Israël (qodésh qodashim : le saint des saints) . Mais il fallait aussi toucher au contenu, en le spiritualisant et en l’allégorisant : le bien-aimé est Dieu et la bien-aimée est la communauté d’Israël. Dieu exprime ainsi son profond attachement à son peuple. Mais le judaïsme n’en est pas resté là puisque les liturgistes juifs ont, assez tardivement, incorporé la lecture de ce poème d’amour à la réception du chabbat le vendredi soir. Avant de célébrer la liturgie classkque du vendredi soir, on lit les huit chapitres du Cantique puisque le meilleur des cadeaux faits à la communauté d’Israël par Dieu se trouve être justement le chabbat… C’est à force de le réciter à la demande de mon père chaque vendredi soir que j’ai appris ces huit chapitres par cœur.

 

Les kabbalistes du Moyen Âge  ont effectivement mis en valeur une exégèse mystique  de ce rouleau biblique. Ils ont introduit le système séfirotique dans les dialogues entre les différents personnages : la dernière séfira, malkhout devient une des figures du poème, au dessus d’elle, à la sixième place, se trouve le siège de tf’éréét, la Shekhina supérieure, qui symbolise la communauté d’Israël à laquelle justement Dieu témoigne son grand amour.

 

Face aux kabbalistes, les philosophes post maïmonidiens ont voulu voir dans ce poème la conjonction entre l’intellect agent, préposé au gouvernement du monde sublunaire, et l’intellect hylique, ainsi nommé parce qu’engagé dans la matière

 

Dans les deux cas, ce genre d’explication atteste surtout de l’embarras que représentait ce texte aux yeux des classes les plus érudites de la nation.

 

En milieu chrétien, les choses se sont passées presque de manière identique ; c’est le Christ qui clame son amour pour son église. Comme on peut le constater, les deux religions ont dû spiritualiser le texte, tant les descriptions sensuelles ne pouvaient pas être reprises telles quelles par le magistère religieux.

 

Mais le Zohar, la Bible de la kabbale, ne s’est pas embarrassé de détails et a commencé tout un commentaire par un verset du Cantique des cantiques, ce qui n’est nullement l’effet du hasard.

 

En hommage au Père bénédictin, j’ajoute ce texte au compte rendu de son passionnant ouvrage :

 

 LA SYMBOLIQUE DE LA ROSE du Cantique des Cantiques  DANS LE ZOHAR

 

(Zohar II, fol 21a-22a)

Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui ; il fait paître dans les roses (Cantique des Cantique). Bien que les roses soient entourées de chardons, il fait paître parmi les roses. D’après une autre interprétation, l’Écriture compare Dieu  à une rose parce que, de même que la rose est rouge bien que son jus soit blanc, le Saint béni transforme, pour le besoin de son monde, la rigueur en clémence. Ainsi qu’il est dit (Isaïe 1 ; 18) : Quand vos péchés seraient comme écarlates, ils deviendront blancs comme de la neige.

 

Rabbi Abba se trouvait un jour en voyage, rabbi Isaac l’accompagnait.  En marchant, ils aperçurent sur leur route des roses. Rabbi Abba en cueillit une et continua son chemin. Ayant rencontré Rabbi Yossé, celui-ci dit :  il est certain que la Shekhina  (Présence divine) est présente et que rabbi Abba ne tient la rose dans sa main que  pour nous apprendre par cette image un trait de sagesse. Rabbi Abba lui dit : assieds toi, mon fils, assieds toi.  Les voyageurs s’assirent.

 

Sentant l’odeur de la rose, rabbi Abba s’écria :  en vérité, l’univers ne subsiste que par le parfum et c’est pour cette raison qu’à la fin du chabbat on doit humer le parfum du myrte.

Il est écrit : mon bien-aimé est à moi et je suis à lui ; et il fait paître parmi les roses (Cantique des cantiques).  Pourquoi mon bien aimé est il à moi et pourquoi suis-je à lui ? Parce qu’il conduit l’univers avec des roses. (ro’é ba-shoshanim) De même que la rose a un parfum agréable, qu’elle est rouge et qu’après qu’on en extrait le jus elle devient blanche, tout en conservant son parfum, de même la Saint béni soit-il agit de cette façon dans le monde, sans quoi l’univers ne subsisterait pas, à cause du pécheur. Car le pécheur est appelé rouge ainsi qu’il est dit «quand vos péchés sont comme l’écarlate ils deviendront blancs comme de la neige.

            Le pécheur offre son sacrifice au feu qui est rouge ; il fait autour de l’autel les aspersions avec le sang qui est également rouge, symbole de la rigueur.  Mais le sacrifice une fois consumé, c’est une fumée blanche qui s’élève. Ainsi, le rouge s’est transformé en blanc, la rigueur en clémence. Remarquez en outre que la rigueur ne reçoit son odeur que du côté rouge. C’est pourquoi Rabbi Yehouda dit :  Que signifient les paroles : Ils se mirent  à crier plus fort et ils se faisaient des incisions, selon leurs coutumes avec des  couteaux et des lancettes jusqu’à ce qu’ils fussent couverts de leur sang. (I Rois 18 ;28)

            Mais les faux prophètes savaient qu’ils n’obtiendraient un secours du côté de la rigueur que par la couleur rouge.

            Rabbi Isaac dit :  il y a deux genres de sacrifice que l’on offre : le rouge et le blanc. De l’un comme de l’autre s’exhale une odeur. De même que la rose est rouge et blanche, de même le sacrifice est parfois rouge, parfois blanc. D’ailleurs, tout sacrifice est composé de rouge et de blanc : les parties grasses des sacrifices produisent une fumée rouge, l’encens produit, lui, une fumée blanche. Et les deux couleurs s’élèvent vers le ciel.

            Dieu aussi conduit son univers avec le rouge et le blanc, c’est-à-dire avec la rigueur et la miséricorde. Comme la rose.

            L’Ecriture dit : et ils se tiendront en ma présence  pour m’offrir la graisse et le sang. .  (Ezéchiel 44 ;15) C’est pour correspondre aux deux degrés, le rouge et le blanc,  que l’homme qui fait pénitence jeûne pour offrir sa graisse et son sang.  Car, de même que la rose qui est rouge et blanche ne peut devenir entièrement blanche qu’en passant par le feu, de même le sacrifice ne devient extrêmement blanc que  quand le pénitent passe par le feu ; or, la privation de nourriture affaiblit le corps et provoque la fièvre ; et c’est ce feu qui brûle dans les veines de l’homme qu’il convient d’offrir comme sacrifice à Dieu. 

 ( Zohar II, fol 21a-22a)

 

 

Commentaire :

Le Sefer ha-Zohar, Livre de la splendeur, tire son titre d’une référence au livre de Dniel (ch. 12) qui parle des sages qui resplendiront comme l’éclt du firmament. Mais ici la métaphore se veut lumineuse au sens d’une exégèse qui  éclaire à merveille les versets de la Tora de Dieu. Ce texte est une véritable littérature, composée d’apports divers et variés, dont l’unique point commun est un mysticisme foncier.

Le Zohar est considéré comme la Bible de la kabbale (qabbala), un terme qui signifiait en hébreu  réception, tradition, à l’origine, mais qui prit, dès la fin du XIIIe siècle, le sens de tradition mystique et ésotérique, c’est-à-dire réservée à un petit nombre d’initiés. La partie principale de ce texte (toujours édité en trois volumes) est due à Moïse de Léon (mort à Avila en 1306) qui tenta (avec succès) de le faire passer pour une œuvre d’un sage talmudique, rabbi Siméon ben Yohaï. Nous avons donc affaire à une pseudépigraphie de l’Antiquité juive.

C’est donc au Moyen Âge que la kabbale apparaît sous forme de deux ouvrages fondateurs : le premier est le Zohar, déjà cité, et le second est le Sefer ha-Bahir, le Livre de l’éclat. Cette littérature plutôt austère d’un accès difficile propose du judaïsme une vue nouvelle qui s’articule autour de deux points majeurs : scruter la vie intime de la divinité à travers l’univers des sefirot et proposer une interprétation symbolique des prescriptions bibliques.

La naissance de cette tradition mystique répondait à un besoin : le judaïsme médiéval traversait une crise grave, attisée par les critiques chrétiennes qui l’accusaient de s’en tenir au sens littéral, charnel (sensus judaicus, sensus carnalis). Les kabbalistes devaient donc montrer qu’eux aussi étaient en mesure de relever le défi d’un approfondissement mystique des Ecritures.. D’où cette pléthore de termes hébraïques et araméens pour signifier le secret, le mystère, l’allégorie, la discipline de l’arcane, etc…

La kabbale a conjuré les dangers de la sclérose et de la pétrification au sein du judaïsme, visiblement à l’étroit dans les quatre coudées du midrash et du talmud qui offrent principalement des interprétations juridico-légales plutôt austères. Or, le Zohar a réussi à obtenir ce que le talmud lui-même pas réussi à avoir, alors qu’il détermine pourtant la vie quotidienne religieuse des juifs.: une aura de sacré, un halo de sainteté, puisqu’on parle  dans les milieux traditionnels du Zohar ha-qadosh (le Zohar sacré),

Pourquoi ce symbolisme de la rose? Parce que chaque samedi soir, à la sortie du sabbat, les juifs pieux lisent une prière, dite de la séparation (havdala) où l’on hume des aromates, où l’on scrute la lumière d’une bougie et où l’on boit une peu de vin…  C’est exactement la dialectique de la rose avec ses couleurs chatoyantes (blanc et rouge) son parfum qui s’assimile à celui que l’homme juif hume pour sortir renforcé du sabbat sacré et affronter les jours ouvrables…

Mais la rose illustre aussi l’une des méthodes exégétiques, très en vogue au Moyen Age, tant chez les juifs que chez les chrétiens, le sens quadruple de l’Ecriture. De même que la rose  a un parfum, une ou plusieurs couleurs et des pétales, les versets bibliques ont eux aussi une certaine polysémie. Il y eut dès le Moyen Age une kabbale chrétienne qui culmina au XVIIe siècle avec la Kabbala denudata (la kabbale dévoilée) du baron Knorr von Rosenroth.

Que vaut une rose ? L’univers tout entier !

 

 

 

 

 

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