ichel Onfray,  Autodafés. L’art de détruire les livres (Presses de la cité)

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Michel Onfray,  Autodafés. L’art de détruire les livres (Presses de la cité)

 

L’auteur de ce livre -qui s’est taillé une belle place dans l’univers sans cesse exubérant des médias- montre, exemples à l’appui, comment certaines officines, ou idéologies ou intérêts privés, peuvent condamner à l’inexistence des livres qui sont pourtant régulièrement publiés. L’auteur présente fort bien son dossier de plaidoirie en analysant, textes à l(appui, le mode opératoire de ces techniciens de la néantisation : pour cela, pour détruire un livre, il suffit de n’en point parler, ou, à défaut, de grossir démesurément quelques défauts inhérents à sa rédaction : quelques erreurs bénignes, un style universitaire un peu pesant, quelques lacunes dans la documentation, etc…, et le tour est joué. Il faudra alors, si l’assaut n’est pas mortel, attendre de longues années de combat pour faire sortir du purgatoire de tels ouvrages si injustement enterrés.

Michel Onfray,  Autodafés. L’art de détruire les livres (Presses de la cité)

 

 

 

Un tel sujet est délicat et, sans épouser tous les combats menés courageusement par l’auteur, je dois bien reconnaître que ce qu’il dénonce n’est guère imaginaire. Et les exemples qu’il a choisis sont bien documentés, on en oublierait presque le ton un peu polémique. Il a raison sur un point capitale : il est inadmissible que la politique ou la vie culturelle de tout un pays repose entre les mains de quelques dizaines de personnes à Paris ou en province…

 

Vu d’où je viens et d’où je parle, je n’ai pas l’habitude de recenser de tels ouvrages mais le contenu et le style  de celui-ci m’ont incité à le faire. Ce livre avec son style un peu véhément ,  sans oublier la personnalité de son auteur, m’ont rappelé un certains Maximilian Harden, juif polonais devenu le critique le plus intransigeant, le plus incisif de la politique allemande sous Bismarck et Guillaume II. Il animait une redoutable revue nommée Zukunft (L’avenir en allemand) où il ne ménageait personne, pas même l’entourage immédiat du chancelier ni celui de l’empereur.  Comme il ne reculait devant rien dans ses dénonciations, on finit par le désigner comme la lessiveuse de l’empire (Waschfrau des Reichs)… Pour donner un dernier exemple de son importance et de l’attention que lui accordaient les plus hautes autorités, je rappelle qu’il fut invité par Bismarck qui féta son anniversaire avec lui, lors d’un dîner, arrosé d’un grand cru offert par … l’empereur en personne.

 

En relatant ce détail historique, je ne m’éloigne pas du sujet, je montre simplement que même des régimes autoritaires doivent respecter certains droits, notamment de critiquer, de ne pas être d’accord. Voire de dénoncer publiquement mais pas de manière calomnieuse de telles pratiques, comme entraver  par divers moyens, la diffusion d’un ouvrage.

 

Par delà ces quelques exemples que tout le monde connaît et qui firent sensation en leur temps, il s’agit de la défense d’un principe sacré, la liberté de l’information, le droit d’exposer ses réflexions sur des sujets intéressant la nation dans son ensemble, et de détruire des mythes politiques comme, par exemple, l’essence réelle de la révolution culturelle en Chine et le vrai caractère  de Mao… Ce que relate M.O. au sujet des thuriféraires de ces régimes autoritaires, voire dictatoriaux, correspond à la réalité et on se demande comment, dans un pays comme la France, une poignée de gens d’influence ont pu se coaliser pour barrer la route à des journalistes intègres ou à des écrivains honnêtes. Tous ces gens qu’on nomme désormais les influenceurs. S’ils s’en prennent à des intérêts surpuissants, il n’est pas rare que leur progression dans l’opinion soit entravée soit par des refus de publication, de subvention ou d’autres types de pression ou de chantage.

 

Je me souviens de la publication des premières œuvres du célèbre dissident russe Soljenitsyne ; j’étais jeune étudiant et ne cachais pas ma perplexité devant certains articles qui , si injustement,  déconsidéraient  (le terme est faible) l’homme et son œuvre. M.O. n’a pas tort de regretter  l’absence d’un tribunal de Nuremberg pour juger des crimes staliniens comme ce fut le cas pour les crimes hitlériens. Et même après de longues années, le PCF osait, par la voix de son secrétaire général, qualifier le bilan de sa patrie idéologique, de globalement positif… Et on pourrait aussi évoquer la longue liste d’intellectuels communistes exclus du parti pour déviationnisme. Et d’autres intellectuels, même d’un autre bord, applaudissaient des deux mains.

 

Aujourd’hui, la chasse aux idées hétérodoxes se fait, pour le meilleur et pour le pire, sur les réseaux sociaux. Mais il y a tant  de débordements et de contre-vérités qu’on ne sait plus comment faire pour distinguer le bon grain de l’ivraie…Il suffit de rappeler les inepties qu’on peut lire sur les vaccins et leurs prétendus effets nocifs.

 

Je reviens au présent ouvrage. Je trouve regrettable que de tels sujets ne puissent jamais être évoqués ou traités de façon irénique. La polémique leur est apparemment congénitale. Mais ce livre n’en demeure pas moins très intéressant. J’ai, par exemple bien aimé, le chapitre sur Huntington et son Choc des civilisations : à moins que tout ne trompe, ce que nous vivons depuis environ 20 ans semble lui donner raison. Je serais plus nuancé sur le traitement infligé à Freud et à ses écrits, tout en n’étant pas un adepte de ses théories. Je pense que l’auteur M.O. a été excessif sur ce point, même s’il pointe certaines ambiguïtés dans le comportement du célèbre praticien viennois…

 

Étant à la fois médiéviste et germaniste, j’ai lu avec attention ce que l’auteur écrit au sujet d’Aristote au Mont Saint-Michel… J’en avais rendu compte dans la TDG. Je déplore qu’une histoire des idées et de la culture ait donné lieu à des oppositions idéologiques sur la place de l’islam dans la culture européenne dont je partage moi aussi l’aspect judéo-chrétien (un adjectif cité au moins deux fois dans ce livre, ce qui me convient parfaitement) de notre continent. Mais l’auteur n’était pas spécialiste de ces questions, ce qui ne lui interdit nullement d’en parler, s’il en a envie…

 

J’ai conscience d’avoir fait long, mais ce livre est très stimulant et les qualités de son auteur trop grandes pour ne pas s’y attarder. Encore un dernier mot sur tous ces transferts culturels et la philosophie d’Averroès.

 

Le parrain philosophique d’Averroès, celui qui le présenta tout jeune au calife Al-Mu’min, un certain Abu Bakr ibn Tufayl, médecin-philosophe andalou, auteur de la fameuse épître sur Hayy ibn Yaqzan, mort en 1185. Ce ibn Tufayl fut le premier à proposer une critique philosophique de la Révélation et de toute tradition religieuse constituée dans le sillage de celle-ci. Est-ce suffisant pour dire que c’est un arabo-andalou qui sert de matrice à la théologie rationnelle de l’Occident ? Bien sûr que non.

 

M.O a bien fait de revenir sur toutes ces questions qui se situent au cœur même de l’identité culturelle de la France et de l’Europe.

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