René Maran, Batouala. Préface d’Amin Maalouf. Albin Michel (2021)

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René Maran, Batouala. Préface d’Amin Maalouf. Albin Michel (2021)

 

Qui se souvient encore de ce grand écrivain qui fut le premier écrivain noir à recevoir le Prix Goncourt en 1921 ? Peu de gens, à commencer par l’auteur de ces lignes… Les éditions Albin Michel, guidées par d’humaines mains ont fait œuvre de piété éditoriale et ont voulu fêter comme il se doit ce grand centenaire qui va de 1921 (date d’attribution du Prix) à 2021, date de la présente réédition.

 

C’est aussi une problématique d’actualité, mais sans reprendre les outrances inacceptables de la soi-disant cancel culture qui ne propose rien d’autre qu’une éradication du passé historique de notre civilisation. Mais reconnaissons, aujourd’hui encore, sans avoir à battre sa coulpe à langueur d’années, qu’être à la fois homme noir et écrivain français est une tâche ardue. On est alors attaqué de toutes parts : par les exploiteurs qui estiment avoir tous les droits contre ceux qui sont noirs, et cette frange minoritaire mais agissante d’écrivains ou d’intellectuels noirs qui considèrent que vous n’allez jamais assez loin dans la dénonciation de l’iniquité, que vous êtes l’alibi noir de  la domination blanche etc…

 

 

 

  

René Maran, Batouala. Préface d’Amin Maalouf. Albin Michel (2021)

 

 

 Ce fut une belle idée de demander une préface à M. Amin Maalouf qui analyse parfaitement bien les défis qui furent ceux de cet écrivain né à Fort-de-France en 1887, de parents guyanais et qui quitta ce monde en 1960, à Paris, au moment où s’amorçait le grand tournant de la décolonisation. Il est des époques, Karl Jaspers aurait parlé d’un temps axial, au cours desquelles les esprits sont surchauffés et ne savent guère apprécier une attitude modérée, nuancée, fine : ce fut le cas de cet homme, René Maran, qui voulait croire que les atrocités commises contre les peuples colonisés étaient étrangères à notre culture humaniste française et violaient l’esprit de toutes nos valeurs et de nos lois. Notamment du judéo-christianisme qui enseigne l’universalité de la loi morale, sans distinction de race, de religion ou de couleur de peau. Ce judéo-christianisme dont l’auteur semble se gausser quand il compare les mœurs sociales des deux côtés : chez les blancs , comme il les appelle, et les Noirs. J’y reviendrai plus bas.

 

Je ne résiste pas à la joie, un peu triste, de citer ce beau passage, un peu pathétique cependant où un homme opprimé jette une bouteille à la mer. Qu’on en juge : Honneur du pays qui m’a tout donné, mes frères de France, écrivains de tous les partis, vous qui, souvent, disputez d’un rien et vous déchirez à plaisir et vous réconciliez tout à coup, chaque fois qu’il s’agit de combattre pour une idée juste et noble, je vous appelle au secours, car j’ai foi en votre générosité..

 

La sincérité, l’authenticité d’un tel passage ne me laisse pas indifférent et me rappelle un principe de l’éthique  talmudique traitant de la sincérité : les paroles qui proviennent du cœur touchent le cœur (de celui auquel on s’adresse).

 

Après cette poignante introduction écrite plus d’une décennie après l’attribution du Prix Goncourt, l’auteur introduit son héros, le chef de village, Batouala,  force herculéenne et esprit assez fin dans l’exercice de ses fonctions.

 

Mais l’auteur se livre à une sorte d’étude de contraste entre les deux civilisations, celle conquérante et ambitieuse de l’homme blanc et l’autre, plus économe en effort, de l’humanité noire. Mais René Maran le fait avec humour, tout en se moquant de ce Batouala qui fait l’éloge de la fainéantise qu’il distingue soigneusement de la paresse… Alors pourquoi se lever le matin, se demande Batouala ? On sent que René Maran utilise ce subterfuge pour stigmatiser le laisser-aller de l’homme noir qui a du mal à émerger des brumes du sommeil ; son chien roux, qui est à son image, l’imite ainsi que l’une de ses concubines dormant toute nue et que son seigneur et maître honore, chaque matin que Dieu fait, même durant son sommeil… Il est évident que de telles descriptions poursuivent un but pédagogique in petto.. Comment voulez vous, dans de telles conditions, dépasser votre sort actuel, faire cesser l’exploitation, les brimades, voire les abus, les frustrations en tout genre ?

 

Mais je comprends aussi qu’une partie des lecteurs blancs se soient indignés en lisant les caricatures que René Maran fit d’eux : par exemple, leur côté douillet, la moindre piqure d’insecte leur arrache de hauts cris, ils sont fragiles, leur  peau ne supporte pas la moindre égratignure, etc… Et puis l’auteur tente de rétablir un certain équilibre, notamment en parlant de la vigueur amoureuse de Batouala qui veille sur un harem de neuf femmes qu’il ne veut partager avec personne. Mais l’auteur vante aussi les charmes d’un tout jeune homme, beau et fort, qui honore toutes celles qui en font la demande. Et on lit aussi une critique amusée de l’infidélité conjugale qui, lorsqu’elle se produit, est vite réglée ou réparée par l’envoi de quelques victuailles et des mots d’excuses. Et tout finit par rentrer dans l’ordre.

 

On sent bien que c’est la morale judéo-chrétienne qui est ici finement critiquée. Après tout, nous assure l’auteur, un homme est fait pour une femme et inversement. Sous entendu, le désir doit pouvoir s’exprimer librement. Quant aux fêtes des Noirs cela ressemble à de véritables orgies puisqu’après fait bombance on cède aux charmes des femmes…

 

Les femmes et leurs techniques de séduction, il en est largement question, entrecoupées de la supériorité putative des mâles noirs en comparaison que ce que les blancs sont à même d’offrir. Mais par delà ces plaidoyers pro domo, on est bouche bée d’admiration en constatant l’imposant registre lexical de l’auteur. Ses descriptions de la brousse, des animaux, des paysages, des cases et des gens impressionnent le lecteur. L’auteur méritait vraiment son Prix Goncourt et a dû suivre un enseignement solide en langue française et en philologie romane, digne des classes préparatoires de l’École Normale Supérieure.

 

C’est en fait un plaidoyer en faveur de l’égalité des droits des Noirs. Et c’est ce qui fait la grandeur morale de ce roman. C’est au chapitre V  que nous lisons tout le changement apporté par la survenue des conquérants blancs. Je retiens une phrase significative : notre soumission ne nous mérita pas leur bienveillance… Quelle phrase !

 

Mais il y a mieux ou pire, si j’ose dire :  Nous ne sommes que des chairs à impôt. Nous ne sommes que des bêtes de portage Des bêtes. Des bêtes. Même pas. Un chien ? Ils le nourrissent, et soignent leur cheval. Nous ? Nous sommes, pour eux, moins que ces animaux. Nous sommes plus bas que les plus bas. Ils nous crèvent lentement.

 

Et je ne relève que cela du long discours tenu par le vénérable chef de village. Au nom de la couleur blanche tout est permis…  Mais on peut comprendre le choc de ces deux cultures ou traditions quand on lit le chapitre décrivant les cérémonies de circoncision et d’excision… C’est indescriptible et permet de mesurer le fossé infranchissable entre les blancs et les noirs, du moins à cette époque là. Et René Maran nous captive par ses descriptions, fruit de ses observations aux premières loges. Ces évocations sont aussi étonnantes que les rites funéraires en cours chez les Noirs.

 

Le vieux père du chef de village Batouala vient de décéder. Au lieu de la porter en terre le plus vite possible, on expose le cadavre pendant de longues journées de grande chaleur, ce qui accélère la décomposition de ce même cadavre. La raison invoquée de cette fidélité à la coutume, c’est l’assurance que le corps ainsi exposé est vraiment sans vie… Car, nous dit l’auteur, il est arrivé que le supposé mort ne le soit pas vraiment… Et d’ajouter avec ironie : comment voulez vous que les blancs comprennent de telles coutumes, puisqu’i est arrivé par le passé que les cadavres bougent ? Et ils ajoutent même que la puanteur est le signal donné par le défunt qu’il est temps d’enterrer. Pour eux, c’est un langage qu’ils sont les euls à comprendre…

 

Ce livre de René Maran contient aussi un autre texte intitulé Youmba la mangouste. Mais je trouve que c’est le précédent texte consacré au grand guerrier Batouala qui doit retenir notre attention. C’est bien dans celui-ci que l’auteur développe ses idées et bat en brèche l’idéologie esclavagiste. Cette lecture, de nos jours, devrait nous faire le plus grand bien, sans jamais tomber dans des excès. En allemand,  le grand Goethe nous le dit, c’est le tour de main qui est décisif, comme en cuisine : In der Kürze liegt die Würze.

 

En d’autres termes, il arrive que les plus grands idéaux soient très mal défendus. Car, disait Charles de Gaulle, la seule querelle qui vaille est celle (autour de la dignité) de l’Homme…, En notre temps.

 

 

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