Judaïsme et christianisme dans la philosophie contemporaine Sous la direction de D. Cohen-Levinas et Ph. Capelle-Dumont (Le Cerf, 2021)

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Depuis quelque temps la pensée philosophique occidentale découvre que «le corps de Dieu» bouge encore, qu’il n’est pas entièrement mort, et que toute vie ne l’a pas définitivement quitté.. Bien au contraire, et la lecture de ce riche volume m’a inspiré cette idée. Certes, cette timide reprise se fait ici sous le double éclairage exégétique, parfois même contradictoire, du judaïsme et du christianisme, pour ne pas dire, plus simplement, sous le signe du judéo-christianisme. Cette timide renaissance incite à replacer désormais l’anthropologie biblique au cœur même de la spéculation philosophique contemporaine. C’est, pour ma part, ce que je retiens de ce beau volume, même si la grande diversité des contributions ne va pas toujours dans le même sens.

 

 

  

Judaïsme et christianisme dans la philosophie contemporaine Sous la direction de D. Cohen-Levinas et Ph. Capelle-Dumont (Le Cerf, 2021)

 

En d’autres termes, la philosophie occidentale devrait aller dans le même sens que la culture occidentale, en gros cultiver les mêmes valeurs qui ont permis à notre continent de développer tout le monde habité en lui imprimant sa marque..

Venons en au livre : en dépit de ses oublis, de ses lacunes, de ses passages parfois trop rapides sur tel sujet ou tel autre, la richesse du présent volume est indéniable. Il faut reconnaître que le sujet est très vaste et qu’il fallait opérer des choix. Et je pense que c’est malgré tout un progrès puisque depuis l’excellent ouvrage de notre ami Jean-François Colosimo (Aveuglements, Le Cerf), les thèmes bibliques sont de nouveau considérés comme des matières légitimes de la pensée philosophique. La remarque peut sembler banale à première vue, pourtant, elle ne l’est pas. Contrairement à nos voisins allemands dont le vocabulaire, la lexie philosophique préexistait déjà dans l’atelier linguistique luthérien (traduction de la Bible par le Réformateur au château de la Wartburg), la culture française n’a pas eu cette chance. Je repense au face à face de Bossuet et de Richard Simon : en faisant saisir les exemplaires de l’Histoire critique du vieux Testament (1680) par le lieutenant de police de La Reynerie, l’évêque de Meaux a infligé un retard d’au moins un siècle à la critique biblique en France. Et cette dissemblance s’est aggravée au fil des siècles puisque aujourd’hui encore la religion et la théologie sont considérées en Allemagne comme des matières académiques au même titre que les autres .Et ce n’est pas le cas en France. Se destiner aux fonctions de prêtres ou de pasteurs est une démarche qui va de soi pour un grand nombre de jeunes gens. Et j’ajoute le cas de Heidegger lui-même dont les relations ambigües avec les religions chrétiennes et aussi juive sont remarquablement analysées dans ce volume.

La plupart des grands penseurs allemands comme Hölderlin, Hegel, Fichte et tant d’autres ont commencé par étudier dans des institutions religieuses. Un génie universel comme Goethe s’est essayé à l’exégèse biblique en interprétant l’histoire du Joseph biblique, (Genèse ch. 37 à 50), devenu selon la tradition vice-roi d’Egypte…Plus proche de nous, même Martin Heidegger a voulu se faire prêtre. Les choses sont radicalement différentes de ce côté ci du Rhin. La vie intellectuelle française a suivi une autre voie, et cette tendance s’est développée avec le combat contre la Réforme protestante et le renforcement du cléricalisme… Mais dans ce combat mené sans trop de discernement, on a, comme on dit, jeté le bébé avec l’eau du bain… Le résultat est un retard considérable par rapport à nos voisins allemands mais aussi hollandais et autres…

Nos amis allemands ont forgé un syntagme qui n’a pas d’équivalent précis chez nous et dont les traductions sont toujours approximatives : Religionsphilosophie. Ce qui ne signifie pas vraiment philosophie de la religion ni philosophie religieuse. On peut tout au plus parler de la science des religions comparées. Vers le début du XXe siècle, en 1921 plus précisément, Franz Rosenzweig publiait son essai L’étoile de la rédemption qui recourait à des concepts empruntés au registre théologique (création, Révélation et rédemption). Mais surtout il avait rédigé une longue étude -que j’ai traduite- sur Le nouveau penser (Das neue Denken). Qu’est-ce à dire ? C’est une méthode qui consiste à instiller une faible dose de théologie dans la spéculation philosophique. Par ce biais, les réflexions sur des thèmes bibliques, -sécularisés ou non- étaient réintroduites dans la vie intellectuelle. Face à cela, les philosophes occidentaux, notamment français, ont continué de célébrer le divorce entre la philosophie, d’une part, la théologie ou la religion, d’autre part. Cela a créé des distorsions qui expliquent en partie notre difficulté à comprendre le communautarisme actuel afin de le combattre efficacement.

Pour finir cette longue entrée en matière je rappelle qu’un juriste tel que Carl Schmitt (éphémère compagnon de route des Nazis ) considérait que la plupart des réformes et des valeurs sociales de notre temps provenaient de thèmes religieux sécularisés : sacralité de la vie humaine, solidarité des générations, respect de la dignité et des droits humains, etc… Il reconnaissait ainsi la genèse religieuse du politique. Même les révolutionnaires les plus radicalisés (e.g. Robespierre) cherchaient par tous les moyens à redécouvrir un absolu nouveau, une sorte de vénération de l’être suprême.

Ce volume développe aussi considérablement les relations entre juifs et chrétiens ; et il est vrai que les deux sujets de chevauchent : les contestations judéo-chrétiennes et la réapparition de thèmes théologiques dans la spéculation. Quand on parle d’un voisinage entre la philosophie et la théologie à partir des sources bibliques, ont doit tenir compte des contestations judéo-chrétiennes au sujet de ces mêmes sources.

J’ai évoqué plus haut des oublis, des lacunes et des absences. Je pense surtout à ce judaïsme allemand ou de toute l’aire culturelle germanique au sein de laquelle, les juifs furent confrontés à une invasion d’idées nouvelles, issues de la philosophie des Lumières. L’autre grande confrontation se fit avec un christianisme animé d’un fort zèle convertisseur , au point qu’on a pu parler d’un épidémie de conversions (Taufepidemie). Il y eut aussi l’avènement du judaïsme libéral et réformé. J’ai consacré à ce judaïsme un ouvrage paru aux éditions Hermann en 2014..

Voici quelques noms qui pouvaient enrichir un volume déjà bien fourni : les Dix-neuf épîtres sur le judaïsme de Samson-Raphaël, le symbole de lé néo orthodoxie qui procéda à une ré-hébraisation de la pensée juive, Salomon Maïmon (1752-1800), lui-même rejeté par les siens et victime d’une tentative de conversation qu’il relate avec humour dans son Autobiographie, parue en français chez Universpoche.… Au niveau de l’historiographie juive moderne Heinrich Grätz eut été à sa place dans ce volume ; par exemple H. Grätz, lecteur des Evangiles. Théodore Lessing qui a ausculté un phénomène typiquement juif dans l’Allemagne du XIXe siècle, auteur La haine juive de soi-même. On pouvait aussi ajouter la personne et l’œuvre de l’érudit rabbinique Benno Jacob (1882-1945) (Im Namen Gottes). Il manqua aussi un bel exposé sur la Science du judaïsme à laquelle j’ai consacré en son temps tout un Que sais-je ?.

Jacob Emden, un important penseur de l’Allemagne du nord (ob. 1776), fils du célèbre hacham Zewi d’Amsterdam et censé endiguer la prolifération de l’hérésie sabbataïste, a parlé du christianisme avec modération dans son autobiographie Megillat séfer (traduite par moi aux éditions du Cerf en 1996) ; il s’est lui aussi voulu un penseur du christianisme en tant que sujet théologique. Le jugement qu’il porte sur les croyances chrétiennes est très modéré. Comme le furent les jugements portés sur la foi chrétienne à l’aube de la Renaissance par des penseurs comme Eliya Delmedigo (ob. 1493) (Behinat ha-dat : Examen de la religion) et Abraham Bibago (mort en 1500) (Dérékh émouna baharti : j’ai choisi la voie de la foi). Eliya, le protégé du cardinal Frederico Grimani, avait été le maître d’hébreu de Pic de la Mirandole et l’éditeur des œuvres de Jean de Jandun… Tous ces érudits rabbiniques ont eu affaire au christianisme… et ont alimenté ce qu’on en est en droit de nommer, une pensée juive du christianisme.

Sans remonter aux attaques des Toledot Yeshu (édition hébraïque avec la traduction allemande du pasteur Günter Schlichting), dits l’Evangile du Ghetto, on peut signaler que même Maimonide (1138-1204), plus familier de la civilisation arabo-musulmane que de la scolastique latine a reproché aux chrétiens in petto le dogme de l’Incarnation puisqu’il dit dans son Guide des égarés que Dieu peut tout faire sauf se dégrader (passer du stade du divin à celui l’humain).

Dans un ouvrage comme celui que nous recensons, il faut signaler cette phrase à l’emporte-pièce du célèbre érudit rabbinique Abraham Geiger, lui aussi absent de ce volume, (mort en 1872 à Berlin) : le christianisme n’est pas moderne et la modernité n’est pas chrétienne… En revanche, une personnalité libérale d’importance, Samuel Holdheim, à la fois rabbin et adversaire déterminé du Talmud, a célébré des mariages à Berlin entre des juifs et des partenaires, croyants monothéistes… Manière de désigner des unions entre juifs et chrétiens… Mais justement certains rabbins se demandaient si la sainte Trinité entrait dans la catégorie du monothéisme strict… Des penseurs comme Holdheim pensaient que seule comptait la notion d’alliance avec Dieu. L’orthodoxie ne l’entendait pas de cette oreille.

Enfin, il eut fallu donner une vraie place à ce grand mouvement de la Science du judaïsme qui a transfiguré le visage du judaïsme européen de l’poque et a aussi suscité un puissant contre-feu orthodoxe, soucieux de prendre la défense d’une vénérable tradition jugée menacée… Et rebattu les cartes au sujet de la chrétienté, d’un point de vue juif.

Mais ce livre a aussi quelques qualités : c’était bien de commencer par traiter des rapports que des juifs atypiques (Freud, Bergson) entretenaient avec leur judaïsme. Et, pour ma part, sans même le juger, le testament de Bergson m’a déçu, venant d’un philosophe. Notre corporation, celle des philosophes, vénère et recherche la vérité puisque celle-ci gît au fondement de l’être, objet principal de la spéculation… Dans les archives du consistoire israélite de Paris est conservée la contrat de mariage des parents de Bergson, célébré à la grande synagogue sise rue de la victoire.

Les articles sur Léon Chestov, d’une part, et sur Charles Péguy, d’autre part posent de vraies questions. Chestov avec sa philosophie religieuse résume en une seule expression une problématique qui remonte à des siècles car, au fond, des personnalités comme Abraham ou Job ont vécu des problèmes philosophiques non résolus à ce jour. J’aime bien cette description de Bernard Lazare par Charles Péguy ; sans souscrire à tous ses superlatifs, je suis sensible à ce qu’il dit de l’état de tension permanente qui caractérise et qualifie le mieux l’être juif (le Judesein)…Au fond, qu’est-ce que la philosophie juive ? Une synthèse gréco-biblique ou autre chose ? C’est la question que tant de penseurs, à cheval sur les deux cultures religieuses, se sont posées (e.g. Léon Chestov, Max Scheler, etc…)

Dans ce livre j’ai découvert des gens dont je ne soupçonnais même pas l’existence (e.g. Guardini) mais l’omission la plus inattendue (la plus scandaleuse ?) est celle de Léo Baeck (que j’ai traduit en français depuis des années (aux PUF et chez Armand Colin) et auquel j’ai consacré une monographie qui fut même traduite en allemand à Darmstadt) ; Baeck avait rédigé un bel ouvrage en 1938, véritable bouteille à la mer, où il rappelait que Juifs et chrétiens avaient le même héritage : L’Evangile en tant que document de l’histoire religieuse juive (Bayard 2002. L’éditeur a raccourci le titre : Les Evangiles, une source juive. Quand on scrute le vie de cet homme, déporté à Theresienstadt en dépit de son grand âge, on réalise que le rapprochement entre les deux confessions fut sa raison d’être. Il s’éteignit en 1956 à Londres où depuis ce temps, est édité le Yearbook du Leo Baeck Institute… Il existe même un Prix Léo Baeck, récemment décernée à la chancelière Angela Merkel…

Enfin, en ce qui concerne l’œuvre de Gershom Scholem, il existe, de la part de l’un de ses traducteurs, une biographie intellectuelle, publiée au PUF en 2002, traduite en espagnol et en cours de traduction en allemand, Gershom Scholem, un juif allemand à Jérusalem…

En conclusion, voici un volume appelé à jouir de la plus grande diffusion possible, Il traite largement du legs spirituel du judaïsme allemand qui met tant de temps à irriguer la spiritualité européenne dans son ensemble. Ses œuvres intellectuelles survivent à l’extermination dont il fut victime.

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