Erri de Luca : Montedidio (Mont de Dieu) (Gallimard, 2021))

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Erri de Luca : Montedidio (Mont de Dieu) (Gallimard, 2021))

Toutes les nouvelles de cet excellent auteur italien comportent une pensée profonde, des réflexions parfois désabusées sur la nature humaine, des regrets sur la dureté du monde des adultes face aux enfants qui sortent tout juste de l’adolescence et doivent, sans préparation aucune, affronter les épreuves de la vie… C’est un peu la métaphysique de la littérature, pourtant tout en sa voulant moraliste Erri de Luca ne fait pas figure de moralisateur. C’est un discours qu’il ne tient jamais. Enfin, dans la quasi totalité de son œuvre, ce romancier n’oublie jamais la référence juive : et ce cas précis ne constitue pas une exception à cette règle…

  

Erri de Luca : Montedidio (Mont de Dieu) (Gallimard, 2021))

 

De quoi s’agit-il ?, On se trouve à Naples dont les habitants ont conscience d’appartenir à une nation à part, à l’écart de l’Italie elle-même dont ils écrivent et lisent la langue mais préfèrent leu idiome local pour communiquer entre eux. Dans toutes ses nouvelles Erri de Luca marque son attachement à cette cité qui a connu tant de bouleversements mais qui est restée fidèle aux traditions ancestrales. Exemple : les promenades dominicales des familles le long des quais, le père ayant boutonné sa belle chemise blanche et changé de veste, tout heureux de donner son bras à son épouse et son autre main à son fils. C’est bien l’image du bonheur simple et innocent. L’auteur ajoute qu’à Naples lorsque deux familles se croisent, elles se saluent, même sans se connaître !

La scène se passe dans des milieux quasi miséreux mais heureux, des êtres satisfaits de ce qu’ils ont. Le père travaille dur pour nourrir sa petite famille, la mère tient le foyer et le jeune fils doit aller travailler dès que la loi le permet… Dans leur immeuble réside une jeune fille, nommée Maria dont les parents ont du mal à boucler les fins de mois et qui ont toujours des arriérés de loyer à acquitter. Pour faire patienter le vieux propriétaire Maria est constamment obligée de payer de sa personne… Par bonheur, le jeune apprenti, le héros de la nouvelle qui travaille chez un menuisier , attire l’attention de la jeune fille (ils ont le même âge, un peu plus de treize ans) : l’amour qui les unit est rédempteur et purificateur. Mais il jette une lumière crue sur le monde des adultes, fait de violence et d’absence de toute commisération, d’insensibilité totale.

Mais l’humanisé n’est tout de même pas si corrompue que cela, car dans cette menuiserie on a embauché un bossu, un rouquin, juif de surcroît qui, croyant embarquer pour Jérusalem, se retrouve sans trop savoir comment, à Naples où les nécessités de l’existence l’obligent à prendre un emploi de cordonnier auprès de ce menuisier. Cet homme dont on ne sait rien et qu’on appelle Rafaniello répare gratuitement les chaussures des pauvres qui se mettent à le vénérer pour sa bonté… chrétienne. Qu’à cela ne tienne : il leur dit qu’il est juif et qu’ils existe donc aussi une charité juive… Nous avons donc affaire à trois personnages auxquels vient d’ajouter le jeune apprenti. Sans oublier la figure féminine de Maria.

Ce qui constitue l’intérêt de ce récit, ce sont les réflexions éthiques qu’il suscite chez le lecteur, comme celles-ci par exemple lorsque le jeune homme s’interroge sur la valeur de ses prières récitées avant de se coucher. Voici ce qu’il dit, il parle de l’habitude, des conventions, mais ajoute ce que le juif pense : Rafanello dit qu’à force d’insister, Dieu est contraint d’exister, à force de prières son oreille se forme, à force de larmes ses yeux voient, à force de gaieté son sourire point. Curieuse théurgie…

Derrière la banalité du propos se cache une pensée profonde concernant les prières des orants : aboutissent-elles à l’intellect divin ? En tient-il compte ? Ou bien parions nous en pure perte puisque nos demandes ne trouvent pas d’échos ? Or, les prières sont censées changer le monde et si la divinité ne les écoute pas, à quoi bon ?

Le jeune apprenti, visiblement sous le charme de son ami, lui demande s’il n’est pas devenu un peu napolitain à force de vivre à Naples ? Rafaniello propose une autre explication, les Napolitains seraient l’une des dix tribus perdues d’Israël,, ce qui expliquerait alors les similitudes d’identité. Il n’en reste plus que deux dont la tribu de Juda qui a donné le nom Juif dont la racine viendrait du terme remercier (le-hodot)… A quoi le jeune homme répond : Alors, vous les juifs, vous vous appelez : merci ? C’est ce que dit le mot, mais tous les hommes devraient d’appeler comme ça avec un mot de remerciement.

La réflexion sur l’utilité ou la non utilité des prières se fait l’écho d’un Psaume où le Psalmiste somme Dieu de sortir de sa léthargie et de rétablir un peu de justice sur cette terre où règnent trop d’injustice et d’iniquité…

La suite du dialogue entre le jeune apprenti et Rafaniello est assez étonnante puisque l’auteur s’en réfère à un célèbre sage talmudique qui était un grand savant de l’exégèse de la Tora mais qui avait appris le métier de cordonnier pour subvenir à ses besoins. Et en effet, la littérature talmudique parle d’un rabbi Yohanan ha-sandlar (Jean le cordonnier). C’est cet illustre savant qui a enseigné l’art de la cordonnerie à son lointain disciple, Rafaniello…

Les Napolitains, comme la plupart des Italiens, sont sensibles à la superstition. Et nous trouvons dans le présent ouvrage un épisode savoureux à ce sujet. L’imprimeur de la ville s’apprête à partir en voyage, sa petite valise à la main. Il croise l’un de ses chers amis, le croque-mort local, qui lui souhaite bon voyage, à quoi notre homme répond qu’il ne va nulle part et qu’il vient tout juste de rentrer chez lui… D’autres gens découvrent l’imprimerie allumée et interrogent l’imprimeur qui devait pourtant aller vers d’autres cieux.. Que répondit-il ? Vous voulez que je maintienne mes projets de partir avec les bons vœux du croque-mort ?

Et dans ce même contexte Rafanielleo, de son vrai nom rabbi Daniel dit le terme mauvais œil en yiddish (eyn ho-é pour ayin ha ra) Et l’autre formule censée obvier aux maléfices, se dit en yiddish : kein eyn horé). Là encore il s’agit d’une de ces pensées profondes qu’on nous présentée sous les dehors de la banalité.

En conclusion, on peut hasarder une interprétation allégorique de toute cette histoire qui se termine par le décès de la mère du héros mais aussi par la naissance d’un nouveau couple qu’il forme avec son maie , Mari. Quant u cordonnier juif (Rafanelio ou rabbi Daniel) , il s’envole à tire -d’aile vers le pays de ses ancêtres…

 

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