Louis Ferdinand Céline, Mort à crédit, Gallimard.

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Louis Ferdinand Céline, Mort à crédit, Gallimard.

Louis Ferdinand Céline (1894-1961), de son vrai nom Destouches (Céline est un emprunt au prénom de sa grand’ mère maternelle), est un écrivain inclassable, si l’on veut bien se cantonner, dans toute la mesure du possible, au simple domaine de la création littéraire. Ce qui est presque une quadrature du cercle tant l’auteur mêle les souvenirs inimaginables à des péripéties largement inventées. Ce trouble est perceptible dès les premières pages de ce gargouillement qui constitue le plus souvent une triple agression puisque c’est le thème qui traverse le récit de part en part : agression contre le lecteur, agression contre la langue (il faut presque un dictionnaire argot-français pour suivre) et agression contre la société dont il dénonce crument le caractère factice et artificiel.

  

Louis Ferdinand Céline, Mort à crédit, Gallimard.

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Comme tous les lecteurs naïfs, désireux de se faire soi-même une idée de la valeur d’une œuvre littéraire, j’ai failli interrompre durablement ma lecture car la pénétration dans cet univers glauque est risquée. Les récits sont incroyablement vulgaires et ce, dès le début. Un mot du cadre général : ce livre Mort à crédit parut en 1936 et fut le second ouvrage de ce médecin-écrivain qui fit son entrée dans le cénacle littéraire avec Voyage au bout de la nuit.

Céline ne ménage pas la sensibilité ou la pudeur de ses lecteurs, et ce dès les toutes premières pages. On y voit un médecin débordé, déboussolé et surtout ennuyé par ses patients, un homme qui jette un regard pas seulement désabusé sur la détresse humaine, mais aussi empreint d’une forte dose de cynisme. C’est presque un médecin misanthrope. Aucune compassion pour cette humanité souffrante, souvent miséreuse, qui vient supplier le docteur qui quitte son lieu de travail, après une dure journée, de bien vouloir effectuer une dernière visite à domicile, pour l’enfant d’une femme éplorée. Le médecin finit par y consentir mais les descriptions qu’il donne du cadre et de l’auscultation de la jeune patiente, recluse dans son logis, mettent le lecteur mal à l’aise. Visiblement, le médecin, excédé par la charge ou surcharge de travail, soupçonne les patients de feindre, d’être des simulateurs. Il ne parle pas de ses patients qui souffrent, de manière personnalisée, mais use de collectifs du genre : ça tousse, ça hurle, ça s’époumone, ça brûle de fièvre, etc… On a l’impression qu’il parle d’un cheptel humain…

Mais tous ces développements ne sont autobiographiques qu’en apparence, même si certaines réalités sociales, notamment l’état d’abandon, de misère et de violence, ont dû constituer une source d’inspiration parmi d’autres. Je pense surtout à la description de son cousin, médecin improbable comme lui mais qui frise le licenciement en raison de son nihilisme foncier et de son ivrognerie. Mais à quelques détails près, le lecteur a droit à une description de l’auteur lui-même qui souffre des mêmes maux que ce cousin égaré, ne croit plus en rien et passe son temps à cuver son vin. C’est dire le soin qu’il apporte au traitement de ses patients… Bref, ce cousin exerce le même métier que l’auteur mais à cette différence près, qu’il ne s’essaye pas à l’écriture. Mais on sent chez lui la même angoisse, le même rejet de toutes les valeurs.

Et ceci me conduit au principal objet de ce livre, le regard sans concession posé sur la société ambiante, la famille, le commerce, les différentes générations et surtout la détestation du père à l’égard de son fils, le narrateur du livre. Nous sommes en 1936, date de parution de ce livre, la France n’est pas dans un état de parfaite santé, tant au plan politique qu’au plan économique. Né dans une famille de petits commerçants miséreux, obligés de sauter un repas quotidien tant la gêne est grande, Céline décrit le monde où il vit, le monde qui l’entoure. Et il le fait dans un registre glaçant. Comme je le disais plus haut, parfois il faut un dictionnaire pour comprendre le sens des mots employés. L’autre détail qui frappe, c’est la violence des relations au sein du couple parental, d’une part, et entre les parents et leur fils, d’autre part.

Visiblement, le courant passe bien mieux avec la mère qu’avec le père qui ne laisse passer aucune occasion de donner une gifle ou un coup de pied à son fils. Je soupçonne ici aussi quelque exagération car nous ne comprenons presque jamais ce qui motive un si mouvais traitement. En revanche, les choses se passent nettement mieux avec la grand’mère maternelle ainsi que les oncles qui organisent souvent des excursions à la campagne, en famille. Le narrateur nourrit pour ces deux oncles une réelle affection et les descriptions qu’il en donne, quand il en parle, sont des plus bienveillantes.

A en croire les relations du narrateur, le champ social constitué de petits commerçants et de petites gens en général, n’était guère enthousiasmant. Les mœurs de ce milieu sont à l’image des sentiments des gens qui y vivent, frustes et manquant de tout raffinement. Le narrateur qui en souffre en est aussi l’héritier. Cela m’a rappelé une idée de Heidegger qui parle de la Geworfenheit qui signifie être jeté, atterrir dans un milieu, un pays, une religion, une région qu’on n’a pas choisis… Nul n’a pu choisir son milieu de naissance. Si Céline était né dans un autre milieu, aurait il cultivé une telle écriture ? Il est permis d’en douter.

La seule âme sœur sur laquelle le narrateur jette un regard aimant et apaisé, c’est la grand’ mère maternelle dont il a d’ailleurs repris le prénom et dont il nous décrit les derniers instants. Cette fois-ci pas de gouaille méprisante, pas de détachement proclamé, on sent que cette femme qui a veillé sur lui, va vraiment lui manquer. Il décrit aussi le gros chagrin de sa mère qui se retire parfois pour pleurer et accomplir son deuil, là où le mari, le père, ne dit rien ni ne laisse filtrer aucun sentiment. Ce père qui traverse curieusement des périodes de grand mutisme, ne communique avec personne ou se contente de battre sa femme ou de lui faire violence… Les cris parviennent aux oreilles du fils qui comprend ce qui se passe. Ce père vivait aussi de graves frustrations, motivées par son chef de bureau qui ne manquait aucune occasion de l’humilier. D’où l’exutoire que lui offrait la vie familiale. A la maison, il se vengeait sur sa famille qui ne pouvait qu’attendre la fin de sa crise.

Le narrateur fait preuve d’une grande dignité et d’un profond respect à l’occasion des obsèques de sa grand ‘mère. C’est assez rare pour que je le signale, car quand il évoque des fins de vie il le fait toujours dans un vocabulaire peu compatissant. Et n’oublions pas la relation aux femmes. A l’en croire, toutes ces femmes sont obnubilées par une sexualité débridée, et notamment ces femmes riches qui entreprennent le jeune homme, attiré par un mâle de première fraîcheur…

Mais notre narrateur parle aussi de lui, et notamment de son état de santé peu favorisé par le lieu de son habitation presque insalubre, au passage Choiseul . Consulté, un médecin dit qu’il y a péril en la demeure et ordonne, en urgence, non pas trois semaines au grand air mais bien trois mois ! Comment faire, vu les maigres ressources de la famille ? Finalement, une solution est trouvée : on partira à Dieppe respirer l’air marin, le temps qu’il faudra, on logera chez l’habitant, le père viendra rejoindre sa famille après deux semaines de vie solitaire à Paris, mais la mère ira frapper aux portes des villas bourgeoises pour vendre ses fanfreluches. Pendant qu’elle démarche des clientes potentielles, le fils, lui, est assis sur un banc, attendant que sa mère fasse quelques ventes. Mais la récolte est maigre, le temps peu clément, ce qui force les dames de la haute société à rester recluses chez elles… Et l’inévitable se produit, les trois mille francs, héritage de la dévouée grand’mère, fondent comme neige au soleil…

Que dire d’autre ? Il est difficile de résumer ou d’analyser plus que cela car cet ouvrage est assez singulier dans son genre. L’auteur, tard venu à l’écriture, a innové un certain style ou genre littéraire. En plus d’une lexie unique, il y a la syntaxe, le parler populaire et des tournures inusitées que Céline emploie dans son livre.

Je laisse volontairement de côté l’aspect polémique de l’antisémitisme de l’ auteur… Mais franchement, je ne suis pas bouche bée devant ce style. Je préfère Balzac ou Chateaubriand….

Commentaires

  • Bien-sur que Céline était misanthrope. Et aussi dépressif chronique. Il n`avait plus grand chose a dire apres "Voyage au bout de la nuit", mais il fallait bien continuer a mettre un peu de beurre dans les épinards, les malades solvables ne se pressant pas au portillon de son cabinet.

  • "parfois il faut un dictionnaire pour comprendre le sens des mots employés." Il y a de la naïveté dans cette remarque. Pensez-vous que les gens décrits chez Céline n'en auraient pas besoin pour les livres que vous lisez habituellement ?
    Cela dit, avez-vous lu "Voyage au bout de la nuit" ? Le titre est tiré d'un chanson des Gardes suisses :
    https://www.e-periodica.ch/cntmng?pid=rms-001:1978:123::588
    "Notre vie est un voyage
    Dans l'hiver et dans la nuit
    Nous cherchons notre passage
    Sous un ciel où rien ne luit"
    Les premiers chapitres, début de la guerre de 1914, valent vraiment le détour. La fin est plus banale et manque d'inspiration...
    Extrait des premières pages :
    "Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s’en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur le Temps, où c’était écrit. « Tiens, voilà un maître journal, le Temps ! » qu’il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! – Elle en a bien besoin la race française, vu qu’elle n’existe pas ! » que j’ai répondu moi pour montrer que j’étais documenté, et du tac au tac.
    « Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race ! qu’il insistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde et bien cocu qui s’en dédit ! » Et puis, le voilà parti à m’engueuler. J’ai tenu ferme bien entendu.
    « C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c’est ça les Français.
    - Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !...
    - T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre…On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger…Pour des riens, il vous étrangle…C’est pas une vie…
    - Il y a l’amour, Bardamu !
    - Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! que je lui réponds."

    Comme disent les djeunes, ça déchire...

  • On a fait une légende de Céline et je craint que que sa sulfureuse réputation (amplement méritée) d`antisémite notoire y a - c`est malheureux - beaucoup aidé. Un peu comme Sade qui est a ch.. comme écrivain, mais qui est devenu une légende du fait d`avoir des
    interdits. Dans le cas de Céline, ses criminels écrits incitant a la haine des juifs a une époque ou Hitler en a fait une religion lui auraient plutot mérité le bagne. Cela dit, dans le genre faux-souvenirs loufoque, je recommanderais plutot "Du coté d`ailleurs et de de partout", de Pierre Dac.

  • Si le fait de casser les codes stylistiques ou de débroussailler le champ du possible n'est qu'un artifice, alors ça ne vaut plus la peine d'écrire.

  • @Géo
    J'ai suivi le lien internet que vous avez posté et je l'ai trouvé intéressant et touchant. Je viens de visionner deux épisodes télévisuels consacrés à la guerre menée par Napoléon en Russie, le deuxième entièrement consacré à l'épisode de la Bérézina.
    Peux intéressé par l'histoire de européenne, qui était enseignée à mon époque du Collège selon les critères de l'histoire des dates, des batailles et des révolutions, je ne connaissais le mot Bérézina parce que cela me rappelait le titre d'un tableau de troupes plus ou moins à l'agonie dans la neige.
    Votre lien m'a donc permis de combler une lacune dans mes connaissances, de m'instruire donc, une des choses que je sais le mieux faire depuis que les exploits sportifs et autres ne sont plus de mon âge
    Vous avez rappelé sur un autre blog que j'avais été grenadier. J'avoue qu'à l'époque du recrutement je n'étais ni militariste ni anti, mon rapport à l'armée se réduisant au souvenir de l'absence très fréquente de mon père qui gardait la frontière au Monte Ceneri au Tessin. Il nous envoyait de temps un temps un sac entier de châtaignes, qui nous permettait de diversifier notre nourriture de pauvres, les coupons pour nourriture de "riches", comme le beurre, étant systématiquement échangé par ma maman pour ceux qui donnaient accès au pain, pommes de terre, riz et autres aliments de base.
    Au recrutement j'ai donc suivi le conseil d'un copain qui m'a dit que les grenadiers ne faisaient pas de marche mais étaient transportés par camion. Comme j'étais très athlétique et que je détestais la marche j'ai donc suivi son conseil. Cela m'a mené à Losone, ou je me suis rendu compte, qu'au lieu de marcher, il fallait surtout courir, le camion étant réservé à certaines occasions.
    Bien plus tard dans la vie, j'ai fréquenté un certains nombre de gens de gauche, qui étaient évidemment tous contre l'armée, tout militaire étant presque vu comme un tueur ou du moins un fou des armes. Il est vrai qu'à l'époque de mon enfance, nous aimions jouer avec des armes du genre des pistolets à air comprimé, mais je n'avais jamais eu l'impression que nous aurions pu désirer et encore moins avoir du plaisir à tuer.
    Je considérais donc cette attitude anti-militaire comme une de ces idiosyncrasies de jeunes bourgeois de gauche, qui auraient voté pour Mao s'il s'était présenté aux élections, sans avoir jamais connu la misère ni le travail manuel ou agricole.
    Cela m'a beaucoup révolté plus tard, lorsque sur les plages et dans le forêts de Papouasie-Nouvelle-Guinée, notamment à Manus dans la Mer de Bismarck, je suis tombe sur d'innombrables débris et restes d'ailes d'avion et d'autres véhicules militaires plus au moins enfouis dans le sable.
    J'ai fait là-bas connaissance d'un professeur d'histoire de l'Université de Canberra, qui avait aussi enseigné à PNG (comme on dit en Australie) et qui a écrit notamment sur les jeunes australiens qui s'étaient engagés dans les guerres menées par leur ancienne Mère Patrie en Europe. Il a même repéré en France et en Suisse des cimetières ou certains d'entre eux sont enterrés.
    Bref, pour terminer toute cette digression sur les guerres et les militaires, c'est là-bas (et en Angleterre, mais c'est un autre chapitre) que j'ai pris véritablement conscience à quel point les guerres sont toujours menées par des gamins qui sont offerts en sacrifice, incapables d'imaginer, comme nous autres aussi, ce qui peut les attendre. Je regardais donc ces débris en pensant leurs vies abolies, à leurs mamans (les pères sont toujours et injustement un peu laissés de côté dans ces évocations) et j'en ai toujours voulu à ceux qui les traitaient comme des salauds ou des imbéciles.

  • Mère-Grand@ Je partage complétement votre point de vue. Mon amie genevoise, qui vient du Nord, m'a fait visiter Vimy. J'en ai la gorge serrée rien que d'y penser...

  • Saviez-vous que Céline a été un modèle pour Frédéric Dard dans la rédaction de ses romans:

    "Pour moi le patron c’est Céline, l’homme dont la langue me parait incontestable. Dans ce que sont mes aspirations, c’est Céline qui m’a déclenché. Autrement, les autres, j’admire la maitrise, le boulot mais je me roule pas par terre pour autant."

    https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/a-voix-nue-frederic-dard-12-parties-2-et-3-1ere-diffusion-du-10-au-12101988

  • @Géo
    Je ne lis que maintenant votre réponse à mon long commentaire du mardi 27 avril, lui-même une réponse à votre intervention du même jour.
    Je suis très touché par votre réponse, qui témoigne de votre sensibilité, souvent déniée par certains commentateurs de nos blogs. Encore merci.

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