Adrien Louis, Les meilleurs n’auront pas le pouvoir. Une enquête à partir d’Aristote, Pascal et Tocqueville (PUF)

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Adrien Louis, Les meilleurs n’auront pas le pouvoir. Une enquête à partir d’Aristote, Pascal et Tocqueville (PUF)

Voici un sujet ou une problématique qui se situe au cœur de nos préoccupations politiques actuelles. Que vaut la méritocratie ? A-t-elle le vent en poupe ? Faut-il récompenser la distinction, l’éminence, en un mot l’aristocratie dans tous les domaines, politique, économique, littéraire et philosophique ? Les réponses ne sont pas univoques. Car souvent, l’idéologie empêche même de poser cette question, là où l’on veut que le plus grand nombre, qui est rarement la somme de toutes compétences et de toutes les qualités, dicte sa loi au nom de la sacro-sainte règle de la démocratie.

  

 

Adrien Louis, Les meilleurs n’auront pas le pouvoir. Une enquête à partir d’Aristote, Pascal et Tocqueville (PUF)

 

Le présent ouvrage présente des résultats plus nuancés. On va donc suivre pas à pas l’auteur qui mène son enquête en se servant de trois grands philosophes ; Aristote qui penche pour la reconnaissance et la distinction de l’excellence, Pascal qui s’en méfie et Tocqueville dont la position est encore plus nuancée. On craint que la reconnaissance de cette stratification inégalitaire ne cimente des théories validant les différences sociales au sein de sociétés humaines. Car d’aucuns pourraient s’en prévaloir pour étayer leurs revendications à occuper des positions dominantes. Comme on le dit en Grand Bretagne pour les membres de la famille royale : born to rule (né pour gouverner). C’est d’ailleurs ce qui se produit généralement, mais on se garde bien de le dire publiquement.

Comme nous l’apprennent ses écrits consacrés à la politique (l’Ethique à Nicomaque, Les politiques etc…), Aristote admet que le but, la finalité de la vie humaine est d’accéder au bonheur. C’est donc le bien suprême. La question est de savoir comment y accéder. Il y a trois ordres, en gros, pour lesquels l’homme est prêt à se mettre en peine afin de les acquérir. Ce sont, dans le désordre, les richesses, les honneurs et les plaisirs. Le tout, à présent, est de démêler le vrai du faux : qu’est-ce qui est vraiment le Bien ? Sont-ce les honneurs qui finissent par passer ou nous rendre esclaves de tels jouets ? Sont-ce les plaisirs qui finissent par s’émousser et perdre de leur attractivité, avec l’habitude et l’âge ? Les vrais biens durables, les authentiques richesses sont d’une autre nature… Comme le dit l’auteur de ce livre, fort justement : Le bien suprême est de prendre plaisir aux activités les plus dignes d’un homme. C’est là l’un des piliers de la morale aristotélicienne.

Et tout ce qu’on vient de passer en revue n’en est pas. L’homme est doté de deux types de vertus ou qualités : éthiques, d’une part, dianoétiques, d’autre part. C’est par l’éducation que les hommes deviennent sensibles à leur vocation première, surtout lorsqu’il s’agit de conduire la cité, de la munir de lois humanistes et de veiller au bon fonctionnement de la vie sociale. Pour ce faire, on choisit les meilleurs d’entre eux, ceux qui représentent le produit le mieux abouti. Ce sont les aristocrates. Se pose alors la question de la légitimité de ce pouvoir, échu aux meilleurs, par la naissance et par l’éducation. Seuls les aristoi feront vivre l’excellence dans la cité…

Faut-il exercer le pouvoir tout seul ou ne doit-on pas plutôt le partager avec d’autres, même s’ils sont moins bienvenus que les aristocrates ? Se pose aussi la question de savoir si le grand nombre ne dépasse pas en qualité et en sagesse des décisions prises dans le secret de cabinets individuels ? Plus de monde qui délibère, cela signifie aussi plus de considérations d’une même chose, sous tous ses aspects… Sans oublier l’orgueil qui peut légitimement s’emparer de l’âme vertueuse, qui se verrait soudain entourée de tant d’égards et de considération. C’est une menace déviationniste dont il faut tenir compte.

Mais qui est donc le mieux placé pour juger de l’efficacité et de la qualité d’une mesure politique ou de tout autre chose ? Selon le régime démocratique, c’est le plus grand nombre, c’est-à-dire les masses incultes ou peu éduquées à qui revient ce rôle. N’est-ce pas là la plus grande des injustices ? Soumettre ceux qui savent au suffrage de ceux qui ne savent pps… Ici, Aristote semble d’éloigner du raisonnement de Socrate : qui juge le mieux le médicament, le médecin ou le patient ? Qui juge le mieux le repas, le cuisinier ou le convive ? Pour le vieux maître, c’est toujours celui qui a l ‘intellect le plus avancé, le plus développé qui est susceptible de mieux diriger car il dispose à la fois d’une bonne préparation et d’un certains patrimoine. Pourtant, on sent bien que Aristote n’est pas très à l’aise avec ces propres déductions.

Quand on prétend choisir le meilleur des régimes politiques, on se dit prêt à changer la nature de l’homme, mais est-ce possible ? Je ne sais plus quel philosophe a dit que nous sommes viscéralement attachés à ce qui nous appartient et tenons tout autant à nous distinguer… Comment concilier ces deux données avec les impératifs d’un état parfait et d’une société vertueuse ? Je pense aussi à la tradition philosophique gréco-arabe où un penseur musulman de grand talent Abou Nasr al-Farabi qui, se fondant sur la tradition aristotélicienne de son temps avait écrit Les idées des habitants de la cité vertueuse (Ahl al madina al fadila). Les relations entre les différentes starets de la société posent encore et toujours problème. On peut envisager dans des cités bien dirigées, l’émergence d’une classe moyenne apte à exercer le pouvoir aux côtés d’une oligarchie éclairée, ayant enfin compris qu’il y a moyen de faire bon usage de sa richesse. Même Aristote n’a pas pu dégager nettement la nature du meilleur régime politique.

Les positions de Pascal sont plus nettes car elles ne s’abreuvent pas aux mêmes sources. La perspective est tout autre. Pascal se méfie entièrement de l’être humain que sa vanité et sa présomption poussent à adopter des attitudes marquées profondément par un aveuglant amour-propre. Ce qui déconseille de récompenser les mérites puisque chacun viendrait revendiquer quelque chose. Et comme on ne pourra pas satisfaire toute cette armée d’égos, ce sera la guerre civile. Or, cet état là est le pire de tous, il convient donc d’y faire barrage.

Pour vivre, produire, exister, il faut un minimum d’amour propre et la volonté de se distinguer par rapport aux autres. Il faut aussi un minimum d’estime de soi, faute de quoi la vie n’aurait aucun intérêt. Parallèlement à cela, si nous quittons notre petite sphère personnelle, ce qui nous paraissait impressionnant en nous, devient une banalité, voire même une source d’imperfections. Comment persuader un être humain de son infériorité naturelle ? C’est strictement impossible car personne n’est fondé à le faire et personne n’est prêt à l’admettre. A mes yeux, je suis le meilleur, ce que je produis est la meilleure des choses, etc… Comme le dit Pascal, si nous nous avisons de régler la dévolution des postes au gouvernement ou ailleurs selon le mérite, tout le monde dira : moi, moi ! Pour Pascal dont le pessimisme est indéniable, l’homme n’est rien qu’un petit point dans un temps infini et doit son existence à une série de hasards. Quand il prend ses vraies dimensions, il change de ton, mais le problème est que l’homme n’est pas porté naturellement à se dire la vérité sur lui-même. Et puis il y a la rivalité entre les êtres : comme le dit l’auteur : chacun voulant être le centre de tout empêche les autres de l’être…

Quand il s’interroge sur le meilleur régime politique possible, Pascal compare le régime monarchique aux autres et notamment à la république. Pour lui il y a la folie humaine qui se laisse dicter une telle suprématie qui fait qu’on accepte l’autorité du roi comme si sa naissance même «était différente de celle des autres hommes. Donc on se fonde sur la crédulité des hommes pour leur imposer des choses fausses. L’auteur se gausse aussi des médecins et des juges qui revêtent des accoutrements étranges dont la vraie science médicale, la vraie justice n’ont guère besoin. On impressionne les gens incultes au lieu de les convaincre par la science et la raison.

Enfin, Pascal oppose l’ordre de la concupiscence à l’ordre propre de la grandeur morale. Les grands que l’on révère dans l’espoir d’obtenir quelques miettes de leurs acquisitions matérielles n’ont rien à voir avec ceux qui incarnent les valeurs morales, nécessairement désintéressées.

Le livre de Tocqueville DE la démocratie en Amérique constitue la dernière étape de cette passionnante enquête. Certes, cette œuvre marquante contient des réflexions parfois désuètes mais elle marque un tournant, une nouvelle approche puisqu’elle intervient après la Révolution.

Je ne peux pas revenir sur tous les développements concernant l’opinion majoritaire, les sociétés de foi ou la meilleure manière d’éloigner le despotisme de la direction de la société ; je citerai cette phrase de l’auteur qui résume bien l’enjeu du débat : La tache du législateur est ici de la plus haute importable, puisqu’il lui revient de donner à la société démocratique, son meilleur régime politique, o savoir le régime qui sera le mieux en mesure de contrer les penchants despotiques de la majorité et de garantir par là l’indépendance et la grandeur des citoyens…

C’est aussi la meilleure façon de combattre un mal insidieux qui menace toutes les sociétés démocratiques contemporaines : le comportement tyrannique des minorités…

 

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