Jacques Arnould, Giordano Bruno. Un génie, martyr de l’Inquisition. Albin Michel, 2021

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Jacques Arnould, Giordano Bruno. Un génie, martyr de l’Inquisition. Albin Michel, 2021

Voici un beau livre qui nous introduit dans l’univers philosophique et religieux d’un penseur chrétien, un peu déviant, à la fois théologien et philosophe, membre d’un ordre monastique, celui des Dominicains, qu’il finira par quitter (comme d’ailleurs son propre biographe qui ne manque pas une seule occasion de souligner cette similitude de destin avec lui), tant il avait une exigence très grande vis-à-vis de la vérité. Cette remarque n’est pas banale puisque ce natif (1548-1600) de Nola, dans les environs de Naples, finira sur le bûcher à Rome, précisément pour déviation doctrinale alors qu’il ne faisait que sortir des sentiers battus de la théologie de son temps. Cette indépendance d’esprit étonne de la part d’un homme que certains considèrent comme le dernier représentant de la Renaissance, donc de l’ancien monde, alors que d’autres veulent voir en lui le p ère de la philosophie moderne, un esprit authentiquement critique qui ne se contentait plus de la seule scolastique médiévale…

  

Jacques Arnould, Giordano Bruno. Un génie, martyr de l’Inquisition. Albin Michel, 2021

 

J’avoue qu’en le lisant, j’ai ressenti parfois quelque difficulté à comprendre ce qu’il voulait dire ; il me rappelait aussi des tournures d’esprits formés à la kabbale, dans le sens de théosophie juive, c’est-à-dire la quête du divin… Il ne manque pas de le dire lui-même en spécifiant que le propre de l’esprit humain est de rechercher la lumière (de la vérité) et la perfection ; il établit la hiérarchisation suivante : Dieu, la nature, la raison. Bruno s’en prend à une certaine forme d’aristotélisme pour jeter son dévolu sur ce qui ressemble fort à du néoplatonisme, se situant ainsi dans la longue tradition de penseurs médiévaux les plus profonds comme les Arabes Averroès et ses épigones ou les juifs comme Maimonide et ses commentateurs. Sans oublier certaines attitudes qui font penser à des raisonnements ou à des préoccupations kabbalistiques. Notre homme a vécu à une époque où les grands kabbalistes chrétiens avaient pu diffuser leurs idées sur ce sujet.

Cette insistance mise sur l’Un qui est tout et qui se trouve en tout, une sorte de dialectique de l’Un et du multiple à la Bruno, montre que notre homme est à la recherche d’autres voies d’accès à Dieu. Cela prouve aussi que les définitions de l’essence divine ne le satisfont plus et qu’il cherche à aller bien au-delà . Exemple : Que tout ce qui respire loue et bénisse l’être infini, cause, principe, unité de tout…

Cette frénésie philosophique a pour corollaire, si j’ose dire, une frénésie de déménagements, une forme de bougeotte, voire parfois des allures de fuite. Certes, il a dû maintes et maintes fois, fuir les lieux de son enseignement dont le contenu qui ne correspondait pas vraiment à ce que dit le magistère. Et derrière de telles spéculations inhabituelles et parfois à peine compréhensibles, les orthodoxes subodoraient l’hérésie. Finalement, c’est ce qui est arrivé en 1600 à Rome car notre homme, après tant de pérégrinations, a fini par remettre les pieds dans son Italie natale où on le dénonça aux tribunaux de l’Inquisition. Il fut arrêté et maintenu en détention durant près de huit ans, avant d’être remis à Rome à l’Inquisition qui le fera périr sur le bûcher.

Il faut dire un mot de la théologie rationnelle médiévale qui avait imprégné les penseurs juifs, , chrétiens et musulmans. On cherchait une définition de l’essence divine et l’on se mit presque tous d’accord pour emprunter à Aristote la notion de la pensée qui se pense. Dieu est un intellect divin, à l’échelle cosmique qui, lorsqu’il s’auto intellige, lorsqu’il se pense lui-même, pense tous les êtres existants sous leur forme la plus éminente. Giordano s’arrête sur la notion d’unité irremplaçable et indépassable. Ce qui rejoint ce que je viens d’écrire puisque cet être divin dispose d’une science unificatrice et productrice d’être. Giordano Bruno dit qu’il n’y a pas, en Dieu, de différence entre l’actualité et la possibilité. Mais revenons à l’unité divine à laquelle l’auteur tient tant : Connaître cette unité, c’est le but de toute philosophie, de toute connaissance de la nature. Dieu est la substance de toutes substances et l’être de tous les êtres. Cette déclaration revêt une nuance mysticisante indéniable.

Giordano défend la recherche individuelle tout en étant conscient des limites de l’intellect humain; ainsi pouvons nous lire ceci : il est plus facile à l’esprit humain… d’aimer la beauté-et-bonté divine que de la comprendre. Et un peu plus loin : que chacun compare ce qu’il veut à ce qu’il sait, ce qu’il veut et sait à ce qu’il peut, ce qu’il veut, sait et peut à ce qu’il doit, à ce qu’il est, fait, possède et attend. On est loin de la pratique chrétienne traditionnelle. Point de référence ni à Jésus ni aux Evangiles.

J’ai écrit plus haut que certaines idées ou expressions de Bruno évoquaient à mes yeux des dits kabbalistiques. Et notamment l’un des aspects de cette pensée, tant d’Espagne (XIIIe siècle) que de Safed (XVIe siècle). Le premier aspect est de scruter autant que faire se peut la vie intime de la divinité dans le monde séfirotique, intra divin. Le second aspect est de produire une interprétation mystique des commandements divins en les rehaussant d’une saveur nettement mystique. Les kabbalistes, autant ceux d’Espagne que ceux de Safed mettent l’accent sur l’unité divine tout en admettant l’existence d’un univers séfirotique dont l’accès est possible mais demeure très difficile.

Ce penseur Giordano Bruno adopte souvent une approche éclectique et ne boude pas la coïncidence des opposés ou des contraires. Son biographe nous fait découvrir un tempérament de feu, impatient, parfois intolérant, exigeant toujours. Rien ne le déconcertait et lorsqu’on lui faisait remarquer qu’on ne le voyait jamais à quelque messe que fût, il répondait que la question devait être posée aux ecclésiastique de Rome qui l’avaient déclaré apostat. Finalement, on se demande vraiment ce qui a bien pu le conduire à frapper à la porte du couvent Saint-Dominique de Naples. C’est cette brouille grave avec les autorités ecclésiastiques qui ont fait du Nolain un aventurier, un pseudo dominicain errant. Il ne pouvait pas rester quelque part plus de deux ans, voire seulement quelques mois, sans être démasqué ou s’être rendu insupportable. Mais à part cela, même ses détracteurs reconnaissent son travail titanesque de publication… Partout, dans toute l’Europe du nord, même en Angleterre, il tentait de décrocher un poste d’enseignant censé lui assurer des moyens de substance.

Par certains aspects de son caractère, il m’a fait penser à Salomon Maimon (1752-1800) qui fut un génie en son temps, le premier à saluer le criticisme kantien mais qui ne s’accordait avec personne, tant était grande sa volonté de choquer et de provoquer. Il discutait publiquement les dogmes religieux, un peu comme le Nolain qui reconnaissait n’avoir aucune religion. De la part d’un membre de l’ordre des Dominicains, cela fait désordre… Mais il y avait aussi un calcul derrière cette façon de se présenter comme un philosophe et non comme un théologien car, dans ce deuxième cas cela aurait pu conduire à des controverses dangereuses au sujet de la foi et des rites. Témoin, cette belle formule qui se lit ici : le philosophe part de l’immanence, le théologien de la transcendance, ce n’est pas du tout la même approche

Son biographe cite un log passage où le Nolain semble dresser son autoportrait. En voici quelques extraits :

Voici apparaître l’homme qui a franchi les airs, traversé le ciel, parcouru les étoiles, outrepassé les limites du monde, dessiné les murailles de première, huitième, neuvième, dixième et autres sphères qui auraient pu leur être ajoutées (…) Il a mis à nu la nature que des voiles enveloppaient ; il a donné des yeux aux taupes et rendu la lumière aux aveugles incapables de regarder en face (…) Il a dénoué la langue des muets… Il a rebouté les boiteux, incapables de parcourir en esprit le chemin inaccessible au corps vil et périssable.

Ceci est en effet très convaincant, on pourrait croire qu’on a affaire au… Christ ; mais cela ne va pas l’empêcher de mourir sur bûcher un certain 17 février 1600 à Rome…

L’auteur consacre un très intéressant chapitre, institué vicissitude, au caractère presque intime du Nolain, comment il vit sa vie (une mort vivante), en quoi il croit vraiment, sa conception de la mort, sa notion de Providence, de Fortune, de la création du premier couple humain, la théorie du monogénisme qu’il repousse et la thèse polygéniste qui semble l’attirer… Nous touchons ici à des représentations d’une tonalité assez moderne, ce qui montre une fois de plus l’originalité de Bruno qui entend sortir des sentiers battus. Mais cela va le conduire à un grave conflit avec l’Eglise… En disant que la thèse mononéniste de la Genèse ne concerne que la création du peuple hébreu, le Nolain endommage très gravement la théologie chrétienne qui enseigne que le Christ est venu pour rédimer l’ensemble de l’humanité et pas une simple fraction de celle-ci. C’est ce que les chrétiens nomment la kénose, c’est-à-dire le fait que la divinité ait renoncé à son statut élevé pour partager l’humble destin des hommes…

En fait, tout ce qui concerne le sens de l’existence humaine à la fois sur terre et dans l’au-delà ne reflète pas chez ce Dominicain défroqué les conceptions chrétiennes. Les récits de la création de l’homme ainsi que l’idée même de Déluge, sont considérés comme de sympathiques légendes et ne concernent que le seul peuple hébreu. C’est réduire de manière drastique la portée de maints dogmes chrétiens auxquels l’église tient tant. Il suffit de voir les exégèses d’un homme comme saint Augustin pour s’en convaincre.

Nous trouvons aussi dans ce livre si riche et si bien documenté, une liste (à la Prévert) des accusations articulées contre Giordano Bruno ; pouvons nous les prendre au sérieux, sachant que la majorité émane d’un ami transi, révolté par le refus du Nolain de lui dévoiler les secrets de la mémoire et de l’alchimie ? Mais on peut résumer les accusations théologiques les plus graves : mépris de la divinité de Jésus, refus de l’Incarnation et de la Résurrection, de la naissance virginale, etc… Tout a été tenté, à la fois par les autorités ecclésiastiques que par des frères du couvent Saint-Dominique (qui ont pris à leur charge les frais d’entretien du captif durant les années d’incarcération)… Sans omettre le rejet de certains passages des saintes Ecritures, la foi en une humanité préadamite, en la pluralité des mondes. Rien n’y fit. Le captif de l’Inquisition ne revint sur presque rien. Il est temps de se poser une question : était-il conscient du risque qu’il courait ? Savait-il ce qui l’attendait ? Certains ont supposé l’altération, voire l’abolition des facultés cognitives ; cet homme risquait la mort et pourtant il a refusé toutes les perches qu’on lui tendait.

Alors que le monothéisme éthique conduit le judaïsme et le christianisme à établir une stricte séparation entre le Créateur et sa créature, le Nolain considère que la nature créée est une sorte de prolongement de l’essence divine elle-même. On sent poindre ici le reproche de panthéisme, On a vu plus haut qu’il poussait très loin l’idée d’unité dans tout ce qui est. J’ai pensé qu’on pourrait dire qu’à ses yeux, Dieu est l’archétype intelligible du monde, mais voilà il faut aussi tenir compte de sa conception de la matière.

Reste à dire un mot du rapport de Bruno à l’alchimie. N’oublions pas que nous sommes à la fin du XVIe siècle et au tout début du XVII. L’alchimie e encore quelques beaux jours devant elle. Et puis il y a l »illustre antécédent du Cusain (Nicolas) qui lui accordait une place de choix dans sa spéculation.

Le Nolain n’a pas eu la vie qu’il méritait mais son œuvre lui a survécu et en l’an 2000, dans un grand journal du soir, Jacques Attali a plaidé pour sa réhabilitation. Que valent quatre petits siècles dans l’histoire de l’humanité ?

 

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