Le temps et l’espace dans la liturgie juive : quelques réflexions sur le prière shéhéhiyanou …

Imprimer

Le temps et l’espace dans la liturgie juive : quelques réflexions sur le prière shéhéhiyanou …

Les plus observateurs ont déjà dû le remarquer : les juifs remercient Dieu de les avoir maintenus en vie jusqu’au temps présent, et ils le font au début de chaque fête et de chaque commémoration. C’est comme s’ils s’étonnaient d’être encore là, au lieu d’avoir disparu comme tant de communautés martyres à travers les siècles. C’est comme si le fait d’avoir survécu est sujet d’étonnement ou relève d’une intervention divine miraculeuse, d’une certaine manière. Une sorte de complaisance divine qui aura permis de sauver notre vie, une vie sur laquelle pèsent tant de menaces…

 

Le temps et l’espace dans la liturgie juive : quelques réflexions sur le prière shéhéhiyanou …

 

J’aimerais dire un mot des circonstances qui m’ont conduit à rédiger ce papier sur un tel sujet, la fameuse bénédiction qui commence par rendre grâce à Dieu qui nous a fait vivre, qui nous tenus debout et permis d’arriver à ce temps présent (shé-héhitanou…- Voici les faits :

Ce midi, je regardais le journal de I24News et la nouvelle du jour était l’arrivée de l’ancien espion US Jonathan Pollard, en Israël. Le sexagénaire, attendu sur le tarmac par le Premier Ministre Netanyahou, se prosterne face contre terre pour baiser la sol sacré de sa nouvelle patrie, celle pour l’amour de laquelle il n’a pas hésité à espionner sa patrie américaine. Mais tout ce décorum n’est pas ce sur quoi je désire mettre l’accent. Ce que je veux vous dire, c’est l’interview de son avocate, une jeune israélienne, souriante et très laïque… Mais quand le journaliste Lucas de Villepin, le neveu de l’ancien Premier Ministre, lui demande ce qu’elle ressent aujourd’hui, après tant d’années d’effort et de lutte juridiques, que fit elle ? Elle récita en hébreu la prière citée ci-dessus : Béni sois tu Eternel roi de l’univers qui nous a permis de vivre cet instant béni.

Même une personne qui n’exhibe aucun signe extérieur de piété (ni perruque, ni robe longue et bras couverts) vit cette référence comme un réflexe, une vraie seconde nature. Donc, cette femme moderne qui vit dans l’inobservance la plus totale des préceptes religieux (surtout afférents au statut de la femme chez les orthodoxes), a spontanément récité une prière dont la lexie renvoie immanquablement au registre religieux.

Voici quelques exemples : la soirée du séder de Pessah est clôturée par la récitation de cette prière. Mais pourquoi donc ? Pour la simple raison, que la vie d’un juif dans cette sombre période médiévale ne tenait qu’à un fil. D’où, en bons croyants, les juifs religieux remercient Dieu de les avoir maintenus en vie depuis l’année précédente, au cours de laquelle ils avaient commémoré la même fête. Mais voilà, sans avoir d’assurance pour l’avenir : qui sait où ils seront dans un an, lorsqu’il s’agira de réciter les mêmes prières et d’observer les même rites ? D’ailleurs, la version longue de cette prière implore que Dieu nous conduise aux fêtes et aux célébrations à venir, sur lesquels pèse hélas la même incertitude… Finalement, on n’en sort pas : nos vies en tant que communautés religieuses n’ont jamais bénéficié d’assurances tous risques… Il faut faire avec.

J’ai parlé du temps mais cela vaut aussi pour l’espace : qui pouvait garantir aux communautés des temps anciens qu’on les laisserait vivre en paix dans les lieux qui les avaient vu naître ? Le meilleur exemple de cette totale absence de droit et d’humanité nous est fourni par l’expulsion des juifs de toute la péninsule ibérique. Moins de deux siècles après ce traumatisme national (certains juifs étaient là depuis des siècles), les communautés juives d’Ukraine et des pays environnants ont subi les ignobles massacres du hetman cosaque Chmielnicki vers 1648. Sous cet éclairage, on comprend mieux l’importance d’une telle action de grâce, remerciant la Providence d’avoir épargné au moins une partie de ce peuple rejeté de toutes parts.

Un autre exemple encore plus parlant, concernant la lecture de cette oraison jaculatoire, je pense à la lecture du rouleau d’Esther le soir de Pourim. Vu ce qui a failli arriver aux juifs de la ville de Suze et de tout l’empire perse, elle s’imposait. L’enjeu n’était autre que la survie du peuple d’Israël, menacé d’extermination, sans raison valable, si ce n’est par référence à son altérité, à ses lois et à ses règles propres.

La seconde question que je me pose tient à la présence des trois verbes de cette oraison et qui tous les trois connotent à peu de choses près la même idée : la présence, l’existence et la survie, œuvre d’un véritable soutien divin. Cette prière a un statut particulier : contrairement aux autres bénédictions qui remercient Dieu de subvenir à nos besoins, tout dépend d’elle puisqu’on lui demande de préserver nos vies, faute de quoi, toutes les autres recommandations rituelles tombent.

Alors pourquoi les liturgistes juifs ont ils procédé à ce triple empilement : qui nous a fait vivre, nous a maintenus (dans l’existence) et fait parvenir en ce temps-ci… ? Toutes oraisons juives ont un fondement biblique. Donc c’est dans cette direction qu’il convient de chercher.

En ce qui concerne la première racine qui connote la vie, son don et sa préservation, je trouve une référence dans les chapitres terminaux du livre de la Genèse, du chapitre 37 au chapitre 50. Il s’agit de Joseph, vice-roi d’Egypte. Les paysans égyptiens qui n’ont plus rien à manger rendent grâce à Joseph en s’exclamant : héhéyitanou ! Tu nous as fait revivre, ce qui signifie, sans toi, nous étions promis à une mort certaine. Une mort de faim, la plus terrible et la plus abjecte de toutes les morts.

Kiyyémanou s’étend dans le sens de veiller à notre entretien. On en trouve une vague référence dans les prières préliminaires du matin. L’épithète dérivée de ce verbe joue un rôle important dans la lexie religieuse.

We-jiggue’anou signifie que Dieu a couvert de sa Providence tout l’espace nous séparant de la fête et de l’événement que l’on veut commémorer et on y ajoute la notion d’espace. Les juifs cherchaient constamment à se placer sous le protection d’un évêque ou d’un potentat local, lequel pouvait tout aussi soudainement se muer en un bourreau féroce. Les communautés pouvaient se voir interdire toute présence dans un lieu dit, qu’il fallait quitter même en pleine nuit, en laissant tout ce qu’ils possédaient derrière eux.

Mais aujourd’hui, c’est une pandémie qui menace. Et ce n’est pas la première fois, voyez la grippe espagnole qui a tué des millions de gens.

Moïse de Narbonne (1300-1362), grand commentateur de Maimonide et d’Averroès, à la fin de son commentaire du roman philosophique d’ibn Tufayl (Hayy ibn Yaqzan : Vivant fils de l’éveillé), dit, en 1348 ,que «la peste s’est abattue sur le monde et tue les bons avec les méchants.» C’est-à-dire que la mort fauche tout le monde sans distinction aucune. Mais oui, la maladie n’a pas de morale…

 

 

Les commentaires sont fermés.