Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, Gallimard.

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Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, Gallimard.

Curieux roman. Un discours à deux voix, deux monologues parallèles, hermétiquement séparés l’un de l’autre. C’est seulement dans les cinquante dernières pages que les deux milieux se rejoignent quelque peu, mais sans jamais se compénétrer. Au début, je ne pensais pas aller jusqu’au bout, mais un certain nombre de graves méditations et de leçons éthiques m’ont convaincu de poursuivre la lecture.

 

Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, Gallimard.

 

Commençons par ce qui pourrait passer pour des défauts et que nombre d’esprits chagrins de la critique littéraire, n’ont pas manqué de relever avec gourmandise. Un roman, c’est de l’imaginaire à cent pour cent. Or, les références normaliennes, je veux dire érudites, même largement surjouées, gâtent un peu l’ambiance, même si je suis , à l’origine médiéviste philosophe et pas du tout littéraire et que l’excursus sur le philosophe médiéval Guillaume d’Ockham n’est pas pour me déplaire. J’ai, par contre, apprécié les méditations sur l’art, même si je n’y comprends rien.

Mais tout ceci est secondaire, tant j’ai apprécié la plume de cette jeune femme qui me paraît avoir bien ciblé les problèmes de notre époque. Elle se livre à de véritables méditations qui ont retenu toute mon attention. Je commencerai par le début, notamment le symbole du poisson rouge dans le bocal, condamné à une sorte d’éternel retour du même, décrivant sans cesse le même cercle dans le même bocal, dans la même eau… Ce serait, sinistrement dit, notre lot de mortel ici-bas. Selon l’auteure, nous serions responsables de ce qui nous est arrivé dans notre vie privée : à aucun moment, nous n’avons pris notre vie en main, semblant croire que c’est un destin ou ce que Heidegger a appelé geworrfen, la Gworfenheit : nous serions tous jetés dans ce monde, sans l’avoir demandé, ni déterminé le pays, la religion, la famille, le capital génétique, le milieu social, etc… qui nous sont échus C’est assez pessimiste, mais cela se défend philosophiquement, même si l’on peut aussi opter pour la thèse adverse, celle du libre arbitre, de l’éclairage de la religion par la philosophie ; en une phrase, dire non au déterminisme (social ou autre), sortir du lot.

Et c’est justement le point nodal de ce roman et qui explique pourquoi j’ia tenu à le lire complétement. Je souligne aussi que l’écriture est ciselée, la vocabulaire riche et bien choisi, bref un grand respect des règles de l’art.

Mais de quoi s’agit-il ? Je crois qu’une phrase chuchotée par un vieux diplomate japonais, très distingué, au fait des bonnes manières, dépourvu de tous ces préjugés sociaux qui nous empoisonnent la vie, résume à elle seule l’enjeu : Une concierge qui lit Tolstoï et écoute du Mozart… ce n’est pas chose courante. En effet, ce n’est pas courant et c’est pourtant ce qui a lieu dans une belle rue bourgeoise du septime arrondissement de Paris où les appartements se transmettent de père en fils et mesurent près de quatre cents mètres carrés en général.

Cette concierge qui a des lettres et souffre du mépris quotidien que lui témoignent la quasi totalité des propriétaires de l’immeuble dont elle doit s’occuper, tient un véritable journal où elle consigne tout ce qui se passe, tout ce qu’il lui arrive et aussi tout ce qu’elle vit et ressent au plus profond d’elle-même.. Mais ce n’est pas tout, je parlais plus haut d’un double monologue ; face à cette concierge qui souffre d’être enfermée dans ses fonctions dévalorisantes, on lit aussi le journal d’une jeune fille de l’une des riches familles résidentes dans l’immeuble. Ces deux femmes parviennent après moult effort à établir une apparence de dialogue. Et ces deux mondes, si proches spatialement, qui se côtoient quotidiennement, mais socialement à des années-lumière l’un de l’autre, souffrent de cette règle du jeu qui leur est imposée par leurs classe sociales respectives.

L’auteure défend de telles idées égalitaristes, proclament sa foi en une humanité policée, civilisée là où la culture et la civilisation ne sont guère équitablement partagées. La concierge est sensible à cette marque d’attention et de délicatesse. On est sensible à la remarque d’une jeune effrontée, furieuse de ne pas avoir la concierge à sa disposition vingt-quatre heures sur vingt-quatre… Comment pourrait il en être autrement ?

Pourquoi un tel titre, l’élégance du hérisson ? C’est à la page 153 que l’auteure décode pour nous l’énigme : la concierge, Madame Renée Michel a l’élégance du hérisson : à l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur elle est aussi simplement raffinée que les hérissons qui sont des petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes…

A la page suivante se lit l’un des passages les plus vrais, les plus authentiques et les plus émouvants. Et de l’émotion, l’auteure en a en grande réserve. Quand elle décrit les larmes de joie ou de bonheur que lui arrache une belle œuvre d’art ou une musique, nous ne restons pas insensibles. Mais dans ce texte de la page 154, elle va bien plus loin et reproche à ses parents mais aussi à nous tous de ne jamais sortir réellement de nous-mêmes, d’être obsédés par nous-mêmes. Et j’aime le passage sur les macarons de chez Ladurée, en dépit de sa cruauté sous-jacente : quand sa mère, dit-elle, offre ces gâteaux à sa voisine, c’est une grande partie d’elle-même qu’elle exhibe… Elle ne voit rien d’autre.

Cela me fait penser à une histoire hassidique racontée par Martin Buber : un homme riche, puissant, gâté par la vie se rend chez son rebbe pour une affaire. L’ecclésiastique se rend vite compte du problème et demande à son client de regarder le grand miroir qui orne le mur du bureau : Que vois-tu ? lui demande t il. Et l’autre de répondre : je me vois, moi ! IL n’en fallut guère plus pour que le rabbin comprenne le problème de son visiteur : rien d’autre que lui-même n’existe. Il aurait pu parler des meubles de la pièce, des traités talmudiques sur les rayonnages, des rideaux, etc… Mais non, il ne veut voir que lui-même.

Renée Michel la concierge revit donc lorsque cet ange japonais se penche non sur la concierge que le destin lui a imposé d’être, mais sur l’être humain tout court. L’être qui lit Tolstoï et écoute du Mozart, fût-ce dans une loge exiguë de concierge. C’est bien là, me semble t il le message de ce roman qui se veut aussi un appel. Cette phrase le laisse penser : Mais si, dans notre univers, il existe la possibilité de devenir ce qu’on n’est pas encore… est ce que je saurai la saisir et faire de ma vie un autre jardin que celui de mes p ères ? (p 210)

De telles phrases que d’aucun jugeront un peu prétentieuses, relèvent de la philosophie éthique, comme cette autre phrase relève de l’esthétique : car l’art, c’est l émotion sans le désir. Je me souviens avoir lu quelque chose d’approchant dans les écrits esthétiques de Moïse Mendelssohn quand il parle de la faculté d’assentiment (Billigungsvermögen), ce qui veut dire que l’art ne relève ni des facultés supérieures de l’âme ni de ses facultés inférieures. C’est autre chose.

En fait, ce roman se penche sur la vie et le mal-être. Comment se connaître soi-même ? Comment apprendre à vivre une vie authentique, en dehors des modes et à l’abri de toutes les conventions. Il existe une issue, c’est la fin. Et les juristes nous enseignent que la mort provoque l’extinction des poursuites. Mais ne soyons pas si pessimiste, la vie demeure si belle à vivre…

 

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