H.V. Claude Sarfati, Ma grand-mère disait… (Les éditions oblongues)

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H.V. Claude Sarfati, Ma grand-mère disait… (Les éditions oblongues)

Mais qui se cache donc derrière ce titre énigmatique, Ma grand-mère disait.. ? Eh bien tout simplement un homme, un grand bibliophile, un éditeur passionné qui, après tant de remises sur le marché des œuvres de la spiritualité juive, s’était juré d’immortaliser un jour les enseignements pleins de sagesse de son inoubliable grand-mère, Mémé Agoubé, (1893 à La Goulette- 1970 à Aubervilliers). Il se nomme Claude Sarfati et est connu de tous les membres de la communauté juive non seulement française, mais plus largement francophone (Canada, Suisse, Belgique et autres…)

Les rééditions que cet homme de culture a remises sur le marché tournent autour de la Bible et de ses commentaires les plus connus. Il a aussi rappelé à notre bon souvenir les traductions françaises procurées par d’éminents rabbins français du XIXe siècle des hommes entièrement oubliés dans notre judaïsme contemporain, des pasteurs d’Israël qui prêchaient souvent dans un désert, pour un judaïsme vivant mais qui a finalement été la proie de la conversion, du dépeuplement et de l’étiolement. Monsieur Sarfati a donc redonné vie à des pans entiers de la culture juive de langue française. Grâce à ses bons soins, vous pouvez réciter la prière pour l’élévation de l’âme des défunts, en transcription phonétique si nous ne savez pas l’hébreu, et surtout en connaître le sens puisque la traduction interlinéaire du texte est imprimée sur la même page.

 

 

H.V. Claude Sarfati, Ma grand-mère disait… (Les éditions oblongues)

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Les rééditions que cet homme de culture a remises sur le marché tournent autour de la Bible et de ses commentaires les plus connus. Il a aussi rappelé à notre bon souvenir les traductions françaises procurées par d’éminents rabbins français du XIXe siècle des hommes entièrement oubliés dans notre judaïsme contemporain, des pasteurs d’Israël qui prêchaient souvent dans un désert, pour un judaïsme 

Souvent, l’auteur me parlait de ce projet, sans vraiment me convaincre tant cela paraissait un peu fumeux. Un philosophe formé aux dures disciplines de la philosophie et de la philologie germaniques est, en principe, à des années-années-lumières de ce judaïsme tunisien qui connut son heure de gloire vers les IX-XIe siècles avec des commentateurs talmudiques réputés comme Nissim de Kairouan et Hanaël de Kairouan. Jadis, cette cité était célèbre pour la transmission des Lumières juives. Je me souviens aussi que mon maître Georges (Yehouda Aryé) Vajda avait fait sa thèse de doctorat complémentaire sur Le commentaire Kai rouannais du Sefer Yetsira. C’est dire combien ce grand centre de la culture et de la tradition juives avait été à la pointe des études religieuses..

Aujourd’hui, en contemplant cette somptueuse édition de cent-tente proverbes ou apophtegmes, héritées de sa vénérée grand mère Mémé Agoubé, je félicite mon ami Monsieur Claude Sarfati d’avoir réalisé le vœu prononcé il y a si longtemps. Il redonne vie à une vieille dame qui n’aura pas quitté ce bas monde sans laisser de trace. Me revient en mémoire l’interprétation midrachique d’un verset du Cantique des Cantiques : dovév sifté yeshénim (coulant ou perlant des lèvres des gisants). C’est-à-dire des morts… L’interprétation spirituelle de ce verset veut que l’on prenne la défense de ceux qui n’ont plus la possibilité de le faire par eux-mêmes. Notre action en leur faveur est de remuer leurs lèvres alors qu’elles demeurent figées pour l’éternité.

C’est un tel devoir filial dont vient de s’acquitter l’auteur en rendant un hommage mérité à la sagesse profonde de sa grand-mère bienaimée.

Mais ce livre dont je recommande chaudement la lecture attentive n’est pas seulement un hommage à une disparue, c’est aussi une manière de faire revivre un héritage de ce judaïsme tunisien si spécifique et si attachant aux yeux de celles et de ceux qui en sont issus. Ils y retrouveront la nostalgie du passé mais aussi les racines de leur culture judéo-arabe.

Et c’est toute l’originalité de ce livre : son auteur y recense, comme je le notais plus haut, cent trente proverbes en judéo-arabe, transcrits en caractères latins et traduits en langue française. Mais l’auteur enrichit cette chrestomathie de remarques, de témoignages familiaux et de considérations plus personnelles.

J’ai éprouvé bien du plaisir en me plongeant dans ce monde presque disparu et qui témoigne de la stratégie de survie de nos frères dans un environnement hostile où le zèle convertisseur se donnait libre cours et où la pratique religieuse était sérieusement confinée. Et c’est ce qui m’a touché le plus. En outre, j’ai pu mesurer que les différences entre le dialecte judéo-tunisien et le dialecte judéo-marocain n’étaient pas si grandes. Cette considération me permet de rendre un respectueux hommage à un éminent linguiste juif, le professeur David Cohen, né lui aussi en Tunisie, et qui avait fait sa thèse sur Le parler arabe des Juifs de Tunis (1964). Je relève qu’il ne parle pas de langue ni de dialecte mais d’un parler…

Je remarque aussi que cette vénérable dame dont on honore la mémoire ce jour, distillait à l’intention de son petit fils, des paroles de sagesse alors qu’elle n’avait fréquenté aucune institution universitaire ni de haut -lieu de la culture. Et cela ne l’a pas empêchée de prendre place parmi la liste des gens sensés. On dit souvent que l’Orient et le levant ont opté pour la sagesse, le bon sens, le rapport direct à la vie alors que l’Occident, sous l’égide de la Grèce, s’est orienté vers la philosophie de l’école et l’abstraction intellectuelle. Mémé Agoubé en est aussi l’illustration.

Je n’ai pas pu tout recenser car ce livre se lit comme on boit un succulent thé à la menthe ou au jasmin, par petites gorgées. J’ai réalisé un petit florilège qui est loin de représenter l’ensemble, si riche et si consistant. :

Il achète le poisson dans la mer…

Même le puits finit par s’épuiser…

Il n’était que locataire et le voilà devenu le propriétaire…

Que la mort t’oublie

Dieu vous le rendra…

Rien d’abstrait, juste de règles de vie frappées au coin du bon sens. C’est le témoignage d’un petit-fils aimant offert à sa grand-mère en vue d’immortaliser sa mémoire. Pour finir ce petit compte rendu, je citerai une belle phrase d’Ernest Renan : Ressusciter, c’est continuer de vivre dans le cœur de ceux qui vous ont aimé…

 

 

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