Christoph Jahr, Par le sang et le fer (Blut und Eisen) ou comment la Prusse a mis l’Allemagne sous sa coupe. 1865-1871 (Munich, Beck Verlag, 2020)

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Christoph Jahr, Par le sang et le fer (Blut und Eisen) ou comment la Prusse a mis l’Allemagne sous sa coupe. 1865-1871 (Munich, Beck Verlag, 2020)

Retenons bien ces deux dates qui ont marqué un total bouleversement dans la géopolitique européenne vers le dernier tiers du XIXe siècle ; elles accompagnent ou annoncent tous les malheurs qui allaient fondre sur le vieux continent et précipiter l’Allemagne ou ce qui en restait, dans un ravin. En lisant ce livre qui entend jeter un regard neuf sur l’histoire politique des pays germaniques, on a l’impression qu’il s’agit presque d’une destinée imparable (Fügung), comme si l’avenir était écrit depuis la proclamation de l’empire (das zweite Reich) allemand : après 1871, le chancelier de fer (qui porte bien son nom) et qui allait rester en poste jusqu’en 1890) proclama dans une célèbre allocution que l’unité de tous ces petits états éparpillés et désunis se fera sous la bannière de la Prusse, non par la diplomatie mais bien par à coups d’épée et dans un fleuve de sang.

 

 

 

 

Christoph Jahr, Par le sang et le fer (Blut und Eisen) ou comment la Prusse a mis l’Allemagne sous sa coupe. 1865-1871 (Munich, Beck Verlag, 2020)

 

A intervalles réguliers, l’école historique allemande souligne le rôle majeur joué par la Prusse dans cette affaire d’unité nationale sous la férule impériale de Guillaume II. L’empire bismarckien était né par la force du glaive, il fut donc réduit à néant par les mêmes moyens, quelques décennies plus tard. Le problème est qu’il a entrainé l’Europe entière dans sa chute, causant d’incroyables destructions et faisant de tout le continent un immense cimetière. Car l’auteur de ce livre veut porter son analyse sur le temps long : il isole donc une tranche chronologique d’environ un siècle et demi au cours de laquelle il discerne une série d’événements fatidiques, contenus en germe dans la naissance de l’empire allemand. Le sous titre du livre est encore plus explicite bien qu’il soit difficilement traduisible ; le verbe allemand ERZWINGEN veut dire obtenir une chose par la force, la contrainte, la violence, mettre quelqu’un sous coupe réglée, s’accaparer quelqu’un ou quelque chose. Pratiquement extorquer quelque chose à quelqu’un. Bismarck a lancé une Oe PA violente sur l’unité des principautés germaniques…

Cette expression allemande (par le sang et le fer), due au chancelier Otto von Bismarck est passée dans l’histoire sous une forme légèrement différente. Révèle-t-elle une constante, une caractéristique de l’histoire politique allemande, notamment une violence congénitale ? J’ai l’impression que l’auteur adopte une attitude critique face au déroulement des grands événements de cette époque. Il commence par évoquer la campagne contre le royaume du Danemark en 1864, présentée comme un exercice préliminaire, un galop d’essai avant d’en venir aux choses sérieuses, c’est-à-dire s’en prendre à une vraie grande puissance, la France, qui pesait bien plus que les trois duchés contestés.

Le premier chapitre de ce livre brosse une vaste fresque de la situation politique dans l’Europe post napoléonienne ; du côté des territoires germaniques, on recensait un peu moins de quarante états ou principautés dans le Deutscher Bund (Alliance allemande) où figuraient deux états rivaux, la Prusse et l’Autriche. Il s’agissait de définir les droits et les devoirs des uns et des autres ; et, par dessus tout, de prendre des mesures de politique étrangère alors que les intérêts des uns et des autres étaient souvent opposés. Impossible, dans de telles conditions de donner naissance à un état national allemand, comparable à ce qui existait en France ou ailleurs en Europe occidentale. La question danoise (à cause du Schleswig-Holstein) est exemplaire sur ce point.

Le terme qui revient le plus souvent dans le discours des puissances européennes de l’époque, par-delà les alliances conclues et aussitôt dissoutes au gré des circonstances, est l’équilibre. On voit sans cesse que la Prusse et l’Autriche s’observent, même quand ils vont dans la même direction ou que leurs intérêts vitaux ne sont pas menacés. L’autre terme qui connaît une occurrence comparable est l’état national. Les états germaniques, tant du nord que du sud, ne parviendront jamais à constituer un authentique état national, un bloc unique, avec des populations animées par un même sentiment d’appartenance. L’Europe courait à sa perte tant que cet équilibre évoqué plus haut n’était pas une réalité tangible. C’est l’explosion qui menace quand les conflits d’influence ne sont pas réglés pacifiquement. On sent l’orage qui menace dès le discours fameux de Bismarck, futur chancelier du Reich, de janvier 1861, intitulé Eisen und Blut (Le fer et le sang) et prononcé devant la commission des finances de la chambre des députés : Guillaume I l’avait chargé de combattre avec force l’idéologie libérale, après que l’assemblée de Prusse eut rejeté les crédits militaires. Le message du chancelier de fer était clair : l’hégémonie de la Prusse se fera par le fer et le sang, même si l’histoire a retenu un ordre inversé des deux termes… Le proclamation de l’empire allemand se fera dans la galerie des glaces au château de Versailles, au terme d’une campagne militaire qui bouleversa l’ordre constitutionnel en France, une France écrasée militairement, une capitale bombardée et assiégée et une violente insurrection populaire armée qui sera rapidement réprimée. Mais la république naîtra de cet incroyable champ de ruines. La France est condamnée à une somme faramineuse de dommages de guerre (cinq milliards de francs or) et perd l’Alsace et une partie de la Lorraine.

Dès les premières lignes de la seconde partie de son livre, l’auteur écrit une simple phrase qui plante le décor : au cours de tout le XVIIIe siècle, la Prusse et l’Autriche ont rarement été de bons amis. Cela se comprend aisément quand on réalise l’importance de l’enjeu : l’unité germanique se ferait-elle sous l’égide de la Prusse militariste et conquérante, ou sous la conduite de l’Autriche impériale, état multinational  ? Il n’y avait guère de place pour deux puissances d’égale importance. Cela résume bien l’exergue qui semble correspondre à la mentalité du comte Otto von Bismarck : l’un des deux doit céder ou disparaître (Einer muss weichen oder gewischen werden). L’inamovible chancelier de Guillaume II avait pris soin de ne jamais formuler ouvertement ses projets de conquête hégémonique, lorsqu’il représentait son pays à la Diète de Francfort sur le Main. Mais il avait fort bien assimilé l’idée que le seul obstacle sur la route d’une Prusse dominatrice ne pouvait être que l’Autriche. Il se donna donc tous les moyens pour neutraliser cette puissance régionale dont l’empire était considérable. Bismarck a toujours cru que son pays, la Prusse, sortirait vainqueur de cette confrontation armée. Mais tout en lui infligeant une sérieuse défaite militaire , Bismarck s’est abstenu de détruite cette Autriche rivale, il avait d’autres projets en tête : faire de l’Autriche le brillant second d’une Allemagne unifiée sous la férule de la Prusse. Il ne fallait pas dépecer l’Autriche mais la cantonner à une fonction subalterne. Ce fut un subtil calcul qui fut mené à bien puisqu’il allait conduire, après la défaite de la France en 1870/71, à la proclamation du II Reich. Mais, sans anticiper sur la suite, une telle attitude était intenable sur le long terme car il manquait cet élément dont dépendait tout l’édifice de la paix en Europe : l’équilibre ! Une Prusse surpuissante était devenue une menace permanente pour tous ses voisins qui ne laisseraient pas passer la première occasion de modifier l’équilibre des forces en leur faveur. Certes, sur les conseils de son chancelier, l’empereur Guillaume II avait tenté de rassurer en affirmant publiquement qu’en Europe, son pays était saturiert (saturé). En d’autres termes, ne chercherait pas à annexer quelque nouveau territoire que ce fût… Cela n’a pas suffi, on connaît la suite. Deux guerres mondiales et la division de l’Allemagne dont la réunification n’a pas encore un demi siècle.

Bismarck a probablement surestimé ses propres capacités manœuvrières. Il y avait une autre puissance maritime qui suivait de très près la montée en puissance de la flotte de guerre allemande, c’était l’Angleterre dont les annoncières s’étaient répandues sur tous les océans. La France n’était pas en reste puisqu’il eut en 1912 la Marokko-Krise, face à la baie d’Agadir (1904, 1911). L’accroissement du budget de la marine de guerre était surveillé comme le lait sur le feu.

L’auteur de cet ouvrage si fouillé et si riche rappelle que certaines négociations avec les membres défaits de la coalition menée par l’Autriche furent parfois humiliés dans les négociations de paix. Sans qu’il y eut de véritables représailles dignes de ce nom. En revanche, si les principautés de petite taille ou de taille moyenne ne posaient pas vraiment de problème, il en alla tout autrement avec des états de la taille de la Bavière ou du grand duché de Bade. Dans le premier cas, Bismarck avait même envisagé l’hypothèse d’une expédition militaire. Quant au second, l’un de ses dirigeants les plus en vue frappa cette formule qui fit florès : mieux vaut la liberté sans unité que l’unité sans liberté.. (Lieber Freiheit ofne Einheit…)

Dès que Bismarck eut les mains libres chez lui, il commença à s’intéresser à la France. Il est intéressant de relever ce que disait Bismarck de l’emperler Napoléon III. Tout séparait ce hobereau prussien du monarque français que Victor Hugo appelait en toute simplicité l’idiot. Et en effet, l’empereur avait songé à arracher à la Prusse une compensation puisqu’il n’avait pas pris le parti de l’Autriche pendant la guerre. Cette neutralité bienveillante valait bien l’octroi d’une gratification… Bismarck était à des années-lumière de cette idée qui n’a jamais effleuré son esprit. Et il allait en fournir une preuve sanglante peu d’années après.

L’auteur a eu la bonne idée de mêler, en guise de conclusion, quelques réflexions actualisatrices allant de 1871 à 2020. Pour finir, je vais en résumer le contenu. Cela commence par une rétrospective au sujet des lieux de mémoire, des stèles funéraires et des sites où de furieux combats avaient eu lieu, provoquant d’incroyables pertes en vies humaines. Ces lieux de recueillement et du souvenir existaient dans les deux camps. Et leur respect ainsi que leur entretien étaient prévus dans les clauses des traités de paix. La plupart de ces monuments érigés chez soi et chez l’ennemi d’hier n’étaient pas animés par un esprit de revanche mais par la volonté d’honorer la mémoire des soldats tombés au combat.

La seconde partie de cet excursus recense certaines expressions portant sur la victoire allemande sur une France considérée comme une sorte d’ennemi héréditaire, un incorrigible foyer d’arrogance qui méprisait tous les autres peuples. Mais ce que je découvre dans ce livre, c’est que même l’artisan de cette unité allemande si chèrement conquise, donc Bismarck en personne ne cachait pas son inquiétude et reconnaissait devant quelques amis intimes que le nouvel édifice allemand était très fragile. Et ce, moins de trois ans après la guerre franco-prussienne Nous avons, pour ainsi dire, mis l’Allemagne en selle, nous voulons voir à présent si elle sait rester à cheval… Fr. Nietzsche avait, quant à lui, émis des doutes sur les signes avant coureurs de cette victoire ; surtout, dit il, n’allez pas croire que cette victoire est aussi une victoire remportée sur la culture française… Mais dans l’ensemble, l’opinion et les classes aisées du camp germanique étaient très fiers de cette victoire-éclair sur la France… Certains pensaient aussi que cela constituerait une garantie de paix sur le continent européen.

L’Europe a pansé les blessures des guerres franco-allemandes. Mais il a fallu beaucoup de temps, de patience et de diplomatie pour apprivoiser l’aigle prussien. Mais c’est bien la Prusse qui a fait l’Allemagne. Il a juste fallu en changer l’esprit.

L’auteur pose l’angoissante question : et que reste t il de l’empire allemande ? Quelques prises de vues, quelques photographies jaunies par l’âge.

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