Eshkol Nevo, La dernière interview. Une radioscopie de la société israélienne (Gallimard) (suite et fin)

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Eshkol Nevo, La dernière interview. Une radioscopie de la société israélienne (Gallimard) (suite et fin)

Ce jeune romancier à succès n’est pas le premier venu, une sorte d’inconnu au bataillon : il est le petit fils du troisième Premier Ministre d’Israël. Et ces précédents ouvrages ont été traduits en maintes langues. Ce n’est pas un héritier puisqu’il a fait ses preuves dans le domaine littéraire.

Gardons en mémoire ce qui était annoncé dans la première partie de cette recension : nous avons affaire à une radioscopie de la société israélienne. Et Dieu sait qu’il y a de quoi faire ! Et cela ne tarde pas à se produire, l’intervieweur pose la question suivante, qui n’a rien à voir avec l’œuvre littéraire du narrateur. Êtes vous pour la solution à deux états ? Cela tombe comme un cheveu sur la soupe… Le narrateur ne répond pas en disant que le fait d’être un écrivain n’implique pas nécessairement qu’on ait réponse à tout. Et il ajoute, à juste titre, une pique à l’encontre d’un collège célèbre : Nous ne sommes pas tous Amos Oz… Et il a bien raison car il y a quelques années, cet écrivain, aujourd’hui disparu, se trouvait en France, invité pour parler de son œuvre littéraire qui présente un peu d’intérêt et le voilà qui décoche des philippiques acérées à l’encontre du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou…

Politique et littérature ! Un couple indissociable, mais aussi un couple infernal. Et cette distanciation, cette fracture qui parcourt la société israélienne est effrayante. Il suffit de voir comment le droit de manifester contre le gouvernement a pris de l’ampleur ces dernières semaines, en dépit du risque encourus par les manifestants en période de pandémie.

 

Eshkol Nevo, La dernière interview. Une radioscopie de la société israélienne (Gallimard) (suite et fin)

 

La question suivante, plus sensée évidemment, reçoit une réponse. Souvent, les Israéliens, qu’ils soient de simples touristes ou des écrivains connus, sont mal reçus ou mal considérés à l’étranger. Et c’est alors que tous ressentent les effets de l’isolement, de l’incompréhension et des préjugés injustes. Rares sont ceux qui mesurent la gravité des dangers auxquels l’Etat juif est menacé depuis le jour de sa naissance. Martin Buber, mort en 1965 à Jérusalem avait prévenu : si Israël apparaît comme un état juif et non pas comme un état binational, il ne bénéficiera pas d’une seule journée paisible à l’intérieur de ses frontières. C’est juste, mais là l’éminent penseur s’est trompé, c’est qu’un Etat binational serait devenu arabo-musulman depuis belle lurette. Et l’on aurait renoncé bêtement au grand rêve sioniste. On serait revenu à la cas départ avec un prime un énorme sentiment de frustration. La démographie est une arme redoutable.

Une question est posée à l’écrivain : pourriez vous vivre et écrire en dehors d’Israël ? La réponse est claire : comment écrire dans un lieu qui n’ évoque rien pour vous, où vous n’avez aucun souvenir, ni des liens qui vous rattachent à ce lieu ? Une autre question plus redoutable encore, est posée ; que représente Israël pour vous ? La réponse à cette dernière question paraît étrange : l’auteur évoque une famille pauvre qui cherche à se loger avec ses enfants, quelque part entre Jérusalem et Tel –Aviv… Il insiste sur l’absence de meubles et la présence de nombreux matelas… Une façon comme une autre d’esquiver la question et de pointer du doigt les inégalités sociales dans le pays.

La question de la coexistence avec la forte minorité arabe se pose. D’abord par la présence d’un chauffeur de taxi araba mais qui se fait appeler Morde haï, pr »nom juif d’origine perse, bien connu. L’itinéraire suivi par le chauffeur, le fait que la radio du véhicule reste muette, accroissent l’angoisse du passager qui se demande s’il ne vit pas ses derniers instants dans un faux taxi, conduit par un terroriste qui usurpe un prénom juif pour donner le change... Après plus de peur que de mal notre conférencier arrive au lycée où il doit parler de son dernier livre. Un lycéen lui demande : aimez vous les Arabes ? Pourquoi citez vous tel Arabe dans votre livre ? L’auteur répond que cette mention s’imposait puisqu’il s’agissait des sentiments d’un homme forcé de quitter son lieu de naissance… Le jeune lycéen corrige : non ils n’ont pas été chassés, ils ont décidé de s’en aller… L’auteur rectifie et le lycéen se tourne vers son camarade pour lui lancier à la figure ; je t’avais bien dit qu’il aime les Arabes ! le jeune homme ainsi interpellé, se rue sur lui et c’est la bagarre générale dans la classe …Les enseignants présents séparent les pugilistes. On raccompagne alors le conférencier qui est contraint de s’en aller .

La «question arabe» revient comme un leitmotiv et illustre les difficultés de deux communautés qui peinent à se comprendre, à trouver une solution introuvable à leur conflit. Encore un exemple : Un coup de fil en pleine nuit, c’est un officier de sécurité de l’aéroport de Loud qui appelle l’auteur car un touriste arabe qui vient de débarquer, est soumis à un grand interrogatoire au cours duquel il mentionne le nom de son ami israélien. L’officier demande donc à son interlocuteur de venir immédiatement à l’aéroport pour lever les derniers doutes . Sur place, le touriste arabe est enfin libéré et son ami juif le conduit à son hôtel. Mais tout le trajet se passe sans que le deux hommes n’échangent le moindre mot. Quelque chose semble brisé, à l’instar de cette relation qui a tant de mal à se rétablir. Et les chaleureuses accolades n’y changent rien

Ecriture et vie de famille sont elles conciliables ? La question demeure posée. Il est évident que c’est là une question existentielle pour les gens de lettres. Pour écrire, il faut se concentrer, se couper du restant de la famille, ne serait-ce qu’un peu. Mais comme on parle d’écriture, un passage du livre n’a pas échappé à mon attention ; il s’agit de l’écriture de discours pour un homme politique cynique à souhait et dont le jeune homme ne parvient pas à se dépêtrer. L’home en question n’est pas de la farine dont on fait des hosties, mais voilà il faut bien vivre et faire avec que l’on a… Ceci est aussi un aspect de la vie quotidienne israélienne, un personnel politique cynique, n’en faisant qu’à sa tête, un équilibre gouvernemental instable au plus haut degré, des élections législatives qui se succèdent sans fin… Ce divorce entre la classe politique et le peuple est probablement le mal le plus insidieux qui affecte ce pays.

Et ce sont tous ces dysfonctionnements que l’épouse délaissée (trompée ?) du narrateur récapitule dans une missive imaginaire qu’elle aurait laissée sur la table de la cuisine. En gros, elle démolit toute l’image flatteuse que notre narrateur se fait de lui-même et de son travail. Le mari-écrivain, celui qu’elle voulait avoir et épouser, l’a déçue… Ce n’est ni un compagnon attentionné, ni un père affectueux ni un individu dont on rechercherait la compagnie. C’est un véritable réquisitoire imaginaire que l’épouse dresse à l’encontre d’un homme dont elle partage la vie depuis plus de vingt ans. La dame ajoute que même leur fille n’adresse plus la parole à son père qui a trahi sa confiance en publiant dans un livre des détails intimes la concernant.

On a vu plus haut que la ligne de fracture politique est très accentuée en Israël ; et l’auteur relate, en guise d’illustration, son passage dans une implantation au-delà de la ligne verte ; l’accueil de la puissante invitante, une jeune veuve, directrice de la bibliothèque du lieu, se veut cordiale mais pour le reste des habitants c’est plutôt glacial. En présentant son livre, le narrateur s’était promis de peser chaque mot utilisé en présence d’hommes et de femmes que la presse de gauche présente comme de graves obstacles à la paix. C’était la fameuse théorie de la paix contre les territoires. En tout état de cause, le problème est bien là et si rien ne change, la situation restera bloquée éternellement. Sauf si les Arabes suivent la voie des Emirats Arabes Unis… Mais c’est tout nouveau.

Dans cet inépuisable questionnaire figurent, entre autres, deux questions qui ne manquent pas de susciter l’intérêt : d’une part, quel est le personnage biblique qui touche le plus l’auteur ? Et ensuite, comment expliquer l’absence de référence à la Shoah dans son œuvre ?

Je découvre sans surprise que c’est Joseph, le fils préféré du patriarche Jacob, qui remporte la palme. Et l’exégèse originale que l’auteur donne du rapt de Joseph et de sa vente par ses frères à une caravane de négociants, ne laisse pas d’interpeller. Le narrateur propose une autre lecture qui n’a rien à vois ni avec celle de la tradition de la Tora écrite ou orale, ni même avec la critique biblique qui compare les sources documentaires. Pour l’auteur, Joseph est volontairement resté au fond du puis, négligeant la corde envoyée par ses frères pour le tirer de cette mauvaise passe. En fait, Joseph aurait compris que la meilleure façon de s’isoler afin de rêver était de rester au fond du puits. Là au moins, personne pour le déranger et il a tout le loisir de rêver son existence, sa vie, son univers onirique.

En ce qui concerne la Shoah, l’affaire est encore plus originale, voire édifiante. Après une conférence dans le cadre d’une communauté juive d’Allemagne, le président s’adresse solennellement au conférencier pour s’étonner de l’absence de toute référence à la Shoah. Animé par de très bonnes intentions, le président remet un immense volume de souvenirs (plus de 900 pages) à l’auteur, ajoutant qu’il s’agit des souvenirs d’un survivant de la Shoah. Parvenu à son hôtel, notre homme tente d’introduire le précieux volume dans sa valise. Impossible, il n’arrive pas à la fermer. Il laisse donc le livre sur place. Mais voilà, le président le joint de nouveau et lui annonce qu’il lui fait suivre le dit volume que l’hôtel a trouvé dans la chambre déserte. Parvenu à l’aéroport, la valise du voyageur est en surpoids et il faut payer une bonne centaine d’euros. Le voyageur tente de plaider sa cause, en pure perte. Il laisse donc le volume à l’aéroport. C’était sans compter avec la détermination du président de la communauté juive ; quelques jours après le retour du conférencier chez lui, en Israël, un coursier sonne à sa porte, et lui remet enfin le volumineux ouvrage. Et ce n’est pas fini : dans quels rayonnages placer ce livre ? Pas facile de lui trouver la place qui convient. Mais on finit par trouver un petit coin. Je m’interroge sur le sens à donner à tous ces quiproquos .

Que dire en conclusion ? Rien, il n’y a pas de conclusion. L’auteur a choisis de nous étonner sur toute la ligne.

Mais moi, j’ai un point de vue qui n’engage que ma petite personne.

Que la vie quotidienne en Israël relève du miracle et que, pour cet état, le fait même d’exister constitue un acte héroïque quotidien…

 

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