Jean-Pierre Jouyet, L’envers du décor (Albin Michel)

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Jean-Pierre Jouyet, L’envers du décor (Albin Michel)

Ou, pour mentionner la belle photo sur la couverture du livre, l’homme qui tenait le parapluie pour François Hollande … Une fois que j’ai dit cela, j’ai résumé la philosophie de l’ouvrage, sa tendance générale. Je ne réduis pas toute la richesse des analyses et des confidences à cette seule photo mais j’admets volontiers que c’est l’ancien président qui est porté u pinacle et non point son successeur dont l’auteur dresse un sévère portrait. J’ai noté que dès les toutes premières lignes, JPJ parle de quelqu’un qui a perdu la main et qui s’est même un peu perdu lui-même ! Le verbe perdre, présent deux fois dès la première page. Enfin, je ne connais personne d’autre qui ait une si haute opinion de l’ancien président de la République

 

Jean-Pierre Jouyet, L’envers du décor (Albin Michel)

Je ne veux pas résumer cet ouvrage, si bien écrit et si riche d’enseignements, à de l’amertume ou à la description d’une amitié disparue. Visiblement, JPJ a, en amoureux transi, souffert de ce qu’il faut bien nommer une ingratitude caractérisée. C’est presque une affection filiale qui unissait les deux hommes, Macron et JPJ, et soudain, une fois les ambitions déclarées publiquement, JPJ découvre que son poulain (celui qu’il pensait être ainsi) est totalement dépourvu d’affect… C’est curieux, mais c’est bien ce que j’ai pensé en entendant il y a quelques jours Emmanuel Macron annoncer les dernières mesures de confinement ; quand il a dit : c’est dur d’avoir vingt ans en 2020, j’ai trouvé que c’était la phrase la plus chaleureuse du discours mais elle sonnait mal dans sa bouche. Il a dû reprendre l’idée d’un collaborateur qui lui a soufflé la formule.. Et JPJ qui connaît l’actuel président depuis son arrivée dans le prestigieux corps des inspecteurs généraux des finances, lesquels, on le voit par la suite, dirigent la France, a fait du sentiment alors qu’en politique on n’en fait pas….

Je connais un peu JPJ, j’avoue que je l’aime bien en raison de son intelligence très séduisante ; quand vous sortez de son bureau, vous pensez qu’il est d’accord et va faire ce qu’il a dit… Son enthousiasme communicatif est imbattable.

Je l’ai rencontré au moins deux fois à l’Elysée, dans ses fonctions de secrétaire général de la présidence de la République. Nous avons échangé bien des mails. En termes plus clairs, pour ceux qui ne savent rien de ces hautes sphères : tout passe entre les mains du secrétaire général avant d’aboutir dans le bureau du chef de l’Etat. Dans nos institutions, c’est donc la personne dont tout dépend. Aux USA on dira, he is the only one ! Il n’y en a pas d’autre. Lui, l’homme le mieux renseigné de France, reconnu pour son esprit vif et pénétrant, ses intuitions intellectuelles et sa culture loin d’être négligeable, est tombé dans le panneau plus d’une fois. C’est lui-même qui le dit. En lisant ces considérations assez désabusées, je me sui demandé comment cela avait il été possible ? Pourquoi KPJ n’y avait vu que du feu ? Et je me suis souvenu que moi aussi, au terme de notre longue conversation un vendredi soit à l’Elysée, j’avais été séduit par un homme chaleureux qui vous prend par les épaules, vous appelle par votre prénom… Vous donne l’impression que tout est réglé… alors qu’il n’en sera rien. Mais on ne lui en veut pas, et je le répète, je l’aime bien.

Lorsqu’il fut nommé secrétaire général de l’Elysée, un long article avait paru dans le journal Le Monde. Le journaliste citait le beau-père de JPJ qui s’interrogeait ainsi : qui pourrait me dire si mon gendre est de droite ou de gauche ? C’est dire !! Mais cela ne rend pas le personnage antipathique, pas même à mes yeux. Quand j’y pense, je me demande comment JPJ n’a-t-il pas vu l’ambiguïté fondamentale du personnage E. Macron ? Et je ne comprends pas que son épouse Brigitte, née Taittinger, une nièce de mon cher et regretté ami Pierre-Christian, ne l’ait pas prévenu ni averti … J’ai, gravé dans ma mémoire, une phrase de mon philosophe préféré Ernest Renan : ne sacrifiez jamais la critique à l’amitié. Si on ne se méfie pas, on n’est plus dans le réel mais dans l’idéal .

Mais le livre va bien au-delà de cette chose, même si la structure socio-politique de notre pays nous en dit beaucoup sur le vécu et le penser de l’auteur. Je recommande une lecture plus qu’attentive du chapitre intitulé Le petit Paris. J’appellerais cela la nomenclature des gens de pouvoir… Cela concerne les quelques grands personnages de notre pays et qui le dirigent : les hauts fonctionnaires, les capitaines d’industrie et les artistes (média, organes de presse, acteurs ou chanteurs à la mode, milieux de l’édition, etc…) J’ai été très content d’apprendre que David de Rothschild dont nous sommes voisins à Beaumont en Auge, près de son domaine à Reux, est bien considéré par JPJ, David a été maire de Pont-L’évêque durant de nombreuses années… Et tout le monde loue sur place sa distinction et sa discrétion.

J’ai été aussi heureux de voir que mon regretté ami David Kessler est bien vu par JPJ. Il y a plus de trente ans, Roger Fauroux avait prié David d’organiser un dîner car il souhaitait me rencontrer pour parler de la langue hébraïque. Alors qu’en général on place toujours une dame entre deux messieurs, là nous étions assis l’un près de l’autre, afin de pouvoir échanger sans peine. Et lorsque Fauroux rejoignit le gouvernement de Michel Rocard, il m’envoya un mot pour me dire ceci : … me voici obligé de cesser d’être votre éditeur. C’est qu’entretemps il avait accepté d’être bénévolement le PDG des éditions du Cerf.

Dans ce chapitre sur le petit Paris, on voit qui pèse sur quoi. Les nominations, les invitations, les haines recuites, les maîtres à penser ou si peu, bref, les quelques centaines de personnalités qui déterminent la politique et l’avenir de notre pays. J’ai bien apprécié le passage sur les invitations aux anniversaires de gloires encore flamboyantes ou, au contraire, pâlissantes. Quelquefois, JPJ a la dent dure. Me revient en mémoire ce qu’il m’avait dit un jour dans son bureau : il faut de la provocation, mais juste ce qu’il faut, guère plus. Il s’agissait du compte rendu que j’avais fait de son beau livre sue la Révolution française.

Il me manque dans tous ces développements fort intéressants, l’amorce d’une réflexion vraiment philosophique mais JPJ n’a pas reçu cette formation philosophique, c’est un énarque mais j’en connais d’autres qui l’ont, et eux aussi sont issus de l’inspection des finances. En lisant ces confessions d’un si grand commis de l’Etat, aussi passé par la case de la politique, je réalise que la présidence de la République constitue un redoutable observatoire de tout ce qui se passe. Et cela renforce l’idée qu’une révision constitutionnelle serait la bienvenue afin que le chef de l’Etat cesse d’être un monarque républicain. Un exemple ; quand je parle avec des amis diplomates allemands de la Lanterne (Versailles) accueillant les fins de semaines du président et de ses invités, on m’oppose la rigueur protestante de la chancelière allemande qui quitte ses bureaux le vendredi après-midi et va faire ses courses le samedi matin avec ses gardes du corps. Elle a un domicile privé où elle se rend. Ce qui est normal. Un ami préfet, normalien et philosophe m’a dit un jour, on n’a toujours pas quitté la monarchie…

Tous mes amis qui connaissent JPJ m’ont dit de lui qu’il tenait tant à ses valeurs chrétiennes. Ceci me le rend encore plus sympathique. J’aime les valeurs républicaines mais plus encore lorsqu’elles sont fortifiées par une exigence éthique qui transcende la religion positive. Toutefois, je demeure sceptique sur un point : qu’est ce qu’un catholique pratiquant, depuis le concile Vatican II ? Je pense que la situation actuelle en France a changé ; ce n’est plus le cléricalisme qui fait problème, c’est tout autre chose. Et je pense que l’un des remèdes à la crise spirituelle et religieuse qui traverse le pays depuis l’émergence du communautarisme, serait la résurrection du judéo-christianisme dont les valeurs irriguent notre vieille Europe.

Si je devais résumer en quelques points principaux le but poursuivi par ces Mémoires, que dirais-je ? Tout d’abord, de part en part, l’opposition tranchée entre deux hommes en lesquels JPJ a cru, en tout premier lieu François Hollande qui ne l’a pas déçu une seule fois, n’a jamais trahi cette amitié profonde tissée depuis 1977, alors qu’un autre, devinez lequel, qu’il a pris sous son aile protectrice et aidé de tout son possible, ne trouve rien de mieux que de lui donner du Monsieur l’Ambassadeur par ci, Monsieur l’Ambassadeur par là…

Je le répète, JPJ que j’aime bien malgré tout, n’a pas de formation philosophique mais demeure imbattable dans bien d’autres domaines ; ces quatre décennies au service de son pays l’attestent largement si tel avait été lé cas je veux dire s’il avait un peu étudié les philosophes ou les théologiens chrétiens, il se serait senti mieux armé. Désormais il aura tout le temps de méditer sur l’adage sic transit gloria mundi

Et probablement même un nouvel ouvrage aussi passionnant et aussi agréable à lire que L’envers du décor…

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