Michel Serres (2)

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Michel Serres. Détachement. Apologue (Flammarion)  II.

C’est à une défense presque désespérée de ce monde, celui des paysans et de la nature qu’appelle l’auteur qui rejette tous ceux qui se portent prétendument au secours d’un monde presque déjà entièrement englouti par les entrepreneurs, les industriels, les banquiers, et même les historiens qui veulent assurer à notre monde agricole un enterrement décent, puisqu’ils ont vraiment contribué à sa condamnation et à sa disparition. On érige des stèles à la gloire d’un monde qui a fait naufrage, on inscrit les noms des disparus dans des livres, mais la mémoire prend le pas sur la vie… Ce n’est plus qu’un souvenir muséal. Ce n’est pas la bonne voie, nous dit l’auteur. Apparemment, le monde des cultivateurs, des laboureurs et des agriculteurs n’a pas su ni voulu s’adapter à cette agriculture intensive qui commande de planter et de semer serré pour ne rien laisser échapper, c’est une totalité criminelle. On tourne le dos au bel exemple du personnage biblique du livre de Ruth, Booz, qui, dans un élan de générosité désintéressée, commandait à ses métayers de laisser tomber des épis  au sol volontairement. Ainsi, les glaneurs pourront survivre et nul ne sera présent lorsqu’ils seront là, tout à leur affaire. Leur dignité s’en trouvera préservée.

Michel Serres. Détachement. Apologue (Flammarion)  II

En Europe, contrairement à la Chine et à l’Amérique, nous avons des lieux, des routes et des chemins. Ce n’est pas un espace vide, inoccupé, qui ne mène nulle part. Il n’y a que des routes, mais pour faire quoi ? Le monde paysan, dit Michel Serres, a vécu un véritable génocide agraire, et ce en moins de quatre décennies. Mais l’exode rural a eu bien des conséquences, par exemple certains des descendants  de cette paysannerie en recul sont devenus de fins lettrés et comme le dit joliment l’auteur : Non, je sème des lettres et je plante des mots… (p 49 ; in fine)

L’auteur ne veut pas participer à l’embaumement de ce monde disparu, victime d’une excessive mécanisation et d’une recherche effrénée de rentabilité. Comment agir pour rendre justice à ce monde d’hier et d’avant-hier ? La question reste ouverte…

Dans la seconde partie de ce Détachement, on passe du paysan au marin car tous deux, on l’a appris précédemment, travaillent du sel comme matière première… L’auteur décrit la vie et la mort d’un vieux marin qui n’a jamais baissé les bras, n’a jamais capitulé devant les idées et les valeurs fausses. Dans son piteux logis, sur un rebord de cheminée une urne funéraire contenant les cendres de sa fille, victime de la guerre d’extrême Orient : on n’avait plus la capacité de transporter les corps, on chargeait les urnes funéraires. Et quand vint le tour du vieil homme on plaça l’urne de sa fille dans son propre cercueil… Les deux finiront bien un jour par se mêler l’une à l’autre.

Le narrateur discute avec ce marin qui a affronté en mer toutes les situations les plus périlleuses. Ici aussi, on a affaire à un monde en voie de disparition, un monde d’hier, pour parler le romancier Stefan Zweig. Jadis, dans l’Antiquité, notamment gréco-romaine ; la mer, les liaisons maritimes occupaient une place de choix dans la vie ; les puissances maritimes comme Rome, dominaient le monde connu ou partaient même à la découverte de mondes inconnus. Mais la mer et ses marins ont été détrônés par le progrès technique qui a privilégié  d’autres moyens de communication et de déplacement. Lisons ces quelques lignes, véritable ode à la mer ( pp 64) :

Dites, voyez un monde où tous les hommes seraient en mer/ Imaginez ce paradis… Nous gratterions un peu la terre nous aurions à nourrir des cochons et des oies, ferions de temps en temps des enfants, et le reste du temps, la musique. Sur les bateaux, les hommes seraient peut-être assez éloignés, pour éloigner la haine et la guerre. Et s’ils s’amusaient à la faire, ils couleraient bas. Le naufrage serait le filtre de la paix.

 La vieille dame qui, dans sa jeunesse, va rejoindre son amoureux à l’autre bout du monde et lui donna une progéniture si nombreuse, explique pourquoi elle voulait un marin, c’est que l’honnêteté, dit-elle, n’existe pas sur cette terre. Ce serait un équilibre instable, intenable, jamais pérenne. Alors que faire ? Eh bien la réponse est : la sainteté, c’est le détachement.  A prendre le détachement dans le sens d’une libération, loin de toute attache, de ce monde de rivaux, de concurrents , se détacher de terre pour se confier au  vent.

Quatre-vingt-dix-neuf ans de monastère pour trois jours d’extase, voilà le métier de marin. (p 70 in fine) Mais cette seconde partie consacrée au marin se finit tristement : alors que le narrateur est le seul survivant de toute une époque, on lui refuse l’entrée à la cérémonie dont il attendait tant et pour laquelle il s’était si bien préparé. Des jeunes filles, insouciants et malpolis lui réclament son carton d’invitation qu’il n’a pas. Tristement, il s’en retourna d’où il venait. Divorce des générations.

Le rêve est un espace jalousement gardé par tout un chacun. Pouvons nous tous faire le même rêve eu même moment ? Quand on aime un être, rêvons nous les mêmes choses que lui ? Se pourrait il que toute l’humanité fît le même rêve, vécût la même évasion ? L’auteur relate un rêve fantasmagorique : un arbre immense dont chaque excroissance est figurée par un fauve, mais étrangement tous ces animaux féroces semblent paralysés dans un même sommeil. En lisant ces pages, je pense au livre de la Genèse et au récit de la Création. Plus loin, je pense au bestiaire sacré qui apparaît dans les visions du prophète Ezéchiel. Mais il y plus angoissant, c’est le rivalité entre les hommes qui cherchent à occire leur prédécesseur avant d’être tué à leur tout. Comment, se demande t-on, briser cette loi d’airain qui fait que nul ne peut vivre en paix avec son prochain ou son voisin. Qu’on lise ce passage  

Vie, où est ta victoire si tu ne vis jamais que de mort, vie, où est ton secret s’il se résume à ta suppression ? Pendant que le roi se bat, mettez à la place de l’arbre n’importe quel décor de carton, il se battra encore, il se battra toujours quand le décor lui-même aura été brûlé…

Il ne manque plus que la mention du première meurtre de l’Histoire humaine, Abel occis par son frère Caïn… Plus loin et moins gravement puisqu’il n’y eut pas d’effusion de sang : Abraham et son neveu putatif Loth qui se séparent lorsque leurs possessions débordent. C’est la séparation qui évite la guerre mais qui confirme aussi que les hommes ne peuvent pas vivre en paix.

Michel Serres a bâti tous ces développements autour de la dialectique des deux arbres du livre de la Genèse. L’arbre du savoir, des sciences, finit par être desséché si on ne le soigne pas, en gros si la vie n’est pas réconciliées avec le savoir, la science, la Vérité, rien ne marchera, rien ne fonctionnera… Evidemment, Michel .Serres évolue vers une christologie générale, mais après tout, les textes allégués, les références scripturaires sont tous juifs et hébraïques…

Commentaires

  • J'aime beaucoup votre texte engagé (je ne suis pas juif) et poétique. Les paysans, les marins-pêcheurs ont été dépossédés de leurs outils, de leur savoir-faire, de leur liberté et de leur autonomie ; j'ajoute les artisans à cette liste. Je connais encore des "refuzniks" qui, débrouillards et cherchant toujours à s'instruire, louent leur artisanat pour des travaux spécifiques : établir une nouvelle ligne électrique, tailler les arbres d'un verger, construire un poulailler, refaire une terrasse ... ; le travail est certainement plus dur, moins confortable, peut-être moins monnayé, mais ils sont libres de choisir le travail qui leur convient et se gardent le temps nécessaire pour assouvir leurs passions, bien que sans vacances officielles.

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