Adin Steinsalz, (1937-2020) (ZaL)) un authentique érudit talmudique…

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Le nouvelle a pris tout le monde de court. Le vénérable rabbin-traducteur du Talmud vient de nous quitter à l’âge de 83 ans. C’est dans la nature des choses, mais nous avons une forte consolation, c’est que son œuvre lui survivra. Et en ce qui concerne la sphère francophone, jadis considérée comme le parent pauvre de la culture juive, comparée aux USA, à l’Allemagne et à la Grande Bretagne , c’est un acquis majeur Mais l’homme qui nous a permis de prendre connaissance de la sensibilité et de la science de cet éminent talmudiste, n’est autre que le rabbi Akiba des temps modernes, le grand rabbin Josy Eisenberg (ZaL) dont l’héritage, hélas, a tendance à se déliter en d’autres mains. Ainsi va la vie.

L’un des principaux mérites de Josy (ZaL) et Dieu sait qu’il en avait plusieurs, fut de nous révéler cette merveille, son maître et ami Adin Steinsalz (ZaL) auquel il permit de se faire connaître dans notre aire culturelle. Josy (ZaL) m’a dit un jour qu’il considérait Adin Steinsalz  (ZaL) comme son principal maître. Et il l’a fait connaître et traduire dans notre langue ; notamment pour son appaort à la kabbale. Être considéré comme le maître de Josy (ZaL) par l’intéressé lui-même, ce n’est pas rien, vous pouvez me croire.

Comment caractériser au plus près une telle personnalité, née en Israël et appartenant à un groupe très orthodoxe, sans être hermétiquement fermé à la culture ambiante ? On connaît cette énigme talmudique qui parle du voisinage de la Tora et de la culture grecque,  laquelle symbolise à elle seule toute la culture non-religieuse. Se posait alors la question de savoir s’il était permis, au plan de la norme religieuse (la Halakha), de s’y adonner.

Fidèle à ses habitudes, le Talmud dresse une sorte de mise en scène et met dans la bouche des disciples d’un grand maître la question suivante : Maître, vous avez fait le tour de la Tora dans sa totalité ; envisagez vous de consacrer un peu de votre temps à la culture grecque ? La réponse du maître ressemble fort à une énigme= Oui, assurément, mais à des heures qui ne sont ni du jour ni de la nuit…

Il faut décoder la réponse qui se veut ni une approbation ni un rejet…

Adin Steinsalz (ZaL), à lui seul, a réussi une révolution copernicienne au sein de la culture religieuse juive : il a mis fin à l’ignorance volontaire des trésors, des perles de la littérature talmudique, majoritairement rédigée en langue araméenne, un araméen qui n’est pas insurmontable mais qui n’était pas à la portée de tout un chacun. Si j’osais, je dirais que ce fut une nouvelle sortie d’Egypte de nature religieuse et spirituelle, une Egypte qui symbolise l’ignorance et l’obscurantisme.

Comme toujours dans le judaïsme, dès que quelqu’un veut faire évoluer les choses dans le bon sens ou les transformer pour notre bien à tous, il est aussitôt vilipendé et mis au ban. Pourquoi ? Ce que ce talmudiste a fait, personne ne l’avait fait avant lui. Certes, on avait une faible traduction du talmud de la part d’un érudit français au XIXe siècle. On dispose aussi d’une excellente traduction allemande de Lazarus Goldschmidt que je consulte moi-même chaque fois que j’ai un doute. Mais il s’agit là d’une traduction d’un corpus hébréo-araméenn en une langue indo-européenne. Le lien est fort mais il n’est pas intime car il s’agit d’une langue sémitique transposée dans une langue européenne. Le style, les concepts de la langue, la syntaxe, les auxiliaires, bref l’intelligibilité de la lange ; tout est différent.

Adin Steinsalz (ZaL) a réussi un coup exceptionnel, il a opéré un système de vase communiquant entre deux langues sœurs, l’araméen et l’hébreu. On passe sans difficulté de l’une à l’autre. Dans ce cas précis,  la traduction n’est jamais une trahison. Rappelons nous que l’hébreu, l’araméen et l’arabe sont une trinité linguistique incontestable.

Et pourtant, malgré tous les mérites de cette traduction qui relève vraiment du prodige, l’éminent rabbin fut attaqué par son propre milieu. On lui reprocha d’avoir désacralisé ( aux yeux des adversaires) l’unique et imposant monument de la tradition religieuse juive. On craignait que la version araméenne du talmud, la version classique, incarnée par l’édition de Vilna, et même d’avant la découverte de l’imprimerie, ne fût négligée et mise au rebut. Car, il faut bien le reconnaître, une fois que vous nous offrez une version en hébreu moderne, pourquoi se fatiguer à aller apprendre et lire l’araméen ?

Il y avait aussi une autre appréhension à l’état inconscient : dès la fin du XVIIIe siècle, et surtout au cours de tout le XIXe siècle dans toute l’aire culturelle germanique, on déployait des efforts pour se passer du talmud. On voit dans le nouveau style de la prédication synagogale (Alexandre Altmann) que les rabbins libéraux et réformés évitaient de se référer au Talmud. Car il représentait un frein dans la recherche d’une intégration sociale majeure . Un exemple : Heinrich Heine qui considérait que le mérite majeur de Moïse Mendelssohn est, je cite, d’avoir jeté le Talmud par dessus bord   Ce qui, historiquement, st faux. En revanche, Maimonide avait bien dit, en dépit de son Mishnéh Tora, que s’il avait pu résumer tout le Talmud en un chapitre, il ne l’aurait pas en deux… Et dans le cercle des yeshivot, ces faits là n’avaient pas été oubliés.

Mais avec Adin Steinsalz (ZaL), c’est tout le contraire ; il voulait mettre le Talmud à la portée du locuteur moyen de l’hébreu. Il a ouvert toutes les fenêtres, toutes les portes pour faire rentrer un peu d’air frais. Je reconnais, je n’ai le talmud de Steinsalz (ZaL) chez moi, mais dans toutes les familles proches de moi, il est présent. Et c’est une excellente chose. Il est vrai aussi que l’histoire de la réception de toute cette littérature depuis vingt siècles s’est faite avec la version araméenne. Cela pourrait être un peu préjudiciable.

Je considère pour ma part que Adin Steinsalz (ZaL) a rendu au peuple d’Israël son grand patrimoine religieux et culturel.

Me revient à l’esprit un passage talmudique parlant de la remise des tables de la Tora à Moïse. Les Sages vantent la générosité intellectuelle de Moïse notre maître, en ces termes : Moïse aurait pu garder toute la Tora pour lui seul, il aurait pu la transmettre à ses enfants exclusivement, il aurait pu nous la vendre, eh bien, il a préféré nous la donner sans autre forme de procès… Et Dieu l’a a nommé ainsi : Torat Moshé avdi (La Torah de mon serviteur Moïse). Vous voyez, Adin Steinsalz  (ZaL) sur les pas de Moïse en personne et Josy (ZaL) sur ceux de rabbi Aqiba, le plus grand érudit juif de tous les temps.

On avait le Talmud de Babylone, le Talmud de Jérusalem, aujourd’hui on a aussi le Talmud de Steinsalz… (ZaL)

Espérons que cette émission dominicale sur France 2 qui nous a fait connaître ce grand homme, se recentrera, retrouvera de belles couleurs, comme du temps de Josy (ZaL) et redeviendra enfin la vitrine du judaïsme français.



Commentaires

  • A qui Moïse aurait-il pu vendre les Tables de la Loi ?
    Ne serait-il pas urgent que les religions fassent une critique sur leurs textes fondateurs ? Certes, la raison seule n'est pas capable de traiter "l'invisible". Toutefois, elle fait partie de notre personne au même titre que nos intuitions et notre conscience.

  • Il est clair qu'entre un BHL et Adin Steinzaltz (ZaL), il y a un gouffre. Et que les producteurs de béréchit devraient se ressaisir. Même si personne ne remplacera le grand rabbin Eisenberg (ZaL), les évolutions naturelles peuvent se faire sans porter atteinte à la qualité et au niveau des émissions comme "la source de vie" ou "à bible ouverte".

  • Il est vraiment navrant que la disparation d'un géant de la pédagogie du judaïsme ,laissant une œuvre frappée de son nom le Steinzaltz comme le Rachi, nous réfléchit une lumière crue sur un corps rabbinique cultivant l'autosatisfaction.
    Herbert Pagani chantait que la bible est le livre le plus vendu dans le monde et le plus mal lu.

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