Philip Roth. Les faits. Autobiographie d’un romancier. I  (Gallimard)

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Ce grand auteur américain, d’origine juive,n nous  quittés récemment en 2018 et avait cessé d’écrire six ans avant sa mort. C’est dire combien ce texte est important pour mieux le connaître et apprécier son œuvre. Je dirai d’emblée ici, moi qui avait recensé dans ces colonnes son fameux Good Bye Columbus, que ses démêlés avec certains dirigeants de la communauté juive des USA, ont quelque peu terni son image. Ce n’est pas le lieu de dire qui a eu tort et qui a eu raison, ce qui saute aux, c’est qu’une bonne partie des mérites littéraires de Roth ont été éclipsés par cette terrible polémique. Il est vrai que l’homme a eu une relations peu harmonieuse avec son entourage et l’environnement dans lequel il est né. On a l »impression que parfois il revendique cette capiteuse appartenance juive et d’autres fois qu’il rêve de s’en débarrasser. Cela me fait penser à un célèbre précédent au XIXe siècle en Allemagne : un poète judéo-allemand avait pris pour nom de plume Ludxig Börne afin de mieux passer dans la haute bourgeoisie allemande, et voici ce qu’il dit  au sujet du regard posé sur lui :  certains m’envient d’être juif, d’autres plaignent de l’être, d’autres enfin n’en parlent jamais, mais aucun, je dis bien aucun, ne veut l’oublier…

Or, sur chaque page, un détail, un développement, un rappel, n’importe quoi d’autre évoque cette lancinante appartenance juive. Je n’ai pas dit identité juive, même i Roth l’a constamment en mémoire. Il y a les juifs et les Gentils. Lorsque l’enfant Roth demande à son père pourquoi il y a de l’antisémitisme, ce dernier répond par une tautologie : parce u’ils ne nous aiment pas. Mais nul ne se hasarde à entrer dans les détails, comme s’il s’agissait d’une destin, d’une fatalité. Je retrouve ici la problématique qui nous taraude : les juifs ont-ils une histoire au sein de laquelle ils agissent, ou  bien n’ont ils qu’un destin, celui d’être les martyrs de l’Histoire ?

Le lecteur d’aujourd’hui qui voit que les relations entre le nouvel Etat d’Israël et les USA ont excellentes ne  sait pas ce qui s’est passé sur place à l’époque de la grande Dépression et par la suite en 1940, et aussi lorsque l’Amérique entra en guerre… On l’oublie souvent mais le parti germano-américain était jadis puissant et complotait en vue de ranger le pays aux côtés de Nazis. En outre, les juifs étaient encore parqués dans de sinistres banlieues, pauvres et insalubres, ce qui les mettait aux prises avec d’autres minorités qui se trouvaient bien éloignés des White anglo-saxon protestants (WASP).

Roth donne l’exemple des propre famille : son père était agent d’assurances et n’avait eu une petite promotion que parce que son supérieur immédiat était lui aussi juif. C’était la solidarité des réprouvés L’auteur souligne à maintes reprises que son père travaillait sans discontinuer, que le directeur régional de la compagnie était vénéré comme un Dieu au sein de la famille et que les cadres supérieurs freinaient sans vergogne la montée en puissance des juifs au sein de l’entreprise.

 

Ce n’est pas tout, il y avait aussi les violences physiques, notamment à l’issue d’un match sportif, remporté par le lycée de Roth presque exclusivement peuplé d’enfants juifs. Il se penche sur son passé et semble déplorer de s’être enfui au lieu de relever la tête et de combattre les bandes antisémites… Roth se livre alors à une réflexion profonde quant au comportement du peuple juif face à l’adversité depuis tant de siècles. Leur tradition religieuse, explique-t-il, leur interdit de traiter aussi cruellement leurs ennemis lesquels ne  leur font aucun cadeau. On sent le ton grave du vieillard qui se penche sur son passé et se juge. Jamais un juif, même attaqué par d’autres , n’aurait transformé en bouillie le visage d’un jeune lycéen, ce qu’une bande d’antisémites italiens n’a pas hésité à faire.

 

Tout le livre qui n’est pas très long, mérite une lecture attentive, mais je souligne la grande qualité des toutes premières pages où l’on sent une émotion profonde. Je reviens sur le titre, les faits. Et l’autobiographie ? Il est presque impossible de restituer honnêtement ce qu’on a vécu ou enduré plus d’un demi siècle auparavant. De fait, toute autobiographie est inexacte car l’auteur, devenu adulte, ne réussit jamais à exprimer les sentiments éprouvés jadis.

 

La vie de Roth se veut, de gré ou de force, un chapitre de l’histoire de tous les immigrants d’Europe de l’est qui n’ont pas encore acquis les fortunes que leurs heureux descendants ont réussi à accumuler en travaillant durement  chaque jour que Dieu fait. Les banlieues américaines de cette époque n’étaient ni des havres de paix ni des îlots de prospérité. Peu d’hommes, et encore moins de femmes, avaient fait des études supérieures, excessivement onéreuses pour les premières générations d’immigrants… A de rares exceptions près (notamment les grossiers personnages parvenus et qui étalaient leur statut de nouveau riche) ces familles faisaient partie des classes moyennes les plus démunies.

 

Il y a aussi des détails de portée sociologique ; je pense au divorce. Roth explique que cela ne se faisait pas, qu’une telle décision avait le même impact qu’un véritable tremblement de terre. Bref ; l’importation de belles traditions juives qui n’avaient pas entièrement disparues lors de l’installation dans de nouveaux territoires, qui n’avaient rien à voir avec le Chtetel…

 

Voici justement une citation intéressante à bien des égards (p 48)=  

 

Les discussions sur la judéité, le fait d’être juif que je devais entendre si souvent parmi les juifs intellectuels à Chicago et à New York, nous étaient totalement inconnues… Quant à être juif, que dire ? c’était comme avoir deux bras, deux jambes. Il nous aurait paru bizarre de ne pas être juifs ---et plus bizarre encore d’entendre quelqu’un dire qu’il regrettait de l’être, ou avait l’intention de cesser de l’être dans l’avenir.

 

On ne posait aucune question sur cette appartenance ou son identité juive, tant elle allait de soi. Levinas avait jadis raison de relever qu’on s’interroge sur son identité juive au moment précis où on est en train de la perdre… Mais Roth s’empresse de dire que cette appartenance ne se faisait pas au détriment de leur américanité. Les parents, eux-mêmes, parlaient le plus souvent yddish entre eux et même lorsque tout accent russe ou polonais ou même allemand avait disparu de leur bouche, cette appartenance européenne subsistait. Par contre, la pratique religieuse commençait à s’éroder. Je pense à l’auteur des Bâtisseurs du temps qui avait déployé tant d’efforts afin que cet attachement à tradition religieuse ne disparaisse jamais.

 

Mais justement je tombe sur une comparaison qui personnellement ne me choque point mais qui a dû en indisposer plus d’un : lorsque Roth parle d’un parent qui met ses tefillin chaque matin et dont les lanières de cuir diffusent une odeur très familière… Il ajoute en guise de comparaison que pour lui, cette même odeur de cuir est diffusée par son gant de base-ball !! Il existe sûrement d’autres comparaisons pour illustrer son adhésion profonde aux mœurs  américaines… Mais on sent bien que de plus en plus l’étroitesse de ce milieu juif à cent pour cent devenait lassante..Le passage à l’université fut donc bienvenu puisqu’il permettait d’élargir l’espace et l’horizon de l’auteur et de son frère aîné lequel avait jeté son dévolu sur les beaux-arts.

Encore un détail sur l’antisémitisme de la société américaine : je pense aux universités ; Roth nous dit que Princeton ne prend pas de juifs, en dépit du célèbre précédent d’Albert Einstein. Il en allait de même de Yale, de Harvard et de quelques autres institutions de grande réputation… Il dut se rabattre sur Bucknell qui n’est pas si mal.

                                                                              (A suivre)

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