Guy de Maupassant , Les dimanches d’un bourgeois de Paris (Gallimard)

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Guy de Maupassant , Les dimanches d’un bourgeois de Paris (Gallimard)

Tout le monde connaît la vie et la triste fin de ce grand nom de la littérature française du XIXe siècle et qui avait même fait une tentative de suicide vant de trépasser peu de temps après…

. C’était le temps où la presse était une véritable matrice des plus belles plumes du pays. Mais je dois dire qu’en lisant ces textes de l’auteur de Bel-Ami, je n’ai, à aucun moment, eu envie de rire ou de me moquer car ce sont des scènes de la misère matérielle et morale que décrit cet auteur à la plume si alerte et parfois aussi, si cruelle. Certes, c’était la France de Napoléon III, ce même empereur, auquel un pauvre homme, dans les deux sens du terme, le personnage central , fait tout pour lui ressembler dans ses gestes et ses paroles, s’attirant par là même les rires de ses collègues de bureau et de ses supérieurs. Nous sommes dans un univers très hiérarchisé : chef de bureau, sous-chef de bureau, commis aux écritures, expéditionnaire…

Sa personnalité manque tellement de relief qu’il pratique le mimétisme, devenu chez lui et en lui une seconde nature. Aujourd’hui il est réactionnaire, ou royaliste, demain, il se voudra républicain, au point de susciter un profond scepticisme dans son entourage. Inquiets, ses supérieurs finissent par lui accorder cet avancement qu’il souhaitait tant obtenir.

 

Guy de Maupassant , Les dimanches d’un bourgeois de Paris (Gallimard)

 

Même au terme de près de deux cents pages, on n’apprend toujours pas le prénom de cet individu, il est du début à la fin Patissot ou Paris-sot, ce qui en dit long sur son caractère et son absence de densité psychologique. Pourtant, cet homme ne fait de mal à personne bien qu’il fasse figure d’une affolante vacuité, vide de tout, et désireux d’imiter, de ressembler à qui il veut. Et en l’occurrence, à l’empereur puisqu’on lui a fait remarquer que certains de ses faits et gestes (jusqu’à l’élocution) évoquaient le monarque en personne.

C’est pour quitter cette nullité de l’entourage, cette obscure nature d’un petit employé de ministère (d’abord de la marine et ensuite de l’instruction publique), que cet homme, célibataire, âgé d’un peu plus de cinquante ans, vivant chichement d’une petite solde, désire sortir de ce confinement social. Grâce à ce détail, on pénètre dans l’existence matérielle étriquée de toute une classe sociale dont le travail répétitif et dégradant rend les jours mornes et ennuyeux. Il se bat pour obtenir la moindre augmentation qu’il finit par arracher, ce qui améliore l’ordinaire de son quotidien. Dans de telles conditions, vous n’avez assurément aucune vie sociale puisque c’est le règne de la médiocrité qui sévit partout : rien dans votre situation ne vous permet de vous élever, de fréquenter d’autres milieux, plus raffinés , jouissant d’une certaine opulence ou au moins de plus d’aisance que vous… C’est bien cela qui rend au second degré l’aspect triste et pas du tout amusant de ce qu’on lit. Ce Patissot cherche à échapper à son destin social et il ne rencontre que rebuffades et déceptions. Ne s’intéressent à lui que des gens aussi peu favorisés que lui-même, ce qui accroit cruellement son ridicule.

On trouve vers la fin de ce beau volume la description de la vie d’un commis aux écritures qui résume ainsi sa vie : de l’âge de 22 ans à plus de 60 ans on fait toujours les mêmes choses, dans un bureau peu éclairé, éloigné de tout, sans jamais pouvoir sortir de l’ornière. On y entre, dit Maupassant avec une belle chevelure noire et on en ressort blanchi sous le harnais, amer et silencieux, révolté par la vie qu’on vous fait mener. On peut aussi lire une nouvelle présentant un pauvre employé mis à la retraite d’office mais qui se raccroche à son emploi car c’est sa seule planche de survie. Sans même rappeler que le départ en retraite implique une baisse vertigineuse du salaire…

La plume de Maupassant, grand admirateur de Gustave Flaubert, est particulièrement cruelle quand il décrit l’enfermement social d’où cet être humain souhaite se sortir, sans que personne de la classe supérieure à la sienne ne lui tende une main secourable. Maupassant a la cruauté de nous dire que même ce poste médiocre dans ce ministère, notre homme n’a pu l’obtenir que par la protection d’une proche, connaissant un chef de division qui t se fournissait en tabac chez elle…

Au fond, c’est une cinglante critique des hiérarchies sociales de la France de l’époque que l’auteur déroule sous nos yeux. Vivant dans un univers si étriqué et si borné, notre homme tente d’échapper, croit-il, à l’enfermement, en organisant ses dimanches par de grandes randonnées, dans Paris même, mais aussi et surtout dans la campagne environnante. C’est là que commence une nouvelle série de satires qui le tournent en ridicule. Car, pour visiter Paris et ses proches banlieues, il faut s’équiper, par exemple de bonnes chaussures de marche, des tenues adéquates, d’une canne pour s’appuyer, etc… Mais ce qui rend le personnage ridicule, c’est la démesure, voire la boursouflure. Pour les chaussures, il est si précautionneux qu’il finit par glisser deux fois… et sur son dos il porte tout un cabas chargé de victuailles et de boissons… Comme s’il partait pour une lointaine expédition. Lors de la seconde chute, une bouteille se brise inondant de vin toutes les victuailles transportées. Alors qu’il veut mieux combattre l’ennui les jours de repos hebdomadaires ou fériés, il se munit d’une lunette marine et d’une carte d’état-major… Et il fait rire tout le monde. Dans cet accoutrement, les gens se retournent sur son passage, mais cela ne le dérange pas vraiment. De même, il veut aller à Courbevoie et le voilà sur la route menant à Versailles !

Les gens qu’il rencontre et avec lesquels il noue des relations sociales sont encore plus malvenus que lui-même : il y a une description terrible d’un moment sordide chez un nouvel ami dont l’épouse, véritable souillon, congédie le mari et son invité sans ménagement. Même chose quand il s’agit de fuir le marasme social à l’occasion d’une partie de pêche qui se termine lamentablement. Au fond, c’est une satire assez cruelle d’une catégorie sociale condamnée à évoluer dans le même espace sale et fangeux (le mot est de l’auteur) d’où rien ni personne ne veut ni ne peut les libérer.

Ceci apparaît de manière éclatante lorsqu’un cousin, rencontré par hasard, conduit ce brave Patissot chez deux célébrités, notamment Emile Zola. Le narrateur prête à notre pauvre homme la volonté de faire de ce jour là une somptueuse journée : d’aller raconter qu’il a été invité à un déjeuner et d’autre part à un dîner alors que les deux rencontres n’ont duré, au total, qu’une poignée de minutes. Et cela a suffi pour éblouir notre bourgeois parisien…

Le vide intellectuel apparaît dans toute sa force, si j’ose dire, lors d’un déjeuner rassemblant tous les collaborateurs du bureau autour du chef, fraîchement nommé chevalier de la légion d’honneur. Cette scène est une nouvelle caricature cruelle du Paris de 1880 avec des sujets aussi généraux que les femmes, la politique, l’amour, etc…

On voit une galerie de portraits assez pitoyables ; au fond, d’un point de vue éthique, ces gens ne sont pas responsables de ce qui leur arrivé, notamment ce déclassement social qui les accable. Ils n’ont pas une bonne faculté de jugement : mais est ce de leur faute ?

Ce sympathique petit volume contient en plus de ces nouvelles qui se gaussent des balourds parisiens quelques considérations peu flatteuses sur les femmes en général, à grand renfort de citations tirées de Schopenhauer. Mais ce que j’aimerais citer ici, ce sont des considérations de Maupassant sur son époque, son esprit et sa culture ou plutôt son inculture :

Si quelqu’un possédait le génie mordant d’Aristophane, quelle prodigieuse comédie il pourrait faire aujourd’hui. De haut en bas de la société le ridicule coule intarissable, et le rire est éteint en France, ce rire vengeur, aigu, mortel qui tuait les gens aux siècles derniers, mieux qu’une balle ou qu’un coup d’épée. Qui donc rirait ? Tout le monde est grotesque. Nos surprenants députés ont l’air de jouer sur un théâtre de guignols.. Et comme le chœur antique des vieillards, le bon Sénat hoche la tête, sans rien faire ni rien empêcher.

On ne rit plus. C’est que le vrai rire, le grand rire,, celui d’Aristophane, de Montaigne, de Rabelais ou de Voltaire, ne peut éclore que dans un monde essentiellement aristocratique. Par aristocratique je n’entends nullement parler de la noblesse, mais des plus intelligents, des plus instruits, des plus spirituels, de ce gouvernement des supériorités qui constitue une société. Une république peut fort bien être aristocratique, du moment que la tête intelligente du pays est aussi la tête du gouvernement… (p 157)

En bon intellectuel, l’auteur rêve de voir l’ordre social coïncider avec les avancées de l’esprit. Parfaite utopie. Dans un passage du Sefer Ha-Zohar, la Bible de la kabbale espagnole, on demande à quoi peut on reconnaître l’avènement du Messie. La réponse est la suivante : ce sera l’époque au cours de laquelle les sages ne dépendront plus des riches dirigeants pour vivre et nourrir leurs familles. Dans commentaire…

On lira aussi dans ce livre des articles sur les grands écrivains de l’époque, Flaubert, Zola et d’autres.

 

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