Adèle van Reeth, La vie ordinaire. Gallimard

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Adèle van Reeth, La vie ordinaire. Gallimard

Je ne sais plus qui a dit qu’on n’est jamais à l’abri d’une bonne sursise : c’est bien ce qui m’est arrivé avec ce livre d’Adèle van Réeth… Je ne recense jamais de roman (mais en est ce un ?) ni même de livre de femme avec un tel titre… Alors, pour quelle raison l’ai je demandé à Gallimard ? Pour la simple raison que j’étais curieux de voir de quoi il s’agissait et aussi parce que l’auteure m’avait jadis interviewé à deux reprises dans son émission sur France-Culture aux côtés de R.E. C’est elle qui m’avait accueilli avec tant d’égards, elle m’a expliqué que je pouvais donner des réponses aussi longues que je le souhaiterais et durant l’entretien préliminaire d’environ une petite dizaine de minutes nous avions parlé d’elle, de l’origine de son nom, de sa formation, etc… J’en ai gardé un très bon souvenir car il se dégageait d’elle une telle douceur, un tel apaisement que mon stress a fini par se dissiper. Pendant toute l’émission,, elle se trouvait assise en face de moi et j’ai pu contempler ses beaux yeux d’un bleu immense… Mais je ne l’ai plus jamais revue depuis.

Dès les premières lignes de ce livre j’ai repensé à ses yeux et à cette sérénité. Je dirai aussi cette mesure dans l’évocation des choses qui font de la vie en général notre vie, en propre, une vie à soi comme elle nous le montre en parlant de son vécu. Je redoutais de lire des emprunts au bréviaire de quelques féministes enragées, des accusations portées contre les hommes, bref tout ce qui se lit ou s’écoute à longueur de journées dans les médias.. Il n’en est rien, le ton est mesuré, parfois même poignant quand AvR parle des choses et des gens. Quand elle évoque sa vie personnelle, ses ruptures amoureuses, ses chagrins, son avidité de vivre, elle garde la mesure.

 

 

Adèle van Reeth, La vie ordinaire. Gallimard

 

 

Si je devais résumer tout le livre en un seul mot, je choisirai le terme pudeur ; Cette jeune femme est pudique, dans une certaine mesure, mais je ne sais pas dans quelle mesure nous avons affaire à un récit autobiographique. Comme la majorité des femmes de sa génération et de son milieu (elle est normalienne, philosophe et journaliste culturelle), elle se heurte à une quantité d’obstacles dans sa quête du bonheur. Et elle doit tenir compte de tous les aléas de l’existence. Dès les premières pages, elle évoque les échecs, les déconvenues, le désir de maternité, la crainte de faire le mauvais choix, le désir inconsidéré de se montrer très indépendante, libre, etc… Bref toute la panoplie des femmes modernes qui se fourvoient tout simplement en larguant les amarres, sans jamais reconnaître qu’elles sont les premières à en souffrir. Lorsqu’elle reconnaît ouvertement qu’elle aime encore et toujours l’homme qu’elle vient de quitter, qu‘elle a refusé de passer la nuit avec lui alors qu’il le lui proposait et qu’elle refusait, tout en en souffrant, c’est plus que de la littérature, c’est du vécu vrai.

Etant comme elle, professeur de philosophie, je me suis souvent demandé si notre formation, notre recherche et nos méditations pouvaient nous conduire au bonheur… La réponse est plus que contrastée. Et le récit que fait l’auteure ressemble plutôt à un bilan. Mais encore une fois, le personnage ne tombe jamais dans la démesure ni dans l’outrance de certains milieux féministes. Chez AvR on ne trouve pas de rejet absolu de l’homme en tant que mâle, responsable, aux yeux des femmes, de tout ce qui ne va pas. Quand elle parle de ses différents compagnons, même dans sa souffrance, pas la moindre trace de haine. Bien au contraire, quand elle se livre, elle clame son amour pour cet homme dont elle se sépare alors qu’ils ont un enfant, en plus de deux autres garçons, issus d’une précédente union. Elle parle de la progéniture de son compagnons successifs avec une infinie tendresse : j’ai été ému par cette scène où elle prend congé du plus jeune de ses deux beaux-fils qui se détourne pour faire semblant de dormir alors qu’il retient difficilement ses larmes qui vont couler sans témoin ! Et sa vraie mère qui appelle pour dire que son fils la réclame car il souffre de cette séparation.

Et tout ceci est raconté sur un ton égal, sans emportements ni accusations qui jalonnent généralement les divorces et les séparations. En fait, il y a ici des confessions sincères mais sans pathos, sans cris de haine ni d’appels au secours mais l’aveu que l’être aimé vous manque, qu’il est irremplaçable, qu’aucun autre homme ne saurait valablement le remplacer, et j’ai l’impression que ce n’est pas faute d’avoir essayé. Ce n’est pas un amour fou, mais un amour profond, comme si deux êtres qui n’avaient aucune chance de se rencontrer finissent par s’aimer : un véritable miracle. Cela m’a fait penser à une conception hyper idéaliste et donc parfaitement improbable, de l’attirance et de la certitude du bonheur conjugal : le talmud nous enseigne que depuis les six jours de la Création Dieu consacre son temps à une mission des plus risquées : il prévoit qui épousera qui…, elle forme les couples. Ce déterminisme, ce «prévisionnisme» amoureux fait sourire aujourd’hui tant il y a de divorces, de rencontres ou des passions amoureuses fugaces. Aucune providence amoureuse ne règne sur les cœurs, les humains choisissent, bien ou mal, mais assument toujours les conséquences de leur choix. Plus proche de nous Heidegger parle d’être jeté, livré au hasard, geworfen, la Geworfenheit. Le hasard des rencontres ou des non-rencontres… Partant, quand il s’agit de réunir ceux qui s’aiment, même Dieu peut se tromper !

Est-ce cela le fin mot de la vie ordinaire ? On ne dit pas une vie mais la vie… Petit à petit le quotidien fait son nid… Voici une phrase qui sonne comme une réponse à la question. Cette lecture me fait panser à un auteur aujourd’hui entièrement oublié (Martin Buber, mort en 1965 à Jérusalem), l’auteur de Je et Tu (Ich und Du, 1923) qui nous parle de la sublime mélancolie de notre destinée… La version anglaise de ce livre est devenue le best seller sur les campus des USA. Tout ceci pour dire, qu’en dépit de tous nos efforts, la relation à l’autre finit par sombrer dans la routine du quotidien, qu’il faut lutter perpétuellement contre la réification de l’autre et de soi-même. Est-ce à notre portée ? Difficile à dire, et l’auteure dit bien le quotidien qui nous enserre et finit par nous stériliser. Est-ce cela la vie ordinaire ?Buber dit qu’il faut que le TU reste un TU et non point un CELA, donc une chose.

N’oublions pas le rapport qu’entretient la femme devenue mère avec son enfant. Cette arrivée d’un nouveau-venu dans le foyer, dans le couple, pose souvent problème. Exemple cette phrase frappée au coin du bon sens : L’amour qu’on porte à son enfant n’est pas toujours proportionnel à celui qu’on éprouve pour la personne avec qui on l’a conçu… Difficile vérité !A mon âge, on ne se refait pas, je ferai donc une citation, encore une, de Fr. Nietzsche : Ô êtres humains vénérez la maternité, l’homme n’est jamais qu’un hasard…

Cette histoire de maternité, d’accouchement et de chamboulement de la vie conjugale, après l’arrivée de l’enfant, permet à l’auteur de rester femme-philosophe jusqu’au bout. Tout y pense : Socrate, dont la mère était, si je ne m’abuse, sage-femme, parle de sa maïeutique, il accouche les hommes tandis que sa propre mère et toutes celles qui lui ont succédé dans ce travail, accouchent les femmes ; et même Nietzsche (encore lui) qui, encore une fois sauf erreur de ma part, décrétait que l’essence de la femme n’est rien d’autre que la maternité (Schwangerschaft). Est ce vrai ? On pourrait en douter… Il est vrai que cet homme a raté sa vie amoureuse. Il a aussi donne ce conseil un peu douteux (dans le Zarathoustra ?) : si tu rends auprès des femmes, n’oublie pas ton fouet…

J’avoue avoir été impressionné par cette succession d’obligations qui s’abattent sur la femme qui décide de donner la vie. Elle n’ont pas un, ni deux, ni trois emplois du temps, mais facilement une bonne dizaine ! Mais la philosophie n’est pas qu’une affaire d’hommes ; et de citer trois philosophes connues qui brillèrent par leur talent intellectuel mais qui n’eurent jamais d’enfant : Simone Weil, Hannah Arendt et Simone de Beauvoir…

AvR évoque aussi ce paradoxe de la filiation auquel Levinas avait consacré quelques sagaces réflexions : il ou elle est de moi mais aussi différent (e) de moi… Comme toutes les femmes de sa génération, l’auteure peut décider de renoncer à donner de nouveau la vie. La description est un peu abrupte mais c’est ainsi. Mais cela ne devrait pas gâcher le plaisir que procure la lecture de beau livre.

AvR est en train de devenir un grand écrivain.

 

 

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