La modernité disputée : Hommage à Pierre-André Taguieff (CNRS Editions)

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La modernité disputée : Hommage à Pierre-André Taguieff (CNRS Editions)

Avant de commencer à parler du livre et de son personnage majeur, Pierre-André Taguieff (PAT), je ne résiste pas à l’envie de citer quelques lignes qu’on lui doit et qui figurent dans l’exergue : J’espère… qu’est encore perceptible la mélodie joyeuse de cette désinvolture, de cette gaieté critique, de cette liberté d’insouciance avec laquelle j’abordais presque tout.

Voici un hommage qui arrive à point nommé, destiné à un grand spécialiste des sciences humaines, considérées dans toute leur amplitude et diversité. Voici un homme qui est à la fois un grand érudit et un diffuseur d’idées, de savoir et de culture à l’intention du plus grand nombre, une double activité qui n’est pas très bien vue de l’universitaire ou du chercheur français moyen aux yeux duquel ce franchissement des frontières si bien gardées n’est pas bien considéré. Cela fait même figure d’une grave transgression, susceptible de vous faire perdre toute crédibilité auprès des représentants officiels et autoproclamés de la science…

 

 

La modernité disputée : Hommage à Pierre-André Taguieff (CNRS Editions)

 

Cette même science, pourtant, PAT l’a illustrée dans presque tous ses domaines. A la fin de cet imposant volume d’hommage, édité par ses collègues et amis, figure une imposante bibliographie qui exhibe un indéniable éclectisme que je trouve, pour ma part, de très bon aloi.

Bien que nous nous fréquentions peu, il existe entre nous deux une sincère considération et un respect mutuel. Me revient à l’esprit le compte rendu, à la fois long et très positif, que j’ai rédigé sur son maître-livre consacré à Richard Wagner contre les juifs… Et puis lorsque PAT avait réédité les fameux Protocoles des sages de Sion, il m’avait fait l’honneur de me demander la traduction de quelques pages d’allemand en français. Et puis, il y eut, en vrac, les travaux sur Céline, sur la judéophobie, les négationnistes, la Shoah, etc… qu’il a bien voulu m’envoyer.

En parcourant les premières pages de la présentation qui se veut claire et limpide sur un parcours peu banal, je découvre que notre éminent collègue et ami avait hésité sur la voie professionnelle à suivre… Il voulait devenir pianiste de jazz ! J’avais du mal à y croire. Avec toute la considération due à la musique et au jazz en particulier, quelle perte pour les sciences humaines et pour l’examen de la modernité. Ce terme galvaudé depuis, figure dans le sous-titre de ce livre, suivie de l’adjectif : disputée. En effet, ce choix est opportun, PAT est l’un des maîtres, peut-même chez nous, le meilleur maître de cette critique…

Est-il possible, est-il concevable, vu l’immensité de cet ouvrage, de le couvrir dans son entièreté ? Franchement, non, pas dans le cadre d’un modeste compte-rendu, et surtout en raison des très nombreuses rubriques et des auteurs excellents qui traitent de toutes ces questions. Je préfère prévenir : je limite sévèrement la portée de ce exercice, tout en incitant les plus courageux parmi mes lecteurs de se confronter directement à ce beau travail. La table des matières qui couvre à elle seule plusieurs pages, est très bien faite et permet de se reporter aux rubriques qui intéressent le plus chacun parmi nous. Un bref survol permet de voir que PAT a valablement participé à tous les grands débats intellectuels de notre temps.

Ce philosophe-politologue (ce dernier mot prend chez lui tout son sens et pourrait désigner l’analyse de la modernité, si tant est que ce terme ait encore un sens précis) n’est pas ce qu’on pourrait appeler un touche –à-tout tout ni un polygraphe : il y chez lui une méthode, une approche, qui ont réussi à s’émanciper du corset des maîtres, et surtout des maîtres à penser. Ses lecteurs, parmi lesquels je me situe bien sûr, ont parfois l’impression d’avoir affaire à un penseur doté d’un appétit d’ogre tant il a lu et bien digéré quantité d’ouvrages, de valeur souvent bien inégale. Il le reconnaît lui-même en disant qu’ un monceau de livres, de revues et autres encombrent sa mémoire à jamais. Ajoutons que l’apparition d’internet avec tous ces textes mis en ligne a contribué à aggraver cette tendance d’appétit insatiable. D’où pouvait bien lui venir cette faim perpétuelle, cette propension naturelle à la synthèse même des idées les plus compliquées ? Probablement de ses origines sur lesquelles nous devrions être bientôt fixés puisqu’il est fait référence dans une note de cette présentation à une autobiographie à venir…

Au fond, l’un des aspects de cette œuvre gigantesque me semble être une réflexion philosophique sur la violence. Je pense à la philosophie politique de Hegel qui ne se faisait pas d’illusion sur la vraie nature de l’être humain. Me reviennent en mémoire deux brèves citations provenant, si je ne m’abuse, des Leçons sur la philosophie de l’histoire. Leur réalisme cru écarte toute demi mesure ou illusion sur ce que nous sommes : Toute conscience poursuit le meurtre d’une autre conscience et Seule la pierre est innocente. Cette violence, incarnée par le mal en soi, est bien attestée dès les premiers versets du livre de la Genèse : l’essence humaine n’est que mal, et ce depuis sa jeunesse… Et ce triste constat eut une terrible conséquence que nous connaissons : le Déluge, l’extermination d’une humanité pécheresse dont un seul individu a survécu. C’est dire. Et c’est peut-être cette fascination d’une violence inséparable de la nature humaine qui explique la place prise par cette problématique dans l’œuvre de PAT. Car, en effet, il s’agit d’une œuvre, certes plurielle, multiple, mais qui possède une économie interne. Lorsqu’il étudie l’antisémitisme de Céline, le complotisme islamiste, le négationnisme, l’antisionisme (dernière mouture de l’antisémitisme de la part des islamo-fascistes ) le lien qui relie tous ces points les uns aux autres, existe bien. Nous n’avons pas affaire à un auteur qui se disperse, se répand un peu partout dans un épais nuage d’encre.

Il est une contribution fondamentale de PAT à la clarté conceptuelle. Avant de parler ou d’écrire, on doit connaître la génécologie des concepts qu’on entend utiliser. Cela paraît banal mais en réalité toutes les civilisations s’en sont souciées. Par exemple, Hermann Cohen (ob. 1918), fondateur de l’école néo-kantienne de Marbourg est aussi devenu célèbre par cette formule ; das Philologische muss zuerst in Ordnung sein… (L’analyse philologqique doit figurer en tout premier lieu ). Mais ce souci remonte à une époque très ancienne si l’on s’en réfère aux discussions talmudiques qui se posent la question suivante avant d’aller plus avant : de quoi parlons nous ? Ba-mé ‘askinane ( en araméen talmudique : de quoi parlons nou s ?).

N’oublions pas le rapport de PAT aux religions en général ; on nous dit que notre homme ést un athée militant, ne se reconnaissant dans aucune religion positive. Je veux bien, mais il ne faut pas confondre religion et culture religieuse. Je pense surtout à la rubrique consacrée au judaïsme dans ses rapports avec la modernité. Mais ce n’est qu’un détail. Ce qui retient ici l’attention, c’est la grande richesse des contributions, même si toutes n’avancent pas d’un même pas. Je pense que le titre le plus adéquat pour PAT serait celui de philosophe-politologue, étant entendu que ce dernier terme englobe bien des disciplines. Mais on peut aussi dire qu’il fait œuvre de critique de toute notre civilisation européenne.

Longue vie à Pierre-André Taguieff et encore beaucoup d’articles et de livres.

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