Ernest Renan, la Bretagne et le christianisme  II

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C’est la célèbre Prière sur l’Acropole qui ouvre cette seconde partie des Souvenirs, après la très émouvante évocation du Broyeur de lin, relatée par la mère de Renan à son cher fils. Dans ses lettres, au cours de ses multiples conférences et dans d’autres écrits plus ou moins brefs, le grand orientaliste qui avait beaucoup étudié la civilisation grecque (et n’oublions pas que la langue grecque fut la langue des Evangiles et que Renan avait commencé par opter pour la prêtrise) avoue que s’il avait une nouvelle vie, eh bien il la consacrerait à l’examen de cette superbe culture que fut la culture grecque…

Les premiers mots de cette belle prière qui aurait tendance à s’opposer aux grands textes religieux comparables, sont un hommage ému à la noblesse et à la beauté du lieu, un monument incomparable. Renan nous dit qu’il ressentit à Athènes ce qu’il n’a jamais ressenti ailleurs… Il relate d’où il vient et insiste sur ce qui distingue le lieu d’où il vient du site sur lequel il se trouve. Ce sont, dit il, des prêtres d’un tout autre culte qui prirent soin de lui en lui expliquant les idées générales de leur spiritualité. Mais il leur accorde à eux aussi de la sagesse et de la sainteté… Ce natif de Bretagne, une mer sombre hérissée de rochers, ne ressemble nullement à la beauté majestueuse de la mer qui borde la nature grecque.

Renan déplore son arrivée tardive au sein de cette grande culture, et même lorsqu’il la découvrit vraiment, ce fut au prix de gros efforts. Peu gâtée par les conditions climatiques, cette Bretagne natale était morne ; il écrit que même la joie y était triste, ce qui est un peu exagéré. Renan fait sûrement allusion à la misère et à l’indigence des habitants. Dont sa propre famille ; c’était le cas, car il naquit dans l’arrière-boutique qui servait d’appartement à sa famille. Les hommes, ses pères ainsi qu’il les nomme, étaient de grands navigateurs qui devaient parcourir les mers et les océans afin d’en rapporter leur maigre pitance. C’est la façon de Renan de dire que sa famille était constituée d’humbles pêcheurs. Il reconnaît que la mémoire de certains chants de la déesse fait fondre son cœur. Si l’on écrit, précise t il, la vie des dieux, c’est pour faire aimer le divin en eux. Là, Renan pense naturellement à ces années d’études théologiques tant au petit séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet qu’au grand séminaire d’Issy les Moulineaux.

Et puis s’adressant à la déesse qu’il vénère, Renan parle de Saint Paul ( ce petit Juif laid, parlant le grec de Syrie) et qui aurait mal lu les inscriptions du temple ; eh bien, c’est lui qui l’a emporté pendant plus de mille ans, avec cet autel élevé à la gloire de Dieu inconnu. La déesse et son temple furent, durant tout ce millénaire, traités d’idole : durant mille ans, le monde a été un désert où ne germait aucun fleur… Ou encore : Apprends nous à extraire le diamant des foules impures.

  Renan adjure aussi les grandes capitales européennes de réparer leurs larcins en restituant les morceaux de pierre arrachés au temple de la déesse. Ce ne serait que justice. Il est prêt à tout pour complaire aux voeux de la déesse : il est prêt à devenir partiale, intolérant, pour peu qu’elle l’exige de lui. Et enfin, cette véritable profession de foi :  Soutiens mon ferme propos Ô salutaire, aide moi Ô to qui sauves.  Pour un homme qui avait sérieusement envisagé de devenir prêtre, c’est une véritable abjuration de son ancienne foi. Pour le chrétien qu’était Renan, jusqu’à nouvel ordre, c’est Jésus qui sauve !!

  Et Renan de demander à la déesse de faire preuve de mansuétude à son égard, il a dû faire de gros efforts en vue d’extirper de son sein ses anciennes croyances, même si ceux qui les lui avaient enseignées, étaient des personnes admirables : la foi qu’on a eue ne doit jamais devenir une chaîne. La messe est dite, Renan s’éloigne donc des doctrines du magistère.

  La messe n’est peut-être pas encore entièrement dite puisque cette prière sur L’Acropole s’achève ainsi : On est quitte envers elle, quand on l’a soigneusement roulée  dans le linceul  de pourpre où dorment les dieux morts.

   On devine les gorges chaudes des princes de l’église à la lecture de telles déclarations, émanant d’un futur prêtre mais qui avait fini par revenir sur ses vœux.. Cela rappelle le grave incident survenu lors de la fameuse leçon inaugurale au Collège de France. (Jésus, cet homme admirable…)

  Dans la suite de ses développements, et sans transition aucune, Renan aborde l’évolution psychologique de sa propre personne et de son caractère ; au fond, j’ai très peu changé, venant de sa Bretagne natale à Paris, il était déjà fait : ce sont là ses propres termes ! Ensuite, il évoque la vocation, la prédestination, les choses pour lesquelles on est fait et celles dans l’exploitation desquelles un être comme lui n’avait aucune chance. Il dit même que ce serait bien plus bas que la médiocrité.

  Quel sens précis attribuer ces mots si lourds de signification comme prédestination et vocation ? Je pense que Renan avoue lui-même ne pas très bien comprendre comment il est devenu ce qu’il est devenu. Et, en effet, n’était l’intervention miraculeuse d’une sœur dévouée, une seconde mère pour un frère qu’elle aimait plus qu’elle ne s’aimait elle-même. Si elle n’avait pas parlé de lui à un médecin parisien qui était l’ami du Père Dupanloup, le futur évêque d’Orléans, la venue de Renan à Paris n’aurait probablement jamais eu lieu. Mais le destin l’entendait autrement, il avait conçu d’autres projets pour le jeune orphelin breton (en effet, il avait perdu son père, très tôt). Il fallut toute la persévérance de forces gigantesques pour arracher le jeune homme à la misère et à l’indigence de son milieu de naissance, pour faire éclater la richesse de ses capacités intellectuelles.

  Voilà le terme le plus important : Renan, âgé déjà de cinquante ans, pensait avoir été dès ses débuts, destiné (au sens propre) à une carrière idéaliste et intellectuelle. Il affirme de son ethnie les qualités qui ont fait la force éternelle de la race bretonne : se satisfaire de ce que l’on a, ne pas rechercher la richesse, mais tout sacrifier à l’honneur, l’honneur d’être enseignant, magistrat, prêtre ou toute autre fonction qui expose positivement celui qui l’exerce, et toujours au service et pour le bien des autres. Le travail de la pensée, voilà ce que Renan a toujours aimé. Il ajoute même que si des circonstances extérieures avaient conduit à ruiner ce plan pré-établi, sa propre nature, son propre caractère l’auraient ramené dans le droit chemin.

  Renan qui reconnaîtra plus tard qu’il a été élevé par trois femmes ( sa mère, sa tante et sa sœur) propose cette formule : il pense comme un homme, sent comme une femme et agit comme un enfant… Cela lui convient parfaitement, précise t il. Quant à ses compatriotes bretons, désintéressés des biens de ce monde tout en veillant à jouir de l’essentiel, il leur attribue la valeur suprême suivante : le romantisme moral. Et le dédain est ce qui les heurte le plus, au plus profond d’eux-mêmes car il conduit à douter des valeurs les plus fondamentales. Dans ces belles pages, Renan qui a dû quitter sa Bretagne natale afin d’éclore à la vie intellectuelle et sociale, rend un hommage signalé à ses origines ; qu’on en juge : la grande profondeur de notre art est de savoir faire  de notre maladie, un charme.

  Et Renan parle aussi assez longuement de la religiosité de ses frères bretons. Il note que leur christianisation n’a pas été si simple que cela et qu’ils auraient fort bien pu devenir protestants comme leurs frères  de race, les Gallois de Grande Bretagne. D’ailleurs, le culte des saints n’a pu être extirpé des campagnes bretonnes et certaines paroisses comptaient de nombreuses chapelles auxquelles les gens restaient très attachés. Les curés eussent volontiers isolé ces rivaux encombrants, les chassant pour toujours, mais ils ne le firent point, de peur de provoquer des troubles plus ou moins graves. Il faut lire de telles déclarations en gardant ne mémoire les terribles démêlés de Renan avec l’église catholique romaine qu’il avait quittée…

  Fait remarquable, toutes ces chapelles s’adonnaient au culte de saints locaux, environ une fois par an et il arriva que l’un d’entre eux, très redoutable, portait le nom de Renan ou Ronan, Saint-Renan. Cette personnalité peu banale était imprévisible, au point qu’une fois on dut l’attacher afin de mettre un terme à ses comportements inquiétants. Renan dira que de tels récits entendus dans son enfance ont nourri son grand intérêt pour la mythologie. La catholicisme n’avait fait que recouvrir le culte précédent :  Le paganisme se dégageait derrière la couche chrétienne, souvent fort transparente.

 

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