Conséquences positives du confinement ?

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Marguerite Duras, Moderato cantabile (1958) (Chanter modérément )

 

Serait-il vraiment nécessaire de reparler des conséquences positives du confinement ? Vous connaissez le schéma : mes livres philosophiques sont restés à Paris et moi, je suis confiné ici avec la vieille bibliothèque d’où j’ai extrait ce roman de Marguerite Duras… Mais je commettrais un grave, impardonnable mensonge, en disant que j’aime cette écrivaine et son œuvre. Mais il faut bien avancer, alors j’ai jeté mon dévolu sur cet étrange petit ouvrage qui m’a opposé une certaine résistance au niveau de la compréhension. J’ai même failli renoncer à en parler ici. Une relecture attentive de certains passages et  une nouvelle approche, plus romanesque, plus féminine, m’ont ramené dans le droit chemin. Mais heureusement, les ouvrages philosophiques sont moins impénétrables que les chemins tortueux de la psychologie féminine.

Le roman s’ouvre d’une manière presque banale : une maman, Anne  Desbaresdes, issue d’un milieu aisé où elle s’ennuie à mourir, conduit son jeune fils (dont on ne saura jamais le prénom) chez son professeur de piano afin qu’il reçoive sa leçon hebdomadaire. Il s’agit d’une vieille fille revêche et intraitable qui se plaint sans cesse du manque de coopération de son élève, au point même de prier sa mère de changer ses méthodes éducatives, faute de quoi elle cesserait de s’occuper de cet enfant. En effet, l’enfant est presque aussi obstiné que son professeur puisqu’il refuse de lire, de jouer, de faire ses gammes, bref une incompatibilité totale entre ces deux êtres si différents, avec d’un côté une représentante de l’ordre établi, autoritaire, sûre de son bon droit et désireuse d’imposer par tous les moyens l’idée qu’elle se fait de l’ordre. Face à elle, Anne adopte une attitude radicalement autre, comme la suite du roman le montrera. L’antagonisme entre ces deux femmes laisse entrevoir que Anne qui n’est pas heureuse en ménage, mariée à un directeur d’usine dont on sait pratiquement rien, ne supporte plus l’atmosphère suffocante de son milieu. Consciemment ou inconsciemment , elle est en quête d’autre chose et l’affection dont elle entoure son fils dénote bien cette frustration, et son fils a très tôt compris qu’il pouvait en profiter, puisqu’il ferme les yeux sur les escapades amoureuse de sa chère maman, assiste dans un café à boire du vin rouage aux côtés d’un inconnu (pas tant que cela) qui l’a abordée…

Comme toujours lorsqu’on analyse les désirs sexuels des femmes, on découvre la lucidité de cette phrase d’un penseur allemand ; Alles Gerade lügt, tout ce qui est droit, rectiligne, ment. Comprenez : la psyché du désir, à la fois comme sujet mais le plus souvent comme objet, est bien plus compliquée chez les femmes que chez les hommes. Et dans ce roman nous y trouvons une magistrale illustration.

D’ailleurs, si je voulais anticiper, je ferai une comparaison entre les trois représentantes du gynécée  qu’on rencontre dans ce roman : la pianiste qui veut écraser son élève et menace de cesser toute collaboration si elle n’a pas obtenu gain de cause ; Anne D. qui combat sourdement son désir d’homme et sa volonté de quitter ce milieu où sa vie s’étire sans charme ni passion, et enfin, un figure qui fait presque fonction de figurante, la patronne du café où tout a commencé : une femme qui a bien compris le manège de ce couple illégitime,.

Un détail que mon esprit talmudique a relevé : elle tricote un pull avec de la laine rouge, elle sert aux amants des verres de vin rouge, même quand ils n’ont pas repassé commande et enfin, c’est dans son propre café qu’a lieu le crime passionnel où un amant tue a maîtresse et de la bouche de la mourante s’écoule un mince filet de sang… N’étant ni psychologue ni psychanalyste, je ne me risquerai pas plus avant dans ce rapprochement mais il me semble tout de même que cette couleur rouge n’est pas dénuée de signification : le sang qui a coulé, est rouge, le vin est rouge il aurait pu être blanc ou rosé… Ce qui augure bien de la fin tragique.

A côté de tous ces personnages plutôt falots, Anne D. fait figure d’héroïne incontestable. C’est elle qui déclenche toute l’histoire qu’il est temps de résumer ici.

Dans un petit café, fréquenté par les ouvriers de l’arsenal d’une ville portuaire, Anne, désireuse d’échapper à son milieu, aime se promener dans ce quartier défavorisé ; et voici qu’un jour un homme tue sa maîtresse. Et il l’a tue par amour, puisqu’il se couche à ses côtés à même le sol où elle gît, et il a fallu l’arracher du corps de sa maîtresse, lorsque la police arriva sur les lieux.

Comment un dame de la bourgeoisie de province s’intéresse-t-elle à une banale affaire de mœurs, au point de revenir (toujours avec son fils) dès le lendemain sur les lieux du crime, voilà l’énigme du roman . Tout ce qui va suivre en dépend. Cette femme qui n’est plus aimée par son époux depuis un certain temps, cherche autre chose, pousse la porte de cet infâme troquet et se fait aborder par un personnage mystérieux dont on ne connaîtra le patronyme que plus tard. Voyant qu’il boit un verre de vin rouge, elle l’imite et renouvelle sa commande au point que la patronne la ressert successivement .  Une autre fois, elle finit par vomir toutes cette quantité de verres de vin…Pourquoi se comporte t elle ainsi ? De manière assez morbide, elle veut savoir comment on peut tuer par amour, comment on peut désirer un homme ou être désiré par lui, ce qui pose le problème de la jouissance féminine… Et cele me semble être la préoccupation majeure du livre.

Je m’éloigne vraiment des rivages clairs et ensoleillés de la recherche philosophique, juive et allemande !

Se noue alors entre les deux êtres une sorte d’idylle atypique où la crainte, le désir et le plaisir entretiennent un relation bizarre. Le lecteur attentif sent que ces deux là se connaissent bien. L’inconnu, un dénommé Chauvin (c’est son nom) sait bien des choses sur cette femme quand il décrit sa chambre, le long couloir qui y conduit et les insomnies de cette femme. Et puis, il fait des allusions étranges à l’enfant… Et on le décrit rôdant autour de la propriété d’Anne, scrutant tout signe de vie ou la lumière dans la chambre de la maîtresse de maison… Rien n’est dit clairement ni ouvertement, tout est suggéré plus ou moins fortement. Mais une chose est claire : Anne n’est pas une inconnue pour Chauvin.

Vers la fin, les rôles s’inversent et c’est la femme qui parle, se confie, exhibe son mal être mais son obsession demeure la même : comment introduire dans sa vie personnelle ce qui ressemble à l’amour, au plaisir et à l’harmonie ? On pourrait en dire tant et tant sur le dispositif pulsionnel de cette femme qui s’engage, dans cette affaire, dans un véritable gouffre, celui de son âme perturbée. Elle tente d’être au clair avec elle-même. Et une seule fois dans tout le roman Duras parle d’une femme adultère.

Quand on repense à son affection pour son enfant, on se demande si ce n’est pas l maternité que les femmes cherchent avant toute chose dans l’amour. Nietzsche l’avait plus ou moins dit : O êtres humains ! Vénérez la maternité, l’homme n’est jamais qu’un hasard…

Mais le plus grave est à venir. Vers la fin, les deux amants superposent leur main, puis ce sont leurs lèvres qui se frôlent. On n’en saura pas plus. Visiblement, l’amour, le vrai, celui que Anne cherche, n’est pas au rendez-vous

Chauvin ; Je voudrais que vous soyez morte.

Anne : C’est fait

 

Au fond, c’est peut-être la solution du problème. Mais l’amour existe, Dieu soit loué.

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