Pessah de la peur : le fidèle esseulé, confronté à lui-même…

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Cette mémorable année 2020 laissera des traces dans notre vie. Ceux qui auront la grande chance de lui survivre pourront, à juste titre, réciter la bénédiction du Gomel ainsi que la prière de shé-héhiyanou… Cette fois ci, ce sera amplement justifié.

Même les auteurs de science fiction les plus téméraires n’auraient jamais pu inventer une telle histoire : une plaie, pire que toutes les plaies d’Egypte réunies, enserre dans son rayon de mort, la terre dans son ensemble. Nous sommes soudain devenus tous égaux devant la maladie, une maladie contagieuse, qui, comme toutes les autres, est profondément injuste et frappe aveuglément tout autour d’elle. Ce qui est encore plus angoissant, c’est d’écouter les bilans de la maladie en fin de journée. On attend ardemment la moindre lueur d’espoir.

D’aucuns, plus croyants que d’autres, espéraient une sorte de miracle, un prodige de la science qui stopperait net la progression de cette pandémie. Et au moment où on met sous presse, rien n’arrive. Certes, un rabbin hassidique exerçant aux USA affirme avoir mis sur pied un protocole apte à combattre victorieusement la maladie. J’ai du mal à y croire, mais sait-on jamais. Et puis comment un simple médecin de ville des USA supplanterait les meilleurs laboratoires du monde entier…

Ce que je sais de science sûre, en revanche, c’est que depuis la seconde Guerre Mondiale on n’a jamais eu un tel Pessah ; contraint, isolé, sans famille, loin de chez soi, de ses amis, des invités, de la fête quoi…

Il faut savoir que Pessah commémore le premier événement national d’Israël en tant que peuple (‘am) et nation (lé’om), à savoir la sortie d’Egypte : c’est le tout début, les premiers commencements du judaïsme, aussi en tant que phénomène religieux qui allait marquer l’Histoire universelle. Chassé d’Egypte, grâce, nous dit la Tradition, à l’intervention répétée de la main de Dieu, cette bande d’anciens esclaves mettra quarante ans à se souder ensemble, à adopter un projet commun et à être animée d’une vision commune. Ces réprouvés, rescapés du désert, étaient en route pour fonder le monothéisme éthique. C’est l’apostolat du peuple juif à l’écrasante majorité de l’humanité.

Le récit de cette sortie d’Egypte est consigné dans une large partie du livre de l’Exode (qui porte bien son nom) et la fameuse Haggada de Pessah en est, en fait, le premier Midrash, la première explication homilétique connue. Et parallèlement à l’aspect strictement religieux et rituel, l’expulsion de tout levain, de tout aliment fermenté, tous les membres de la famille sont mobilisés pour que cette séparation d’avec le pain levé, le pain riche et nourrissant, devienne l’affaire de tous. Mais il faut voir au-delà : le levain symbolise la suffisance, l’assurance excessive de soi, de ses mérites et de ses capacités.

Enfin, j’en viens à l’aspect le plus humain, le plus fort, et qui va tant nous manquer si Dieu nous garde en vie encore quelques jours, c’est la fête familiale : à cette époque, le début du printemps, les beaux jours, tous se retrouvent autour de la table famillale élargie. On appelle cela le séder, c’est-à-dire l’ordonnancement, l’organisation de cette soirée réglée à la minute près. Il est rare que les sages talmudiques décrivent par le menu de telles soirées mais comme il s’agit d’une soirée unique en son genre, ils l’ont fait. C’est la veillée pascale dont on trouve trace même dans les Evangiles…

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