Lagerlöf, Jérusalem en Palestine (III)

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Il y a suffisamment d’éléments disparates dans ce beau roman pour pouvoir parler des relations interreligieuses, des rapports entre les différentes confessions ou des dénominations  religieuses. Dans ce cadre, je prends les différentes obédiences chrétiennes comme un ensemble, certes, hétéroclite mais à bien des égards, cohérent. Restent les musulmans, surtout les Turcs qui régissaient en ce temps là la terre d’Israël, et enfin les moins nombreux des trois, les juifs dont la plupart vivaient dans des conditions misérables.

L’auteure nous parle d’un pacha turc qui fait fonction de gouverneur de la ville. Ce potentat local avait une épouse qu’il adorait et pour laquelle il fit construire un somptueux palais. Malheureusement, peu de temps l’inauguration de ce très belle demeure, uns succession de deuils, dont celui de  la belle épouse et de l’une de ses filles, assombrirent la joie de résider dans un si beau palais. Le Pacha quitta ces lieux maudits et jura de ne plus jamais y remettre les pieds. Peu de temps après, il accéda au désir des Gordonniens de s’y installer, moyennant un bail. Ce ne fut pas facile mais on y parvint lorsque la douleur finit pas s’atténuer. Mais voilà, vu l’appartenance religieuse des nouveaux locataires, tous adeptes de sectes chrétiennes qui se détestaient cordialement les uns les autres, la rumeur (ou le téléphone arabe) finit par aboutir aux oreilles du Pacha qui se jura d’empêcher que cette maison, dédiée à la mémoire de sa bien-aimée disparue, ne devînt un lieu de débauche, de musique et autres  réjouissances que la sainte religion condamne.

Dans l’échange entre le Pacha et son serviteur, on a droit à l’expression de toute la méfiance et de tous les préjugés qu’un musulman moyen éprouve pour les adeptes du christianisme, considéré comme une religion non-monothéiste, en raison de la divinité trine qu’ils sont censés adorer. Le Pacha ne fait pas confiance à ses locataires chrétiens qu’il juge très rusés et qu’il entend chasser de chez lui, séance tenante, en dépit des remontrances de son propre serviteur : il va jusqu’à soupçonner que les chrétiens l’ont bel et bien acheté et que c’est  pour cette raison qu’il défend leur cause… Mais bien qu’arrivé sur les lieux sans s’être annoncé, ce brave potentat turc ne découvre rien de licencieux chez lui : les hommes se livrent à toutes sortes d’activités, les femmes vaquent à leurs occupations, bref, rien qui soit condamnable… En fin de compte, c’est un peu l’hommage que l’islam, par le truchement du Turc, rend au christianisme et aux vertus religieuses de ses adpetes…

Il reste à mentionner deux autres éléments concernant les musulmans du point de vue chrétien : comme les frères de la colonie prohibent, pour commencer, toute pratique à but lucratif, ils veulent faire affaire avec le gouverneur qui leur céderait son moulin contre une certaine somme d’argent. Mais les frères ne veulent pas d’argent, tandis que le Pacha, en bon Turc, n’accepte pas que l’on refuse de se faire payer. L’affaire tombe à l’eau…

La même chose se produit lorsque les jeunes filles de la colonie se proposent d’enseigner aux jeunes musulmanes la couture et la broderie. Mais elles tiennent à le faire sans rémunération, ce que l’effendi qui dirige l’école, refuse d’admettre… Mais, sans anticiper sur la suite, les choses finiront par s’arranger. Mais on voit bien qu’il existe des disparités, des différences d’approche et d’évaluation. Ce n’est pas encore les amitiés islamo- musulmanes mais on s’en rapproche. N’oublions pas que le livre fut publié en 1902, alors que Jérusalem et la Palestine étaient sous domination islamo-turque. La misère était le lot commun de toutes les populations ; le pays était à l’abandon et il n’était pas rare que la disette fît des ravages. Même deux décennies plus tard, en 1923, lorsque Gershom Scholem quitta sa ville natale, Berlin, pour se rendre à Jérusalem, il affirme dans ses Mémoires (De Berlin à Jérusalem, Albin Michel, 1984) que les crises alimentaires et sanitaires n’étaient pas rares. Et là, il ne s’agit plus de fiction littéraire mais de la dure réalité socio-économique…

Venons en à la population juive du pays qui retient peu l’attention de l’écrivaine suédoise ; j’ai déjà signalé la phrase où elle prétend que les juifs n’ont pas reconnu la messianité de Jésus car il ne se présenta pas sous la forme du prince de ce monde (sic)… Ailleurs, elle parle des juifs nécessiteux, de leurs lieux de rassemblent, mais sans vraiment entrer dans les détails. En revanche, au chapitre 14, intitulé Le combat d’Ingmar, les choses changent du tout au tout.

Résumons les faits : le héros de l’histoire, Ingmar, avait repéré dans une cour intérieure, dissimulée au regard extérieur, l’existence d’un hôpital dont les lits étaient  toujours inoccupés. On apprend assez vite les raisons de cette absence totale de fréquentation. L’établissement est tenu par des missionnaires anglais qui comptent sur les soins médicaux prodigués aux juifs en vue des convertir à la religion chrétienne. Conscients du danger et révoltés par  de telles bassesses, les juifs se jurèrent de ne jamais mettre les pieds dans cet hôpital.

Mais un jour, une vieille dame juive se blessa à la jambe devant chez elle. N’ayant  pas d’autre ressource, elle consentit à être admise dans cet hôpital malfamé aux yeux des juifs, à une condition : s’il lui arrivait malheur, elle demandait expressis verbis à être portée en terre dans le carré juif de Jérusalem. Et au bout de deux jours, la vieille dame succomba. Désireux de respecter la promesse faite à la vieille dame, les Anglais qui dirigeaient l’hôpital avertirent la communauté juive, priant ses membres de procéder  aux obsèques de la défunte. Et voilà que la réponse des Juifs à la requête des missionnaires anglais fut absolument négative : pour eux, cette dame ne méritait plus de sépulture juive puisqu’elle avait enfreint l’interdit. Par son geste, elle avait donc quitté sa communauté religieuse.

En désespoir de cause, les Anglais prient la décision de procéder eux-mêmes à l’enterrement de la défunte dans le secteur de Josaphat. Mais la nuit suivante, des inconnus vinrent déterrer la morte. Les Anglais procédèrent une nouvelle fois à l’enterrement et la même chose reproduisit : on déterra la pauvre femme.

L’affaire fit grand bruit  à Jérusalem et attira l’attention d’Ingmar qui allait payer de sa personne pour empêcher une troisième  profanation de la tombe. Il décide d’affronter les scélérats lui-même. Il se met en embuscade dans le cimetière et n’eut pas longtemps à attendre : les hommes se mirent au travail, ce qui alerta Ingmar. Celui-ci se jette sur eux, leur jette des pierres et réussit à les mettre en fuite. Mais ce n’est que partie remise car ils reviennent en force, s’emparent de notre Ingmar, le ligotent et l’abandonnent  entre deux tombes. Mais l’homme parvint à faire chuter l’un des agresseurs qui, en tombant sur lui, le blesse gravement à l’œil à l’aide de son couteau. Retrouvé par l’un des frères de colonie, on le soigne mais l’œil tuméfié est perdu…

On peut s’étonner que Lagerlöf ait choisi un tel incident pour caractériser la communauté juive locale de cette époque. Mais il est vrai aussi que juifs demeurant dans la ville sainte étaient mal vus, coupés des autres et leur refuge dans une orthodoxie sans nuance était une condition de leur survie. Le zèle convertisseur des missionnaires chrétiens était largement responsable de cet état de  fait

                                                          (A suivre)

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