Nicolas Sarkozy est il un justiciable comme le autres?

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La lettre ouverte de Nicolas Sarkozy aux Français : sur quelques principes relatifs à la quête de justice et d ‘équité

 

 

 

Ma première remarque portera sur ce qu’on appelle en Suisse alémanique eine unheilige Allianz, une conjonction condamnable au plan moral : l’alliance entre un scandale mettant en cause la justice et le concours de la presse. Si un site journalistique n’avait pas diffusé à grande échelle la transcription d’écoutes téléphoniques, bien ciblées, on n’aurait pas eu cette cascade de réactions : l’ancien chef de l’Etat se sentant injustement traité, voire persécuté pour ne pas dire traqué, a recouru aux grands moyens. Il a pris ce matin et même depuis hier au soir, l’ensemble de la nation à témoin… Il met ses compatriotes en garde, à tort ou à raison, contre les dérives d’une justice qu’il juge partisane et  qui instruit trop à charge. Comment peut-on s’en prendre à lui alors qu’il n’est pas mis en examen et qu’il n‘a donc pas accès au dossier, et, de ce fait, ne peut se défendre selon les voies de recours prévues par la loi ? Sa sortie, si j’ose dire, a déclenché une sèche réplique de l’actuel chef de l’Etat, relayé par ses ministres et les élus socialistes… Et depuis hier soir tard, toute la presse télévisuelle s’en donne à cœur joie, se grise de tous les commentaires, même les plus creux.

 

 

 

La lettre ouverte de Nicolas Sarkozy aux Français : sur quelques principes relatifs à la quête de justice et d ‘équité

 

 

 


 

 

 

Pendant ce temps là, les Français se préparent à s’exprimer à l’occasion des municipales et le gouvernement se lance dans une polémique sans valeur au lieu de lutter contre le chômage , l’insécurité et la morosité ambiante.

 

 

 

On permettra peut-être au philosophe de dire ce qu’il pense de tout cela sans prendre parti pour les uns ou les autres, même s’il pense qu’il y aurait beaucoup de choses à dire et à redire sur le fonctionnement de la justice, pas seulement en France mais un peu partout dans le monde.

 

 

 

Depuis l’Antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours, l’humanité croyante ou pensante a toujours rêvé d’instaurer sur cette terre un ordre éthique universel.  Que l’on s’en tienne à notre bonne vieille tradition judéo-chrétienne ou que l’on remonte plus haut vers les civilisations dont elle a hérité, on retrouve la même complainte : pourquoi l’injustice infeste t elle tous les secteurs de la vie humaine ? C’est l’incroyable complainte du livre de Job dont chacun reconnaît qu’il ne s’est jamais rendu coupable de la moindre infraction morale ou autre… Ne dit-il pas, face à ses compagnons, le verset naïf suivant : j’ai conclu un pacte avec mes yeux, ils ne regarderont aucune vierge… Signe que Job menait une vie familiale qui était tout sauf compliquée. Mais on oublie souvent que l’histoire ou l’allégorie de Job a eu des précédents dans l’Egypte ancienne et en Babylonie. C’est dire que l’aspiration à une justice humaine, sur terre, hic et nunc, a toujours hanté l’esprit des hommes. Et pourtant !

 

L’exemple le plus marquant met face à face justice divine et justice humaine qui tout en étant des homonymes n’ont, en vérité, rien à voir l’une avec l’autre. C’est ce qui se lit au chapitre XVIII du livre de la Genèse  lorsque le patriarche Abraham interpelle le Seigneur en ces termes : Celui qui JUGE toute la terre ne pratiquerait-il pas la JUSTICE ?

 

 

 

J’en viens à l’Ecclésiaste qui reprend à peu près les complaintes que Job tout en les aggravant en raison du désespoir abyssal dans lequel il nous plonge. Que dit-il ? Après avoir expliqué qu’il est revenu de tout, il clame sa triple passion pour la vérité, la justice et la joie… Curieux… encore la justice ! Il exhale sa colère en relevant que rien ne nous garantit que le fruit de nos efforts dans ce monde de misère où on st condamné à vivre, sera préservé : un héritier fou ou simplement insensé, va tout dilapider, ruiner une vie de travail et d’effort…… Pourquoi n y a t il aucun remède contre cela ? Ensuite l’Ecclésiaste se livre à cette belle et émouvante allégorie du grande âge (fin du chapitre XI début du chapitre final XII). On ne reprendra pas l’épilogue car c’est un ajout ultérieur destiné à cachériser le texte, à le rendre orthodoxe, faute de quoi sa canonicité, si problématique eût été inimaginable… Ce qu’il faut retenir, c’est le désespoir d’installer sur terre un ordre éthique à l’abri des critiques.

 

 

 

Est ce possible ? L’exemple que nous avons sous les yeux dans l’article du Figaro oppose deux légitimités (sensiblement équivalentes ?) : le pouvoir en place qui a déployé une énergie incroyable pour traiter certaines affaires impliquant l’ancien chef de l’Etat, et ce dernier qui  n’en peut plus de se voir ainsi désigné à l’indignité nationale…… Car c’est bien de cela qu’il s’agit, qu’on le veuille ou pas. Du coup, il réagit avec la combativité qu’on lui connaît et il le fait à 48 heures d’une élection déjà très difficile pour le pouvoir. Ce dernier aurait dû le prévoir. Car, qu’on croie ou non en l’indépendance de la justice, il est impossible de nier que quelqu’un, issu de l’institution judiciaire (juge, policier ou autre) a fourni ces transcriptions d’écoute à la presse, violant ainsi le fantomatique secret de l’instruction… Et on ne peut pas s’attendre à ce que le mis en cause lui dise merci.

 

 

 

J’en viens à un problème qui ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier, l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire : tous les régimes de droite comme de gauche l’ont fait, le font ou le feront. Quand on gouverne, il arrive tant de choses, tant de choses imprévues ou imprévisibles surviennent et le pouvoir en place est obligé de faire face. Par tous les moyens. Celui qui se plaint aujourd’hui a peut-être eu, hier ou avant-hier, une conduite non exempte de tout reproche. Celui qui proteste de sa bonne foi aujourd’hui et nie impressionner la justice, sera peut-être, demain ou après-demain, contraint de se plaindre des mêmes tourments infligés à ses adversaires politiques.

 

 

 

Lz nature humaine est ainsi, son aspiration à une justice impartiale relève presque de la mission impossible. Faut-il ennuyer les lecteurs en citant deux phrases absolument terribles de Hegel : Seule la pierre est innocente. De fait, il ne fait d’ombre ni pompe l’aire à personne (si l’on veut bien me passer cette formule triviale). Et enfin la seconde citation qui m’avait, dans ma vingtième année, arraché des larmes : Toute conscience poursuit le meurtre d’une autre conscience…

 

 

 

Nous est-il possible de sortir de cette quadrature du cercle, d’échapper à cette épée de Damoclès ? L’exemple que nous avons sous les yeux inciterait à répondre par la négative.

 

 

 

Le métier ou la profession de juge se révèle très difficile. On a parfois l’impression que certains, de droite ou de gauche, ne rendent pas la justice mais prononcent des verdicts, mus par d ‘autres considérations que l’équité pure.

 

 

 

L’équité, c’est ce qu’il nous faut. Mais est-elle de ce monde ? Des tribunaux d’équité, voilà de quoi nous avons besoin. Existeront-ils un jour ? Ce n’est guère certain quand on entend les déclarations de certains syndicats de la magistrature…  Personne ne peut analyser en profondeur ce que signifient pour un ou une juge, avoir des soupçons, se déterminer en fonction de son intime conviction, etc… Or, c’est précisément sur la foi de telles notions que furent décidées les écoutes qui plongent le pays tout entier dans un émoi sans nom…

 

 

 

Mais pour assainir et moraliser l’administration de la justice, il faudrait que nous changions de nature. Dire le droit n’est pas administrer la justice. Personne ne souhaite la judiciarisation de la vie. Pourtant, c’est bien ce que nous vivons chaque jour que D- fait.

 

 

 

Les Latins ont une sentence fort séduisante mais qui n’est qu’un mirage : fiat justitia, pereat mundus : que la justice soit, le monde dût il en périr.

 

 

 

Quelle erreur ! Le drame, le désastre, la disparition de notre monde, c’est justement ce que nous voulons éviter. Cela me fait penser au Dieu de la Genèse qui n’a pas trouvé d’autre façon de moraliser notre univers qu’en le détruisant par le Déluge.

 

 

 

Pr, c’est précisément un Déluge, celui qui scelle le dépérissement des valeurs morales, qui menace de nous engloutir et de tout emporter. Sauf si la raison finit enfin par l’emporter.

 

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