Pierre Nora et ses Recherches de France

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                                       Pierre Nora et ses Recherches de France

 

 

 

                                             La quête d’une France éternelle

 

 

 

Quand on entame la lecture d’un ouvrage de cette importance, on le fait toujours avec une certaine attente qui n’est pourtant pas une idée préconçue. Mais on en attend quelque chose. C’est évidemment le cas avec ses Recherches de France  Pierre Nora, l’un des plus grands historiens français de notre temps, reprend près d’un demi siècle de réflexions sur les notions constitutives de nation, d’identité, de mémoire , de république et de révolution. Mais le fil rouge de l’ouvrage est, sans conteste, l’idée ou la notion de mémoire, de lieux de mémoire. Ce thème est récurrent dans l’ouvrage, c’est un véritable Leitmotiv : on le sent affleurer dans les dix-huit études ou articles du livre. Et la dernière partie porte un titre hautement révélateur, Les chemins de l’identité. Or de quoi fait-on le plus mémoire, sinon de son identité ? Il est légitime, et même hautement recommandé, de chercher à savoir qui on est, d’où l’on vient et de quel legs nous sommes porteurs…  Et les toutes premières lignes de la 14e étude l’attestent largement. Pierre Nora y souligne la différence fondamentale entre les peuples qui se souviennent, et les autres. Les uns, écrit-il, enracinent le plus proche dans le plus lointain tandis que les autres  (p 359)

 

 

 

Que cherche-t-on durant toute sa vie, sinon à percer le mystère de ses origines et de son identité profonde ? Si je prends des exemples célèbres dans l’histoire de la philosophie, notamment médiévale, mais aussi moderne ou contemporaine (Maimonide, Thomas d’Aquin, Averroès, Spinoza,  Fichte , Hermann Cohen, Martin Buber, etc…) je réalise que derrière les spéculations les plus fouillées se profile une lancinante quête identitaire. Je ne dis pas d’emblée que c’est aussi le cas de Pierre Nora, mais cela pourrait bien l’être car derrière ces Recherches de France se cachent, me semble-t-il, les questions suivantes : qu’est-ce que la France et qu’est ce qu’être français ?

 

 

 

Cet ouvrage est véritablement inspiré de la première à la dernière ligne. Cela commence dès la présentation qui révèle autant de choses sur le contenu de l’ouvrage que sur la personnalité de l’auteur. Bien que la recherche historico-critique soit menée avec une grande rigueur, l’âme de l’auteur transparaît : Pierre Nora suit pas à pas ce qu’il décrit comme «les entrelacs de la nation, de la République et de la Révolution.» Et après avoir noté que la France réunit à l’état le plus pur  les différents éléments qui ont permis l’émergence de l’Europe moderne, il souligne qu’il a cherché à produire un portrait de la France qui soit au service de la France qui vient.. Ce n’est pas peu dire. Mais l’auteur pousse encore plus loin ce qu’il faut bien nommer son amour de ce pays, en se demandant si la France n’a pas existé avant la France.. Et c’est à la fin du dernier paragraphe que Pierre Nora se livre entièrement : il avait, dit-il, conçu jadis le projet de rédiger une thèse, jamais écrite, sur L’idée de nation depuis l’affaire Dreyfus jusqu’à la guerre de 1914… Mais le présent ouvrage constitue peut-être la réalisation de cette promesse non tenue à ce jour. Et Pierre Nora d’ajouter de manière significative : il n’est décidément pas si facile d’échapper à son destin. Déjà apparaît, avant même la première étude, l’idée que les interrogations du début de la vie sont une incontestable quête identitaire, pas seulement celle d’une France chérie, mais aussi la sienne propre, ou bien l’histoire de leur recherche à travers toutes ces décennies. Nous aurons l’occasion d’y revenir en analysant l’avant-dernier texte, La France et les Juifs, destins mêlés. Existerait-il meilleure illustration de notre propos ? Cette dernière subdivision s’intitule justement, Les chemins de l’identité..

 

 

 

Sans chercher à soumettre cette expression à une exégèse talmudique ni à confiner l’auteur à ses origines ethniques ou religieuses, je dois souligner qu’un auteur si éminent, un historien si réputé, n’utilise pas les mots à la légère. On n’échappe pas à son destin, écrit-il, et un peu plus haut, il évoque l’affaire Dreyfus, le drame de tout le judaïsme français, ce fameux franco-judaïsme qui a failli faire naufrage à cause de cet antisémitisme enragé. Il suffit de s’en référer à l’ouvrage de Hannah Arendt (même si ne je ne suis pas toujours d’accord avec elle) pour s’en convaincre.

 

 

 

Mais tout le livre qu’on a sous les yeux dans ce compte-rendu ne saurait être réduit à un quelconque débat autour d’une référence occultée ou signalée au judaïsme ou à la judéité. Ce serait au sens propre comme au figuré trop réducteur.

 

 

 

Dans un autre contexte, différent mais proche, je pense à une phrase du défunt philosophe Jacques Derrida avec lequel j’avais échangé une correspondance et que je devais rencontrer pour discuter avec lui. L’entretien n’eut pas lieu car l’homme était gravement malade et la mort le surprit avant notre rencontre. Dans une longue interview accordée, des années auparavant, à un journaliste du Monde, Christian Delacampagne, qui le rendait attentif à sa propre mentalité exégétique similaire à celle du Talmud, le philosophe fit une réponse en forme de pirouette qui m’avait jadis beaucoup intrigué : je ne connais pas le Talmud mais le Talmud, lui, s’ y connaît en moi… La langue allemande use d’une expression qu’elle est pratiquement la seule à connaître pour parler d’une intimité qui nous dépasse et qui s’inscrit en nous dès notre plus jeune âge : mit der Milch der Mutter gesogen (j’ai sucé cela avec le lait de ma mère).  Cela fait aussi penser au superbe ouvrage de Joseph Hayyim Yerushalmi, Le Moïse de Freud : judaïsme terminable et interminable.

 

 

 

Lorsqu’on diffère quelque peu, par ses origines ou ses convictions religieuses (qu’on en ait eu ou pas), de la masse de la population, on ressent des difficultés à se définir. Si les racines de l’individu ne sont pas profondément enfoncées dans le sol du pays qui l’a vu naître, il se pose aussitôt, consciemment ou inconsciemment, la question de l’appartenance. Relisons cette phrase en haut de la page 24 : le lieu du même, un symbole d’appartenance, un instrument d’enracinement à la terre, et au sol… De telles expressions méritent que l’on s‘ y arrête.

 

 

 

Dans la première étude consacrée à l’avènement de la nation, une formule de Rousseau retient l’attention ; il s’agit d’un projet de profession de foi à soumettre aux habitants de l’île de beauté. On y lit une déclaration qui rappelle étrangement la profession de foi du livre du Deutéronome (le fameux Shema Israël) avec le commandement d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa puissance (mé’odékha)… Ce rapprochement n’aurait peut être pas plu à Rousseau, ne plaira pas plus, probablement, à Pierre Nora, mais il s’est imposé à moi, en raison de ma lecture toute talmudique des textes..

 

 

 

Une chose continue de frapper l’observateur interne ou externe : l’adjonction systématique de l’adjectif national à toutes les institutions françaises depuis la chute de la monarchie : contrairement à Louis XIV qui s’estimait l’incarnation unique et exclusive du pays et de sa population, la Révolution et, dans son sillage, la république parle d’éducation nationale, d’assemblée nationale, de fête nationale, de communauté nationale, de représentation nationale, de deuil national, et dernier mais non moindre, de souveraineté nationale etc… Donc d’une réalité qui émane de la nation et lui appartient en propre. Pierre Nora montre bien les prétentions exclusivistes de chaque parti qui revendiquait pour lui seul la nation, notamment ( p 31) l’identification révolutionnaire de celle-ci…, réduisant au silence toute autre prétention venant d’ailleurs. On pense au mot terrible de Hegel selon lequel toute conscience poursuit le meurtre d’une autre conscience.

 

 

 

De la nation nous passons à la république qui a doté l’expérience démocratique d’un cadre institutionnel : la souveraineté monarchique a fait place à la souveraineté nationale. A l’aide d’une analyse diachronique très fine, Pierre Nora montre que ce qu’il nomme à juste titre la stabilisation de la république, a pris beaucoup de temps, alors qu’à ses origines, elle se confondait parfois avec une justice expéditive et des tribunaux d’exception. En somme, elle était très loin de respecter  la séparation des pouvoirs.

 

 

 

Après cela, nous lisons une brève étude sur Marx et la révolution de 1848 en France.  La déception de l’auteur du Capital n’a d’égale que sa haine et sa fureur.

 

 

 

Mais c’est l’article suivant qui a retenu toute mon attention, notamment lorsque je pris connaissance des confidences de Jules Michelet, l’éminent historien, sur lui-même et sur son rapport à la France. P.N. est vraiment fondé à parler d’hystérie..  Certes, le grand historien du XIXe siècle avait des raisons de réagir de la sorte, suite, notamment à son incroyable intimité avec les gisants et surtout en raison des drames survenus dans sa propre vie familiale. Et cela m’a rappelé une phrase d’un de mes professeurs d’histoire à la Sorbonne selon lequel l’Histoire… de Michelet nous en apprend plus sur Michelet que sur la France.

 

 

                                       Pierre Nora et ses Recherches de France

 

                                             La quête d’une France éternelle

 

Quand on entame la lecture d’un ouvrage de cette importance, on le fait toujours avec une certaine attente qui n’est pourtant pas une idée préconçue. Mais on en attend quelque chose. C’est évidemment le cas avec ses Recherches de France  Pierre Nora, l’un des plus grands historiens français de notre temps, reprend près d’un demi siècle de réflexions sur les notions constitutives de nation, d’identité, de mémoire , de république et de révolution. Mais le fil rouge de l’ouvrage est, sans conteste, l’idée ou la notion de mémoire, de lieux de mémoire. Ce thème est récurrent dans l’ouvrage, c’est un véritable Leitmotiv : on le sent affleurer dans les dix-huit études ou articles du livre. Et la dernière partie porte un titre hautement révélateur, Les chemins de l’identité. Or de quoi fait-on le plus mémoire, sinon de son identité ? Il est légitime, et même hautement recommandé, de chercher à savoir qui on est, d’où l’on vient et de quel legs nous sommes porteurs…  Et les toutes premières lignes de la 14e étude l’attestent largement. Pierre Nora y souligne la différence fondamentale entre les peuples qui se souviennent, et les autres. Les uns, écrit-il, enracinent le plus proche dans le plus lointain tandis que les autres  (p 359)

 

Que cherche-t-on durant toute sa vie, sinon à percer le mystère de ses origines et de son identité profonde ? Si je prends des exemples célèbres dans l’histoire de la philosophie, notamment médiévale, mais aussi moderne ou contemporaine (Maimonide, Thomas d’Aquin, Averroès, Spinoza,  Fichte , Hermann Cohen, Martin Buber, etc…) je réalise que derrière les spéculations les plus fouillées se profile une lancinante quête identitaire. Je ne dis pas d’emblée que c’est aussi le cas de Pierre Nora, mais cela pourrait bien l’être car derrière ces Recherches de France se cachent, me semble-t-il, les questions suivantes : qu’est-ce que la France et qu’est ce qu’être français ?

 

Cet ouvrage est véritablement inspiré de la première à la dernière ligne. Cela commence dès la présentation qui révèle autant de choses sur le contenu de l’ouvrage que sur la personnalité de l’auteur. Bien que la recherche historico-critique soit menée avec une grande rigueur, l’âme de l’auteur transparaît : Pierre Nora suit pas à pas ce qu’il décrit comme «les entrelacs de la nation, de la République et de la Révolution.» Et après avoir noté que la France réunit à l’état le plus pur  les différents éléments qui ont permis l’émergence de l’Europe moderne, il souligne qu’il a cherché à produire un portrait de la France qui soit au service de la France qui vient.. Ce n’est pas peu dire. Mais l’auteur pousse encore plus loin ce qu’il faut bien nommer son amour de ce pays, en se demandant si la France n’a pas existé avant la France.. Et c’est à la fin du dernier paragraphe que Pierre Nora se livre entièrement : il avait, dit-il, conçu jadis le projet de rédiger une thèse, jamais écrite, sur L’idée de nation depuis l’affaire Dreyfus jusqu’à la guerre de 1914… Mais le présent ouvrage constitue peut-être la réalisation de cette promesse non tenue à ce jour. Et Pierre Nora d’ajouter de manière significative : il n’est décidément pas si facile d’échapper à son destin. Déjà apparaît, avant même la première étude, l’idée que les interrogations du début de la vie sont une incontestable quête identitaire, pas seulement celle d’une France chérie, mais aussi la sienne propre, ou bien l’histoire de leur recherche à travers toutes ces décennies. Nous aurons l’occasion d’y revenir en analysant l’avant-dernier texte, La France et les Juifs, destins mêlés. Existerait-il meilleure illustration de notre propos ? Cette dernière subdivision s’intitule justement, Les chemins de l’identité..

 

Sans chercher à soumettre cette expression à une exégèse talmudique ni à confiner l’auteur à ses origines ethniques ou religieuses, je dois souligner qu’un auteur si éminent, un historien si réputé, n’utilise pas les mots à la légère. On n’échappe pas à son destin, écrit-il, et un peu plus haut, il évoque l’affaire Dreyfus, le drame de tout le judaïsme français, ce fameux franco-judaïsme qui a failli faire naufrage à cause de cet antisémitisme enragé. Il suffit de s’en référer à l’ouvrage de Hannah Arendt (même si ne je ne suis pas toujours d’accord avec elle) pour s’en convaincre.

 

Mais tout le livre qu’on a sous les yeux dans ce compte-rendu ne saurait être réduit à un quelconque débat autour d’une référence occultée ou signalée au judaïsme ou à la judéité. Ce serait au sens propre comme au figuré trop réducteur.

 

Dans un autre contexte, différent mais proche, je pense à une phrase du défunt philosophe Jacques Derrida avec lequel j’avais échangé une correspondance et que je devais rencontrer pour discuter avec lui. L’entretien n’eut pas lieu car l’homme était gravement malade et la mort le surprit avant notre rencontre. Dans une longue interview accordée, des années auparavant, à un journaliste du Monde, Christian Delacampagne, qui le rendait attentif à sa propre mentalité exégétique similaire à celle du Talmud, le philosophe fit une réponse en forme de pirouette qui m’avait jadis beaucoup intrigué : je ne connais pas le Talmud mais le Talmud, lui, s’ y connaît en moi… La langue allemande use d’une expression qu’elle est pratiquement la seule à connaître pour parler d’une intimité qui nous dépasse et qui s’inscrit en nous dès notre plus jeune âge : mit der Milch der Mutter gesogen (j’ai sucé cela avec le lait de ma mère).  Cela fait aussi penser au superbe ouvrage de Joseph Hayyim Yerushalmi, Le Moïse de Freud : judaïsme terminable et interminable.

 

Lorsqu’on diffère quelque peu, par ses origines ou ses convictions religieuses (qu’on en ait eu ou pas), de la masse de la population, on ressent des difficultés à se définir. Si les racines de l’individu ne sont pas profondément enfoncées dans le sol du pays qui l’a vu naître, il se pose aussitôt, consciemment ou inconsciemment, la question de l’appartenance. Relisons cette phrase en haut de la page 24 : le lieu du même, un symbole d’appartenance, un instrument d’enracinement à la terre, et au sol… De telles expressions méritent que l’on s‘ y arrête.

 

Dans la première étude consacrée à l’avènement de la nation, une formule de Rousseau retient l’attention ; il s’agit d’un projet de profession de foi à soumettre aux habitants de l’île de beauté. On y lit une déclaration qui rappelle étrangement la profession de foi du livre du Deutéronome (le fameux Shema Israël) avec le commandement d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa puissance (mé’odékha)… Ce rapprochement n’aurait peut être pas plu à Rousseau, ne plaira pas plus, probablement, à Pierre Nora, mais il s’est imposé à moi, en raison de ma lecture toute talmudique des textes..

 

Une chose continue de frapper l’observateur interne ou externe : l’adjonction systématique de l’adjectif national à toutes les institutions françaises depuis la chute de la monarchie : contrairement à Louis XIV qui s’estimait l’incarnation unique et exclusive du pays et de sa population, la Révolution et, dans son sillage, la république parle d’éducation nationale, d’assemblée nationale, de fête nationale, de communauté nationale, de représentation nationale, de deuil national, et dernier mais non moindre, de souveraineté nationale etc… Donc d’une réalité qui émane de la nation et lui appartient en propre. Pierre Nora montre bien les prétentions exclusivistes de chaque parti qui revendiquait pour lui seul la nation, notamment ( p 31) l’identification révolutionnaire de celle-ci…, réduisant au silence toute autre prétention venant d’ailleurs. On pense au mot terrible de Hegel selon lequel toute conscience poursuit le meurtre d’une autre conscience.

 

De la nation nous passons à la république qui a doté l’expérience démocratique d’un cadre institutionnel : la souveraineté monarchique a fait place à la souveraineté nationale. A l’aide d’une analyse diachronique très fine, Pierre Nora montre que ce qu’il nomme à juste titre la stabilisation de la république, a pris beaucoup de temps, alors qu’à ses origines, elle se confondait parfois avec une justice expéditive et des tribunaux d’exception. En somme, elle était très loin de respecter  la séparation des pouvoirs.

 

Après cela, nous lisons une brève étude sur Marx et la révolution de 1848 en France.  La déception de l’auteur du Capital n’a d’égale que sa haine et sa fureur.

 

Mais c’est l’article suivant qui a retenu toute mon attention, notamment lorsque je pris connaissance des confidences de Jules Michelet, l’éminent historien, sur lui-même et sur son rapport à la France. P.N. est vraiment fondé à parler d’hystérie..  Certes, le grand historien du XIXe siècle avait des raisons de réagir de la sorte, suite, notamment à son incroyable intimité avec les gisants et surtout en raison des drames survenus dans sa propre vie familiale. Et cela m’a rappelé une phrase d’un de mes professeurs d’histoire à la Sorbonne selon lequel l’Histoire… de Michelet nous en apprend plus sur Michelet que sur la France.

 

De Michelet on passe à un autre personnage éminemment complexe, Ernest Lavisse qui a marqué autant que son prédécesseur l’historiographie française. Une remarque qui a son importance dans le regard croisé que Français et Allemands portent sur leur pays respectif, se lit en page 84 : Pierre Nora relève avec raison que nous ne possédons pas en France d’homme de lettres ayant, comme dans le pays voisin, exercé le rôle de directeur de la conscience nationale, comme von Ranke ou Théodore Mommsen, et pour les juifs allemands Heinrich Grätz, le père fondateur de l’historiographie juive moderne.  P. N. conclut justement : dans les premières décennies de la France républicaine, ce fut l’enseignement même de l’histoire qui l’assuma (ce rôle)..  Pourtant, on peut dire que de part et d’autre du Rhin, des hommes aussi différents que Renan en France et Fichte en Allemagne sont intervenus dans le désarroi des lendemains de défaite nationale : Avec ses Discours à la nation allemande, Fichte relève le gant et promet un avenir meilleur à son peuple, allant jusqu’à user d’une métaphore biblique tirée du prophète Ezéchiel (ch. 37) : la résurrection de tous ces morts, de ces ossements desséchés qui vont reprendre leur marche victorieuse…… Plus tard, la roue de  la fortune aidant, Renan prononcera à son tour ce fameux discours en Sorbonne en 1871, La réforme intellectuelle et morale de la France… Comme de l’autre côté du Rhin, c’est un philosophe-historien qui réagit au plan intellectuel et spirituel, non pas un général ni  un maréchal de France. On verra plus tard, dans ll’évolution de son histoire, ce pays aimera confier son destin à un homme providentiel, un général (de Gaulle) et un marchal (Pétain)

 

Mais Pierre Nora conteste ce rôle autoproclamé de pédagogue républicain de Lavisse.. (p 86). Tous les hommes qui ont joué un rôle ou qui ont cru en avoir joué un dans la vie de leur pays, se livrent à des retouches dans l’autoportrait qu’ils entendent léguer à la postérité : Nietzsche l’a fait dans sa Rétrospective autobiographique, Renan l’a fait dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, et bien d’autres..

 

La France a eu l’universel dans son particulier, cette belle phrase qui se lit (p 28), bien avant l’étude consacrée à Lavisse s’applique entièrement à ce personnage plutôt complexe et qui a forgé une certaine image de la conscience nationale, apprise par des millions de Français, petits et grands, comme pour nous avec le manuel de Malet-Isaac.. On reste bouche bée devant le nombre de rééditions de ses manuels et les critiques acerbes de Charles Péguy, ulcéré par la mauvaise appréciation de Lavisse alors qu’il s’était porté candidat à un prix de l’Académie, n’y changeront rien. L’homme reste assez insaisissable mais plein de ressources et de talents. En plus de capacités indéniables, ce fut probablement l’origine modeste et la nécessité absolue de réussir s’il voulut quitter le milieu qui l’avait produit, qui furent l’élément moteur de son ascension si rapide. Pierre Nora se livre à une minutieuse comparaison des différents développements de Lavisse et de son équipe de documentaliste-rédacteurs sur les mérites et les inconvénients de la royauté, de la république, de l’église ;  ce qu’il dit de l’amour de la patrie, ce qu’il écrit dans un manuel d’ instruction civique, publié sous un pseudonyme parlant, Pierre Laloi (sic), comme cette phrase, ne s’invente pas : l’amour de la patrie ne s’apprend point par cœur, il s’apprend par le cœur (p 125 in fine). C’est dans ces petits manuels d’histoire (les petits Lavisse) qu’il faut chercher l’idéologie de l’auteur (p 106). Et c’est bien vrai car celle-ci fut ingurgitée par des millions de petits Français. Cette historiographie quelque peu orientée, (mais peut-on le lui reprocher ? C’est l’époque qui le voulait ainsi) avait pour but non pas de servir l’objectivité historique mais de former des  citoyens, des patriotes et des soldats. Relisons ce que Lavisse  disait en pensant à la flèche de la cathédrale de Strasbourg annexée par le IIe Reich de Guillaume II !

 

Ceci n’est pas là l’expression d’un nationaliste chauvin, on sent chez ce grand historien qui sut s’adapter aux différents régimes de son pays, la défense d’un nationalisme à vocation universaliste puisqu’il unit presque toujours la défense de la France à celle des droits de l’humanité tout entière dont la France serait le modèle. Il suffit de se souvenir de ces nous de pluriel et non de majesté par lesquels il magnifie les entreprises coloniales, considérées comme les plus belles pages de l’histoire nationale. La France, animée d’une mission civilisatrice, notamment en Afrique. (En défendant la France, nous défendons toute la terre… p 129).

 

Après un instructif détour par deux textes consacrés respectivement au Panthéon de Pierre Larousse et au Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson où se lit belle phrase (… que l’école sans Dieu est une religion de l’école et que la morale n’est pas un dogme de l’église, mais une contrainte de la raison, sans obligations ni sanctions (p 172), Pierre Nora s’en revient à Lavisse (qui semble le passionner) dans un véritable mémoire, La synthèse républicaine, l’Histoire de France d’Ernest Lavisse. Dans une interview accordée au journal La Croix, Pierre Nora parle de sa découverte d’un livre de ce grand historien alors qu’il se trouvait en Algérie pour la durée de son service militaire…

 

En exerçant sa sagacité sur cette œuvre monumentale effectuée sous la direction et le contrôle  de Lavisse (sauf vers la fin de sa vie, lorsque le poids de l’âge et de la maladie l’en ont un peu empêché), Pierre. Nora tresse à la science historique et aux historiens des couronnes très méritées. Il note avec raison qu’aucune autre discipline ne dispose d’une surface comparable (p 176).Vers la fin du XIXe siècle, on assiste à une floraison de sociétés savantes qui s’aventurent dans le domaine historique et qui ont produit de remarquables travaux. Ce fut aussi le cas de la Société des Etudes Juives, fondée à Paris sur le modèle de la Wissenschaft des Judentums en Allemagne, et animée par deux grands rabbins qui furent de fins lettrés, Zadoc Kan et Israël Lévi.. Et l’on se rend compte que, pour cette époque, la seule vérité qui existait était la vérité historique ; partant, quiconque voulait explorer les fondements d’une doctrine, d’une pensée ou d’une réalité politique, devait se livrer à une investigation historique.. Le véritable historien est un philologue ! C’est très juste, le grand philosophe allemand, Hermann Cohen, (ob. 1918), fondateur de l’école néo-kantienne de Marbourg, a formulé à peu de choses près la même exigence : Das Philologische muß zuerst in Ordnung sein… On ne saurait mieux dire. Et Renan lui-même a fait ses premières armes à la IV section de l’EPHE, celle des sciences philologiques, importées directement d’outre-Rhin. De même que la notion de séminaire à l’EPHE (Seminar, de l’autre côté du Rhin)

 

Pierre Nora ne méconnaît nullement l’importance de l’influence allemande sur l’école historique française, même si la cuisante défaite de 1870 a totalement déplacé le centre de gravité de cette influence. Pourtant, cela n’empêcha pas le grand Charles Andler de fonder l’école française de germanistique. Dans son discours programmatique, il conseillait de se concentrer sur l’Allemagne spirituelle (das geistige Deutschland) et de ne pas se laisser décourager pr l’autre Allemagne, bismarckienne, militariste et belliciste.  Le puissant voisin de l’est  a pesé de tout son poids dans  la définition et la présentation de soi de ce côté-ci du Rhin. Et c’est l’histoire qui était à l’œuvre, plus précisément l’historiographie. On est bien contraint de parler ici de l’histoire officielle, c’est-à-dire d’une version des faits qui n’est pas nécessairement fausse mais qui est un peu orientée. Le culte obsessionnel de la patrie  (p 195) est un résultat direct de la pression germanique sur la France qui avait été amputée de deux provinces auxquelles elle était viscéralement attachée. Je renvoie à cette évocation pratiquement obsessionnelle de la cathédrale de Strasbourg par Lavisse, à laquelle on faisait allusion plus haut..

 

Plus généralement, les problèmes posés par l’entreprise de Lavisse et de son équipe peuvent se résumer ainsi : comment comprendre son passé si ce n’est par l’histoire ? Mais la Révolution avait coupé la France d’une partie de sa propre histoire. Or, l’histoire de France ne commence pas avec la Révolution. Comme le notait l’auteur précédemment dans une belle formule, la France existait avant la France. Le tout est de savoir de laquelle nous parlons.

 

Cette histoire de France me semble aussi difficile à écrire que celle de l’Israël ancien où nous ne disposons que des matériaux bibliques, souvent redondants, voire contradictoires. Et en outre, c’est une vision théologique de l’Histoire, ou une Histoire «théologisée» : Dieu est le seul et unique agent, la source de tout ce qui survient ici-bas, tous les événements ne s’expliquent que par son action et la volonté divine est le seul principe efficient. Je prendrai un seul exemple : l’institution royale prévue dans le Deutéronome alors que dans un livre réputé plus tardif, celui de Samuel, on assiste à de violents couplets anti monarchiques.. Qui croire ? Et cela se complique singulièrement lorsqu’il s’agit de légitimer la dynastie davidique qui sera, pour la royauté d’Occident, la matrice de la monarchie de droit divin… Or, les deux livres de Samuel décrivent par le menu les luttes incessantes menées par David pour accéder enfin au trône de Judée et d’Israël, dont la dévolution lui a été pourtant assurée par l’oracle divin… On sent bien que le courant charismatique judée a voulu  enfermer les événements historiques dans un cadre (pour ne pas dire un carcan) théologique.

 

Difficile d’établir une transition entre ce qui précède et ce qui va suivre : en effet, l’Action Française, qui retient sur quelques pages l’attention de l’auteur, était évidemment royaliste, mais on ne comprend toujours pas l’emprise que ce mouvement largement réactionnaire (au sens propre du terme) a pu exercer sur certains secteurs de la population française. Deux dates, indique Pierre Nora, revêtent une grande importance pour le mouvement de Charles Maurras : le 11 novembre 1918 et l’automne 1940 qui signe la  grave défaite française et l’arrivée du pétainisme. Mais ce qui frappe le plus le lecteur, peu averti de ces choses, c’est l’influence de ce mouvement d’idées sur des hommes aussi intelligents et aussi humanistes que Roger Martin du Gard et André Malraux, lequel, en 1923, ne faisait pas mystère de son admiration pour Maurras (voir p  253, note 1). Et Thierry Maulnier qui n’hésitait pas écrire que  l’Action Française dispose d’une autre force faite de tous ceux qui l’ont quittée… Parlons nous d’une idéologie politique ou, tout au contraire, d’une affection de longue durée, d’une maladie incurable ?

 

C’est à ce même Malraux que Pierre Nora donne la parole dès la première ligne de l’étude suivante sur le gaullo-communisme ! Le thuriféraire le plus exalté du général et de la Ve République avait dit, en substance, qu’entre nous (le RPF)  et les communistes, il n y a rien ! Mais il ne s’agit là que d’une entrée en matière. La fine analyse de P.N. montre combien de Gaulle a été critiqué de son vivant pour être porté aux nues et adulé presque unanimement après sa mort. Cette mémoire gaulliste est aux antipodes de la mémoire communiste : alors que de Gaulle semble ressuscité, appelé  à vivre éternellement au sein de l’histoire de France (Antoine Sanguinetti : tout le monde a été, est ou sera gaulliste), le communisme a pratiquement disparu et son existence est, même aujourd’hui, purement résiduelle. L’analyse de ce vis-à-vis, de ce face à face qui a duré des décennies, est très bien menée ici. Au fond, le communisme n’est toujours pas sorti du purgatoire dans lequel il a basculé, alors que le gaullisme s’est forgé une mythologie triomphante qui s’est même incorporée à l’histoire de la France contemporaine. L’univers du compagnon n’est pas vraiment celui du camarade (p 294) ; chacun opère un tri dans le type de mémoire qu’il s’est lui-même confectionné. Avec cette approche comparatiste nous tenons une belle étude d’un politologue doté d’une grande finesse. Au fond, tant le gaullisme que le communisme constituent des phénomènes de mémoire (p 264). Le gaullisme est une mythologie qui convenait bien aux Français que le général a tiré d’un état de paresse et de léthargie à peine imaginables. Le général leur a donné l’impression, au lendemain de la libération de Paris, que cet affranchissement de la tutelle de l’ennemi nazi était leur propre œuvre. Ce fut l’époque de la création de ces deux grands mythes : la grandeur de la France (une certaine idée de la France) et  l’indépendance nationale… La politique étrangère du pays était même marquée d’un certain anti-américanisme. Et cette phrase de Malraux est éloquente, même si on peut l’interpréter de différentes manières : la France n’est elle-même que quand elle rêve… (p 287). Avec ce commentaire assassin de Jacques Ozouf : les douceurs de l’amnésie Mais au fond, toute histoire nationale fait fond sur des mythes qui lui permettent de continuer à croire en elle et à espérer. Ces soixante pages très denses, qu’on lit le crayon à la main, constituent une véritable opération de démythification de l’histoire de la France contemporaine.

 

Ce développement de la France au sein d’une Europe, régulièrement ravagée par des guerres religieuses ou d’une autre nature, s’oppose à celui des USA, ce qui pousse l’auteur à parler d’un contre-exemple américain. C’est particulièrement valable lorsqu’on évoque le statut des intellectuels dans les deux pays… Quand on aborde cette subdivision du livre on se défend mal d’une impression  étrange : n’est ce pas hors sujet ? Pas du tout, surtout quand on relève distinctement toutes ces divergences  qui séparent les deux rives de l’Atlantique : la Révolution française s’est vécue comme un point d’origine, l’américaine comme un point d’arrivée  (p 325).

 

 Sans même parler d’un antiaméricanisme primaire que nos amis d’outre-Atlantique nous ont souvent reproché, non sans quelque raison, la France n’a pas du tout la même relation à l’histoire. De l’Amérique ou de la France, laquelle, culturellement parlant, paraît la province de l’autre ? (p 341) Les USA ont eu plus d’un âge d’or et les immigrants qui s’y sont établis ont fini par couper les anciennes racines qui les reliaient à la vieille Europe. Mais les événements qui jalonnent la vie de cette grande et si jeune nation ont façonné une conscience historique, une conscience de soi (Selbstdarstellung) assez spécifique et qui ne fait pas l’unanimité parmi les historiens de ce pays. Est-ce l’Amérique des pionniers, celle de la conquête de l’ouest (westward movement), celle la conquête de l’espace, ou simplement le pays qui se crée toujours de nouvelles frontières, un peu comme un cavalier pratiquerait le saut d’obstacles de plus en plus hauts ?

 

L’impact religieux semble absent ici, alors qu’il compte tant aux USA, contrairement à la France qui a tout fait pour ignorer ce que les hauts fonctionnaires nomment du bout des lèvres et avec une excessive prudence, le fait religieux… Dans cette même interview à La Croix, P.N. se défend de tout sentiment religieux, ce qui est son droit. Mais il commet peut-être (révérence gardée) une erreur d’interprétation : le sentiment religieux peut revivre et se développer sous une tout autre forme, voire à l’insu du sujet… Et puis, il convient de faire le départ entre la religion, d’une part, et le religiosité, d’autre part. J’ai bien aimé lire cette phrase d’un prêtre (anonyme ?) : C’est notre grand devoir d’être les historiens du Seigneur (p 384). Non que je pense que l’histoire ait un rôle ancillaire à jouer à l’égard de la théologie ou de je ne sais quel crédo. Cela m’a simplement rappelé une phrase du roman de formation Heinrich von Ofterdingen de Novalis : Seuls les craignant-Dieu (gottesfürchtig) peuvent écrire l’Histoire… Il est vrai que la culture allemande est inconcevable sans la littérature biblique qui a été la matrice de la langue de Goethe, véritable legs de Luther à la vie intellectuelle et spirituelle de son pays.

 

Nous arrivons à la dernière partie de ce livre qui s’ouvre par une savante étude sur la notion de génération. Ici éclate la richesse de ce volume, tant l’analyse fine et l’érudition contrôlée se marient harmonieusement. Si l’idée de génération a forcément sauté aux yeux des observateurs contemporains grâce à la poussée éruptive de mai 68, c’est en fait la Révolution de 89 qui l’instaura. Le passé n’est pas la loi, la monarchie héréditaire est inacceptable et aucune génération n’a le droit d’en enchaîner une autre. Condorcet : Une génération n’a pas le droit d’asservir à ses lois une génération future. Certes, mais une telle approche ruine jusqu’aux fondements l’idée de tradition religieuse, familiale, etc.. Dans de telles conditions, aucune règle normative héritée du passé (droit canonique, halakha, sunna) ne saurait subsister. Or, dans le domaine religieux, le continuum est de rigueur, mais la Révolution était tout sauf religieuse. Quand on réfléchit sérieusement sur certaines expressions renfermant ce terme de génération, on peut se demander si cela  ne relève pas aussi un peu du déterminisme, voire de la fatalité. P.N. n’omet jamais de puiser des exemples dans l’actualité la plus brûlante : c’est ainsi qu’il évoque la génération Mitterrand, la génération SOS racisme, la génération de la pilule, etc… Et Gilles Deleuze qui a dit un jour, parlant de lui-même et de ses condisciples : nous sommes une génération assassinée par l’histoire de la philosophie…

 

Même la Bible ne fait pas exception : la génération de la tour de Babel (celle de l’éclatement de l’humanité en familles humaines dispersées et parfois ennemies), la génération du Déluge, la génération du désert (condamnée à l’extinction avant l’entrée en terre promise). Même le Décalogue  (Exode 20 et Deutéronome 5) y fait clairement allusion lorsqu’il parle de la troisième et de la quatrième génération des ennemis de Dieu. Les écrits sapientiaux, comme l’Ecclésiaste  commencent par cette réflexion désabusée : une génération s’en va, et une génération s’en vient, mais la terre, elle, demeure à tout jamais. Même les Psaumes s’y arrêtent : D’une génération à l’autre, on chante tes œuvres…

 

Si je me contente de simplement mentionner la savante étude portant sur  La voie royale des mémoires d’Etat où l’auteur révèle une fois de plus son art de dévoiler des richesses insoupçonnées et de faire des rapprochements auxquels on ne pense de prime abord, c’est parce qu’on accède enfin à une belle étude intitulée, La France et les Juifs, destinés mêlés  et qui m’intéresse au plus haut point.

 

On relèvera d’abord que le terme destin revient dans le titre alors qu’on le trouvait dans les premières du livre (on n’échappe pas à son destin…). Il y a eu le siècle des nationalismes, et depuis quarante ans environ, c’est le siècle des identités. Pierre Nora juge justement que l’identité juive et l’identité française sont imbriquées l’une dans l’autre (p 516). Il faudrait parler de l’identité au pluriel car il y a plusieurs identités juives, pas seulement en France, mais dans le monde, voire même (et surtout) en Israël. Mémoire et identité sont intimement liées. On retrouve ici une mémoire juive paradigmatique, si chère à Yérushalmi, un historien remarquable, ami de Pierre Nora. : il existe un judaïsme  (la halakha, de la règle normative religieuse) et une judéité, plus large, vague, insaisissable.. Ce que l’auteur américain décrivait respectivement par judaïsme terminable et judaïsme interminable. Mais c’est la judéité dont on se débarrasse le plus difficilement alors que la décision de mettre fin à toute pratique religieuse ne fait pas problème. On dispose de cas célèbres : Sigmund Freud, Ernst Bloch, Erich Fromm et tant d’autres…

 

A presque tous les grands moments de son histoire la France a croisé le destin des juifs. La Révolution qui les émancipés, l’Affaire Dreyfus qui les a traumatisés et Vichy qui les a ostracisés, voire pire, livrés à l’extermination. En d’autres termes, la Shoah. La Révolution mise à part, le dénominateur commun à tous ces événements fondateurs porte un nom : l’antisémitisme. L’Affaire a coupé le pays en deux camps antagonistes. On peut même dire que l’identité française qui a émergé de ce féroce combat est celle qui a cours aujourd’hui. Les valeurs de la Révolution (la France, pays des droits de l’homme, porte-drapeau de la liberté, de  la fraternité, terre d’accueil, figure de proue du droit d’asile, etc) sont naturellement devenues celles de la République, mais vraiment de tous les Français puisque les lois de Vichy n’ont pas vraiment buté contre l’opposition (même larvée) de nos compatriotes…

 

Quand on effectue des recherches dans ce domaine, on relève avec stupéfaction qu’après la guerre, personne ne voulait entendre parler du génocide et même les survivants ne souhaitaient qu’une chose : oublier, se faire oublier. Aujourd’hui, chaque année voit paraître des dizaines d’ouvrages (d’inégale valeur) sur les juifs et leur histoire ; ce n’était pas le cas dans les années soixante. Il était très rare que les grande presse nationale fît état d’un livre ou d’un événement  culturel strictement juif. En revanche, Israël était fréquemment cité (et pas toujours de manière positive) surtout après la victoire remportée par l’Etat hébreu lors de la guerre des six jours. Lycéen à l’Ecole Maimonide à Boulogne sur Seine, je me rendais chaque semaine à la bibliothèque municipale pour emprunter les livres d’Elie Wiesel (La nuit, l’Aube, le Jour) que je dévorais durant le week end. De temps en temps, un événement ou un non événement défrayait la chronique, comme La lettre ouverte aux Juifs de France de Roger Ikor.. C’est seulement à la fin des années quatre-vingt-dix et au début des années deux mille qu’un grand journal nationale comme Le Figaro a publié des articles sur le nouvel an juif ou le jour des propitiations (Yom kippour)

 

Cette relation binaire Juifs / France ira en se compliquant singulièrement lorsqu’un troisième élément viendra compléter ce binôme pour en faire un trinôme : Israël. De la parole du général de Gaulle, Israël, notre ami, notre allié, à la phrase prononcée lors d’une mémorable conférence de presse, les juifs, peuple d’élites, sûr de lui et dominateur, il y a un abîme qui s’ouvre sous nos pieds… C’est, à tout le moins, ainsi que la communauté juive de France l’a vécu. A ce changement total d’attitude il y a plusieurs explications : débarrassée du boulet de la colonisation, libre de ses mouvements après l’indépendance de l’Algérie, la France, puissance méditerranéenne, cherche à reprendre pied dans un monde arabo-musulman auquel la liaient précédemment de multiples liens, notamment commerciaux mais aussi culturels. De quel poids pouvait peser un petit Etat juif entouré d’ennemis qui, pris dans leur ensemble, totalisaient 22 Etats ?! On en viendrait presque à avoir de la compréhension pour les hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay dont le penchant pro-arabe, et donc anti-israélien, est presque proverbial …

 

Cet sentiment anti-israélien diffus qui servait parfois à dissimuler un antisémitisme à peine masqué a suscité chez les juifs de France, bien plus qu’une mémoire ou un identité, un nouveau réflexe, celui de la solidarité avec un Etat juif, menacé dans son existence même par d’implacables ennemis qui s’étaient jurés sa perte. Et ce, par tous les moyens. C’est aux années soixante-dix que remontent les premiers mouvements de l’aliya (émigration en Israël). Un éminent universitaire auquel nous avions succédé à jadis à la faculté de Strasbourg, André Neher, donna le signal du départ : juif religieux, poète et savant tout à la fois, Néher a dit publiquement que sa place était aux côtés de son peuple menacé une nouvelle fois d’extermination. Grâce à la bonne volonté d’un grand universitaire protestant, le président de l’Université de Strasbourg II, Etienne Trocmé, Néher obtint le droit de finir sa carrière comme professeur détaché au CNRS à Jérusalem. A Strasbourg, son geste ne resta pas sans conséquences : de nombreux parents envisagèrent alors d’envoyer leurs enfants entamer des études à l’Université Hébraïque de Jérusalem où ils constitueront une sorte de tête de pont pour l’établissement de leurs familles.

 

Un autre élément allait , les années aidant, jouer un rôle essentiel dans la définition du nouveau portrait du juif français contemporain : la mémoire de la Shoah au point que certains, surtout aux USA, ont cru bon de dénoncer la Shoah industry tandis qu’en France certains mettaient en garde contre le développement d’une  théologie, voire même d’une religion de la Shoah qui se ferait au détriment du judaïsme lui-même, pris comme doctrine religieuse ou philosophie de vie. A un moment donné, la quasi totalité des étudiants des judaic programms se consacraient à des Holocasut studies… Le phénomène s’est étendu à la France un peu plus tard.

 

Le monde chrétien lui-même ne resta pas insensible à ces mutations plus ou moins profondes : la notion de repentance vit le jour au sein de l’église catholique, sous l’impulsion, il est vrai, d’une Aron Lustiger, né juif mais devenu cardinal… La haute hiérarchie catholique fit alors, dans son écrasante majorité , honneur à l’Evangile dont elle avait la charge et la garde. Un éminent prélat,  Le cardinal Decourtray ; primat des Gaulles, demanda pour ses obsèques que l’on récitât aussi le kaddish sur le parvis de la cathédrale de Lyon et que son cercueil fût orienté en direction de Jérusalem… N’oublions pas l’encyclique Nostra Aetate qui contribua puissamment au changement de climat : tous ces éléments encouragèrent l’émergence, sans cesse plus affirmée, d’une conscience judéo-française que les immigrants en terre d’Israël ont emportée avec eux en reprenant pied dans la terre de leurs lointains ancêtres.

 

On peut donc dire, comme le fait si finement l’auteur de ce grand livre, que différents ingrédients sont présents dans la formation du juif d’aujourd’hui : la fidélité plus ou moins raisonnée à la pratique religieuse (fréquentation des offices synagogaux, respect des interdits alimentaires et du repos du sabbat, endogamie), solidarité avec Israël et mémoire de la Shoah.

 

Au judaïsme français s’est posée la même question qui s’était posée aux juifs d’outre-Rhin, mais avec moins d’acuité et de sévérité :  sommes nous une communauté nationale (un status im statu, un peuple au sein d’un autre peuple) ou une simple communauté religieuse, une religion parmi tant d’autres (catholiques, protestants, musulmans, bouddhistes, athées, franc-maçons, etc…) Du temps de la guerre des six jours, la notion de double allégeance, fausse et déraisonnable, avait fait son apparition. Certains écrivains, tels Alfred Fabre-luce étaient allés jusqu’à dire que certaines organisations communautaires, en prélevant de l’argent pour Israël, se substituaient à l’Etat et percevaient une sorte d’impôt, fonction régalienne, s‘il en est… On imagine l’effet produit sur ceux qui, à l’époque, se sentaient encore des «Français de confession israélite.

 

La création de chaires d’hébreu à l’université, la mise au concours de l’agrégation de quelques postes destinés aux hébraïsants, la multiplication de cours du soir pour ceux qui voulaient acquérir les rudiments de l’hébreu moderne bouleversèrent la donne. Et si l’on y ajoute l’enseignement d’Emmanuel Levinas, promis à un brillant avenir et à une large diffusion, soutenue par de bons supports dans le domaine de l’édition, on constate que le paysage extérieur du judaïsme français avait changé du tout au tout. C’est ce que Pierre Nora nomme joliment un judaïsme de pensée…

 

Certes, les institutions communautaires occupaient encore la première place, et notamment le consistoire qui déterminait la pratique religieuse et était le seul à constituer une personnalité morale et juridique auprès des autorités de la République. Mais même dans ce domaine, les choses n’étaient pas figéess dans le bronze car la vie moderne redonna un nouveau souffle à l’ULIF, l’Union Libérale Israélite de France, fondée en 1907 mais frappée de langueur depuis la mort en 1946 de son charismatique rabbin Louis-Germain Lévy. Des centaines de familles désireuses de vivre un judaïsme en accord avec le monde moderne rejoignirent cette synagogue sise rue Copernic où le judaïsme n’était plus réduit à une stricte pratique mécanique des commandements. Et petit à petit, ces mêmes synagogues qui se multipliaient, procédèrent à un recentrement (terme que Pierre Nora affectionne, je préfère, moi, recentrage) en rendant toute sa place à la langue hébraïque liturgique ; les hommes se couvrent la tête durant les offices religieux et on ne rejette plus automatiquement les interdits alimentaires.

 

Le problème ou la question qui se pose, en fait comme une nouvelle formulation de la question juive (terme que je n’aime pas car la question que se posent les autres ne signifie obligatoirement que l’on doive y répondre ou se justifier) est la suivante :  l’identité juive est -elle compatible avec la culture européenne ? C’est que, comme l’écrit Pierre Nora,  la Shoah porte en son sein la condamnation de l’Europe. Si l’on répond positivement à cette question grave de la compatibilité ou, de l’incompatibilté, on considère implicitement que la Shoah a une valeur accidentelle et non substantielle, pour parler comme Aristote. C’est-à-dire que contrairement à ce que pensent certains, l’Europe judéo-chrétienne ne portait pas en ses gênes une telle pensée génocidaire mais a cédé à un accident – un accident horrible- de son histoire.

 

Les juifs et les chrétiens sont les pères spirituels de l’Europe : des hommes comme Maimonide, Albert le Grand, Averroès, etc… sont les pères fondateurs de la civilisation et de la culture européennes. Et, on l’oublie souvent, hélas, les Dix commandements (avec leur respect et leur sacralisation de la vie) sont la véritable constitution spirituelle de l’Europe, celle qui gît à son fondement éthique. Emmanuel Levinas ne disait il pas : l’Europe, c’est la Bible et les Grecs÷ D’ailleurs, lorsque les conjurés antihitlériens de juillet 1944 ont délibéré pour savoir quel type de régime ils substitueraient à la barbarie nazie, si leur entreprise était couronnée de succès, ils tombèrent d’accord sur un point : ce sera la politique sécrétée par une théologie du Décalogue. Ils prouvaient ainsi que le régime qu’ils subissaient depuis 1933 se situait aux antipodes de l’éthique universelle.

 

Un dernier point mérite d’être soulevé car il concerne les tensions devenues indéniables entre les juifs et les arabo-musulmans en France. Au niveau institutionnel, le problème n’existe pas car le recteur de la grande mosquée de Paris et le CRIJF et les consistoires s’entendent bien, participent à des actions communes et se rangent du même côté de la barrière. Le problème, grave, si l’on s’en réfère à des actes comme ceux de Mohammed Merah, tient à une idéologie diffuse qui s’introduit subrepticement et conduit à ce que j’avais appelé jadis, après les attentats de Londres, dans la Tribune de Genève, la benladenisation des esprits, notamment d’une certaine jeunesse. Personne ne nous a encore expliqué de manière lumineuse pour quelles raisons des jeunes, voire de très jeunes êtres, laissent tout derrière eux, pour tout détruire autour d’eux, et disparaître eux-mêmes…… Quelle est l’essence de ce discours nihiliste qui parvint à triompher de la philosophie, de la sagesse et du mode de vie de l’Occident et d’un legs multimillénaire judéo-chrétien ? Je suis le premier à avouer mon impuissance.

 

Certains arguent de la durée infinie de ce conflit israélo-palestinien pour expliquer l’égarement de cette jeunesse et de la poursuite de cette haine inexpiable. Comparée à l’étendue  territoriale du monde arabe, l’Etat d’Israël, patrie ancestrale des juifs depuis des milliers d’années, ne couvre pas de superficie supérieure à celle de deux départements français de taille moyenne. Et en outre, il s’agit de quelques arpents de terre aride que des hommes et des femmes admirables ont fait refleurir au prix d’efforts quasi surhumains.. Je pense que la raison est plus théologico-religieuse que strictement politique… Mais cela ne change rien au problème qui se pose désormais en France et qu’ un sinistre polémiste a contribué à rendre plus aigu et plus actuel ces dernières semaines. Un phénomène inquiétant et que cette affaire a accentué est la croissance exponentielle du nombre de juifs des classes supérieures et aisées qui souhaitent prendre leur retraite en Israël. Ce qui équivaut à un désertion de la France. J’ai été personnellement surpris par l’étendue de ce phénomène qui touche des gens que je côtoyais presque chaque jour et qui m’annoncent soudain qu’ils ont fait leur aliya… Et quand je leur demande les raisons de ce changement si brutal, ils répondent qu’ils ne se sentent plus en sécurité en France qui demeure leur pays, celui où ils sont nés, dont ils parlent la langue et appartiennent à sa socio-culture…

 

Ile ne faut pas perdre de vue que, même si l’Allemagne, par une politique d’accueil accéléré des juifs de l’ancienne URSS, accroît la présence juive sur son territoire, c’est bien la France qui abrite la population juive la plus importante et la plus féconde, culturellement parlant, sur notre continent. Si les jeunes juifs quittent l’Hexagone et que leurs parents vont les rejoindre en Israël, nous n’allons pas tarder à être confrontés à une situation radicalement nouvelle. Il serait bon que les autorités y réfléchissent et ne laissent pas s’installer un climat de haine et d’insécurité, préjudiciable à long terme à la France, à sa santé morale et à sa réputation dans le monde.

 

Et si l’on veut être complet en rendant compte de ce très dense ouvrage de Pierre Nora, il faut dire un mot de la dernière étude, intitulé De l’héritage à la métamorphose, qui porte évidemment sur les mutations de l’identité française. Au fond, l’identité française, comme l’idée juive, est assez «éclatée», ne serait ce qu’en raison que de la Révolution qui a tenté d’expédier dans le néant la France de l’ancien régime. Ce chassé-croisé de l’ancien régime et de la Révolution dans l’histoire nationale fait bien penser à un roman national (p 551), présent dans l’histoire de tous les peuples. Et la France, même lors d’une quête de son essence éternelle, de son noyau insécable, n’y fait pas exception.

 

Voici donc, en conclusion, un livre qu’il faut absolument lire et méditer. Et qui fera date.

 

Maurice-Ruben HAYOUN in TDG du 24 janvier 2014

 

 

 

 

 

 

 

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