Fritz Mauthner, l'homme qui se méfiait des mots

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Fritz Mauthner, l’homme qui se méfiait des mots…

 

Il faut bien reconnaître qu’avant le travail sérieux et très documenté de M. Jacques Le Rider, je ne connaissais Fritz Mauthner (1849-1923) que par mes lectures de Théodore Lessing, Martin Buber[1] et Gershom Scholem.  Ce dernier avait commandé à Mauthner un livre sur le langage qu’il publia dans la collection (Die Gesellschaft) qu’il dirigeait alors.

Bien que cet aspect ne soit guère évoqué dans le présent ouvrage –lequel en traite évidemment bien d’autres de manière magistrale- on doit resituer ce juif  malade de son judaïsme dans un contexte plus large, celui des générations post-mendelssohniennes, qui oscillaient entre l’assimilation, c’est-à-dire la fusion complète au sein de l’ethnie germanique, et la fidélité à la tradition religieuse de leurs ancêtres. Mauthner se situe dans la première catégorie et rejetait toute attache juive, même si ces écrits laissent souvent transpirer un attachement douloureux à ses origines.

JLR rapporte un fait familial intéressant : dans ces régions de Bohême Moravie, tout comme en Podolie, Moldavie et Galicie, les héritiers de Sabbataï Zewi (1626-1676) avaient fait souche et donné naissance à la fameuse secte des Frankistes. Et le grand père maternel de Mauthner semble avoir été très proche de ce même Jacob Frank au point d’avoir, dit-on, assuré sa protection rapprochée. Cette descendance  hérétique assumée ne peut pas ne pas avoir pesé sur l’équilibre d’un homme qui ne découvrit sa religion de naissance qu’à l’âge de huit ans

A Horzitz où il naquit, une bourgade tchèque proche de Sadowa, Mauthner se trouvera confronté à un profond dilemme qui a probablement déterminé le combat de sa vie : écartelé entre la langue tchèque que parlait l’écrasante majorité de la population de Bohême, l’hébreu ou plutôt le yiddish appris dans le premier établissement où il fut scolarisé et la langue allemande à laquelle son père voulait absolument s’assimiler car elle représentait la réussite sociale et la modernité de son temps, Mauthner regrettera durant toute sa vie de n’avoir pas eu de langue maternelle ni même simplement connu les joies des locuteurs de dialectes. A table, et en présence des grandes personnes, le père exigeait un discours en haut allemand, sans la moindre faute. Dans un tel contexte, un enfant en est réduit à chercher continuellement sa place, sans jamais être certain de l’avoir trouvée. Par certains aspects de son caractère, le père de Mauthner fait penser à celui de Gershom Scholem, tel qu’il est décrit dans les Mémoires de ce dernier, De Berlin à Jérusalem. D’ailleurs, vers la fin de sa vie, Mauthner a lui aussi rédigé des Erinnerungen (Mémoires) qui évoquent sa jeunesse

Fritz Mauthner, l’homme qui se méfiait des mots…

 

 

Sans vouloir faire de la judéité de cet homme tourmenté la trame du présent ouvrage , il faut bien admettre que cet élément a pesé de manière singulière sur la vie et le caractère d’un homme qui, dès son plus jeune âge, fréquenta trois ans durant (jusqu’en 1860) une école juive de Prague dont il ne garda pas le meilleur souvenir. Après un bref passage au lycée allemand, ses parents l’inscrivent chez les Piaristes dont il n’est guère plus satisfait. Ce fait rappelle aussi le jugement négatif porté par Salomon Maimon (1752-1800) sur les écoles juives de son temps en Pologne-Lituanie. Il était très d[2]ifficile, à l’époque, pour une famille juive, de choisir une bonne école où inscrire ses enfants : la religion juive était dans une phase de transition, écartelée entre des tendances modernistes (Mendelssohn) et conservatrices (le hassidisme du Baalshemtov). Le camp de la réforme d’une part, de l’orthodoxie (conservative) et de l’ultra orthodoxie, d’autre parte, se livraient une lutte à mort pour le contrôle de la communauté juive. Au point que l’on vit apparaître une sorte de produit hybride, rejeté par les deux camps, celui de la néo orthodoxie de Samson-Raphaël Hirsch (1808-1888)[3] qui régna sur ses ouailles à Francfort sur le Main durant des décennies. Son gendre le rabbin Lehman reprit le flambeau à la mort de Hirsch. Or, en 1888, Mauthner, qui ne s’est jamais vraiment désintéressé de la chose juive même s’il la considérait comme entièrement périmée, ne peut pas ne pas avoir entendu parler de ces querelles.

Incarnation de la Prusse, Bismarck était l’objet d’une véritable culte de la part de Mauthner qui le citait souvent en exemple. Ce fut même, si j’ose dire, un Ersatz de père idéal car le vrai père de Mauthner mourut en 1873 et cette disparition contribua à le libérer d’une tutelle paternelle pesante: il cessa de travailler dans un cabinet d’avocat pour s’adonner au journalisme et aux belles lettres, rédigeant des poèmes (publiés à compte d’auteur) et des pièces de théâtre. Le jeune homme se tourna résolument vers le journalisme (Publizistik) et entama à Prague même, ensuite à Vienne et pour finir à Berlin, une carrière des plus brillantes qui fera de lui l’un des critiques les plus connus de littérature et de pièces de théâtres. L’empire des Habsbourg ne parvient pas à le retenir avec ses différentes nationalités et son pluralisme ethnique. A Berlin, le jeune Mauthner trouve sa voie et peut donner libre cours à ses élans de créativité personnelle. Mais de Prague à Berlin, Mauthner emporte avec lui, dans les strates les plus archaïques de son âme, l’épineuse question juive (pour parler comme les Allemands).

Le corollaire du judaïsme a toujours été l’antisémitisme. Un éminent connaisseur de la Rome antique, Théodore Mommsen, qui, tout en défendant les juifs injustement accusés, n’en souhaitait pas moins leur intégration, c’est-à-dire leur assimilation, avait écrit, en substance, ceci : Israël, lors de sa première apparition sur la scène de l’Histoire, n’était pas seul. Il avait un frère jumeau… l’antisémitisme.

Or, en 1881, alors que la querelle autour de l’antisémitisme fait rage et oppose les deux célèbres Heinrich, l’un Grätz, le père de l’historiographie juive moderne, l’autre von Treitschke, historien nationaliste, et auteur de la fameuse phrase Die Juden sind unser Unglück, phrase reprise ensuite par Hitler lui-même. Treitschke avait  été choqué par la publication d’un des volumes de la Geschichte der Juden de Grätz et reprochait à son auteur sa haine des Allemands. Grätz répliqua, la controverse se prolongea et Mommsen fut le seul professeur éminent de l’université allemande à défendre Grätz et à condamner l’antisémitisme. J’en ai longuement parlé dans mon introduction à mes traductions de Grätz, parues aux éditions du Cerf. La participation de Mauthner à cette controverse  fut la publication de son premier roman, Le nouveau juif errant.  Et sa lecture montre, nous  dit JLR, que Mauthner, tout en ayant rompu avec le judaïsme, s’engage aux côtés des adversaires de l’antisémitisme. Mais cela demeure marginal.

Ce qui l’est beaucoup moins fut la rencontre avec un grand intellectuel juif, certes athée et animé par une profonde fibre anarchiste et libertaire,  Gustav Landauer[4] en  1889. Gravement affecté par le décès de son épouse, souffrant de problèmes ophtalmologiques (hémorragies rétiniennes) qui le menacent de cécité, Mauthner se tourna alors vers cet ami qui lui sera d’un grand secours. Même si leur amitié ne fut pas sans nuages, Mauthner allant jusqu’à accuser son ami de plagiat en lisant ses traduction des sermons Eckhart en haut allemand, les deux hommes avaient des centres d’intérêt communs. Notamment dans cette critique du langage dont Mauthner fera l’œuvre de sa vie.

En suivant pas à pas les arguments de Mauthner grâce aux développements si éclairants de JLR, je me suis souvenu de cette phrase dont les psychanalystes sont si friands : le moi n’est pas maître chez lui… La continuité du je pose problème, qu’on l’admette ou non. Or, Mauthner a forcément appris des choses lors de son passage dans cette école juive qu’il détestait. Et certains rudiments de l’exégèse biblique pratiquée par le talmud sont nécessairement enseignés aux élèves, même à un âge si tendre. Le principe talmudique, maintes fois évoqué dans la littérature traditionnelle, est le suivant : la Tora s’est exprimée dans le langage des hommes (dibbera Tora ki-leshon bené Adam). Les talmudistes avaient compris que le langage humain ne pouvait pas contenir l’infinie richesse de la révélation divine, donc du langage de Dieu, caractérise par une polysémie infinie. Il n’est pas impossible que Mauthner ait conservé ce principe dans un coin de son esprit d’enfant et qu’il soit ressorti à l’âge adulte. Certes, je ne pense pas que l’on ait, dans cette école juive élémentaire, enseigné les cinquante premiers chapitres du Guide des égarés où Maimonide se penche avec gravité sur ce qu’il convient de qualifier de philosophie du langage. L’auteur médiéval montre, en se servant de la grille de lecture aristotélicienne, que le langage humain a des limites, qu’il reflète les qualités mais aussi les limites de ses locuteurs et que (pour parler comme Schleiermacher) il convient d’interpréter afin de comprendre…. Et comme on le verra infra, la critique du langue trouve son origine, selon Mauthner, dans la critique de la religion.

Mauthner évoque la guerre des langues dans cette Europe centrale soumise à tant d’influences contradictoires. Pour disqualifier l’allemand prétendument mauvais et incorrect de certains juifs,  les Allemands recouraient à un terme péjoratif : mauscheln. Ils désignaient par ce verbe substantivé une certaine langue yiddish ou judéo-allemande parlée par les juifs qui n’avaient pas fréquenté de véritables établissements d’enseignement. Mauthner rapporte que son propre père lui adressa un jour ce reproche parce qu’il avait utilisé un verbe allemand, pourtant courant, en lieu et place d’un autre jugé plus approprié.

On se souvient que Mendelssohn[5], fervent partisan de l’Emancipation et de l’acculturation des juifs d’Allemagne, avait insisté sur la nécessité de ce premier pas au sein de la culture : l’acquisition d’une langue correcte et châtiée. Lorsqu’il fut consulté à propos du more judaico, il préconisa soit l’allemand, soit l’hébreu, ajoutant verbatim : Nur keine Mischung der Sprachen. . A-t-il été suivi ?

A quelle langue Mauthner devait-il se rallier ? A l’allemand que lui imposait son propre père mais dont il mesurait, à Prague, la nature artificielle, au tchèque parlé par tout son environnement autre que familial et dont le dialecte l’enchantait ou, enfin, à l’hébreu dont la simple évocation lui rappelait de bien mauvais souvenirs ? Ce fut évidemment l’allemand qui l’emporta même si Mauthner ne connu jamais un authentique bonheur linguistique. Voyez son texte intitulé, le Dernier Allemand de Blatna.

 

Le chapitre qui m’a le plus captivé même si je trouve que l’on aurait  pu en doubler les dimensions, n’est autre que le troisième, intitulé A la recherche de l’identité juive perdue.  JLR a fait de son mieux et on ne saurait lui reprocher l’absence d’une science qui est le propre des spécialistes de ce domaine, la science et l’histoire intellectuelle du judaïsme.

Le chapitre renvoie aux chapitres des Mémoires où Mauthner fait de son mieux pour prouver son éloignement du judaïsme, ce qui est son droit, même si cela ne correspond pas toujours à la réalité historique. A le lire, on se demande à quoi il occupait toutes ses journées pendant ces années passées à cette Klippschule qu’il abhorrait. Autant d’efforts déployés par sur-documenter cette non appartenance font penser au cas de Freud lui-même qui affirmait avec aplomb ne pas être en mesure de distinguer entre une dédicace en hébreu et une autre en yiddish (pourtant écrite de la main de son propre père) ! Or, nous savons bien que sa mère n’excellait pas en haut allemand mais parlait en yiddish. Si tel ne fut pas le cas, dans quelle langue se faisait elle  donc comprendre de son cher enfant ? Avec Mauthner les choses se présentaient un peu différemment mais tout de même ; on pourrait dire en allemand : es handelt sich um Retouchen zum Selbstporträt

JLR est fondé à reprendre la filiation qui conduit de la mystique sabbataïste au mouvement du libéralisme et de la réforme en passant par la haskala (les Lumières juives). Le sabbataïsme, dans sa forme clandestine, a posé de graves problèmes au judaïsme officiel car il s’était niché dans ses replis les plus intimes. Le commentaire biblique anonyme intitulé Wa-Avo ha-yom el ha ayin (Je vins ce jour au puits, verset de la Genèse) contient des relents crypto-sabbataïstes. L’un des meilleurs érudits talmudiques du XVIIIe siècle (et à Prague, justement) n’était autre que Jonathan Eibeschutz qui sera publiquement accusé par son contemporain Jacob Emden (1697-1776)[6] d’être un crypto-sabbataïste. Cette controverse entre les deux rabbins, appelée Amulettenstreit , la querelle autour des amulettes données à des femmes enceintes et qui contenaient des parchemins rendant hommage à la messianité de Sabbataï…  Emden en autopsia quelques unes et découvrit le pot aux roses. Pour être lavé de tout soupçon d’impiété, Eibeschütz, alors grand rabbin de Prague, dut organiser une cérémonie au cours de laquelle, le Sefer Tora dans les bras, , il jura fidélité à la Tora de Dieu et, devant l’arche sainte ouverte, voua aux gémonies les adeptes de Sabbataï… C’est dire quelles dimensions avait pris la controverse autour de Sabbataï Zewi à la fin du XVIIIe siècle.

Au fond, en matière de religion, c’est l’athéisme pur et dur qui conviendra à Mauthner lequel en rédigera d’ailleurs l’histoire ; il passa par différentes phases, reconnaissant qu’il est pris d’une envie irrépressible de s’agenouiller chaque fois qu’il visite une église.. Il éprouvera la même fascination pour le luthéranisme et cela lui passera. Les dogmes religieux du catholicisme le gênaient et il préconisait clairement leur abrogation : cela rappelle le Sendschreiben einiger jüdischen Hausväter qu’un illustre penseur juif de Vienne, David Friedländer (1750-1834), disciple de Mendelssohn, envoya au pasteur Teller de Berlin pour lui proposer une sorte de conversion des juifs à un catholicisme «éclairé», rationalisé à l’extrême et débarrassé de tous ses dogmes (forme divino-humaine de Jésus, immaculée conception, Résurrection, etc…), en somme un catholicisme sans colonne vertébrale. Une telle proposition, aisément assimilable à une vraie provocation, ne pouvait pas être acceptée par le destinataire.

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui les obstacles placés sur le chemin de cette quête identitaire. Un personnage du roman (déjà cité) de Mauthner, Heinrich Wolf, crie son désespoir et JLR a bien fait de le citer (p 87) : Je ne suis donc pas un Allemand ! Mais que suis-je donc ? Pas un Juif ! Certainement pas. Je suis un être sans substance, un homme sans ombre ! Alors, je suis un fantôme, un Juif errant, que l’on ne peut pas tuer parce que le Juif errant  n’a pas de…… terre natale, pas de maison, pas de femme, pas d’enfant. Un véritable cri de désespoir que la déclaration suivante (à savoir que la question juive est une question éthique posée à l’ensemble de la société allemande) ne vient guère atténuer.

Dans un des volumes de ses Contributions à une critique du langage, Mauthner fait un sort au verbe allemand lernen, dans ses divers emplois par les juifs. Il prend le sens d’étudier traditionnellement un folio talmudique, d’apprendre par cœur son contenu, de réciter à haute voix des versets de la Tora et d’étudier en groupe d’autres textes religieux . En fait, ce terme, pris dans son sens le plus strict, signifie, encore aujourd’hui, une approche non conceptualisée de la Tora ; C’est S-R Hirsch (cité supra) qui en a donné le sens précis lorsqu’il parle d’un unbegriffenes Judentum (non conceptualisé), un judaïsme tel que l’enseigne la tradition et non pas prisonnier d’une formulation philosophique… Sur ce point précis et sur quelques autres, Mauthner s’écarte d’un traitement objectif et serein des choses. A ses yeux, le jargon des Juifs s’en prend à cette belle langue allemande qu’il chérissait tant. Il est vrai que Mauthner n’hésite pas à préconiser une conversion accélérée des Juifs en guise de solution au «problème juif». Si ma mémoire ne m’abuse, Théodore Lessing a signalé que Fritz Mauthner avait toute sa place dans cette galerie de portraits illustrant cette haine juive de soi-même.

En 1912 dans la revue pangermaniste Kunstwart, dirigée par F. Avenarius, eut lieu un vaste débat sur la situation des Juifs en Allemagne, Deutschtum und Judentum. Il fut lancé par un jeune Juif, nommé Moritz Goldstein, qui n’avait encore jamais rien publié avant ce pamphlet intitulé Deutsch-jüdischer Parnass.[7] Il y évoquait sans fard l’antagonisme entre les Juifs et les Allemands et résumait sa thèse en une phrase provocante : Nous autres Juifs gérons le patrimoine culturel d’un peuple qui nous dénie le droit de le faire…

JLR écrit que la rencontre avec deux grands intellectuels juifs (Gustav Landauer et  Martin Buber) a exercé une grande influence sur Mauthner. En lisant ce que je lis, je ne le pense guère, en dépit de la commande par Buber d’un ouvrage sur le langage et malgré l’aide apportée par Landauer lorsque l’auteur des Contributions à une critique du langage était menacé de perdre la vue. Mauthner n’a pas hésité à recommander la fermeture des frontières du Reich wilhelmien aux juifs d’Europe de l’est afin, disait-il, de ne pas retarder l’intégration des juifs allemands. Issu de ce même judaïsme, Landauer pensait le contraire mais Buber qui avait pourtant proposé à Mauthner de répondre à cette accusation qu’il croyait fausse, finit, en découvrant la vérité, par dire que cette prise de position (infâme selon Landauer) ne changerait rien dans leurs relations amicales. On avait connu Martin Buber plus exigeant…

Mais Mauthner sut reconnaître le génie, certes un peu fruste, mais indéniable de Salomon Maimon dont l’autobiographie et l’analyse du criticisme kantien n’ont pas manqué de le séduire.  Il est vrai que le scepticisme philosophique de ces deux penseurs les rapprochait l’un de l’autre : dans son Histoire de ma vie, Maimon récapitule les différentes étapes de son itinéraire philosophique et reconnaît qu’il restera sceptique jusqu’à la fin de ses jours.

 

Dans ce qu’on peut considérer comme la deuxième partie de son étude, JLR analyse, résume et explicite les œuvres de son auteur en examinant les textes de première main et en puisant aux meilleures sources publiées outre-Rhin sur Mauthner. Il évoque d’emblée le paradoxe qui traverse la vie d’un homme avide mots et qui a tout de même passé sa vie à s’en méfier. Durant près de trois décennies, cet homme fut l’une des étoiles de la culture berlinoise, rédigeant plusieurs articles par semaine, voire par jour. Ces démangeaisons journalistiques finiront par provoquer l’effet inverse : une volonté de retenue, le désir d’écrire mieux et pour durer, bref le contraire de la culture industrielle. Ce n’est pas par hasard s’il a commencé à se faire connaître par des parodies d’écrivains célèbres, donnant ainsi libre cours à sa critique du langage. Pour Mauthner, les mots n’ont pas d’adéquation avec la réalité et il va jusqu’à parler de réalité réelle (wirkliche Wirklichkeit). Les mots sont responsables de tous nos maux, et ce dans tous les domaines. Pourtant, le vrai pouvoir est celui des mots, ce qui conduit l’auteur à dénoncer la logocratie. Il va encore plus loin en affirmant qu’aucune science, aucune science vraie de la nature et de l’homme n’est possible si l’on passe par les mots.

Mais on perçoit une sorte de fêlure dans cet homme qui souffre d’une profonde frustration. JLR résume bien ce que Mauthner  ressent lorsqu’il campe certains personnages de son œuvre. Voici ce qu’on peut lire (p 271) : Dans cette nouvelle (Le jockey sauvage) transparaissent les tourments identitaires de Mauthner : lui, l’homme de lettres à succès, devenu la coqueluche de la bonne société berlinoise, se représente en pauvre artiste de cirque juif. Triste constat ou éclair de lucidité ?

Mais revenons à cette contestation des fondements mêmes du langage. Certes, la guerre des langues à Prague avait déjà montré à Mauthner que le pluralisme linguistique pouvait donner naissance à toutes sortes de maux, et notamment les plus graves. Mais ce désespoir linguistique a conduit l’auteur à se retrouver dans une mystique, certes sans Dieu (une idée puisée dans un texte de Landauer), puisque seuls les visionnaires sont en mesure de conférer au langage une dimension occulte. Selon Mauthner, la mystique serait une pensée sans concepts.  Scholem a bien écrit dans Les origines de la kabbale que les kabbalistes procédaient par images et par métaphores, évitant soigneusement la conceptualisation (ohne Begriffsbildung). Je me souviens, alors que je traduisais une conférence Eranos de Gershom Scholem sur la théorie linguistique de la kabbale, i.e. la mystique du langage, y avoir trouvé une référence à Mauthner. Les kabbalistes ont besoin de dépasser l’acception commune des mots. Ils sont contraints d’exprimer l’inexprimable et l’ineffable. En parlant de Dieu, Scholem a cette phrase fort belle dès les premières lignes de son étude : Der Name Gottes ist ansprechbar aber unaussprechbar, le Dieu de Dieu est invocable tout en étant inpronoçable… On trouve aussi dans le Livret de l’entendement sain et malsain[8] de Fr Rosenzweig une méfiance similaire à l’égard de tout discours sur Dieu (Qui es tu pour parler de Dieu ?). En revanche, on peut adresser un discours, une prière, une oraison à Dieu car on reste alors dans le domaine de l’humain. Le langage, apparemment, ne saurait aller au-delà de ces limites. Que cet aspect de l’expérience mystique ait retenu l’attention de Mauthner n’est pas à exclure.

Pour bien montrer que l’homme ne peut jamais vraiment sortir de lui-même (exception faite, peut-être et seulement dans une certaine mesure, des mystiques) Mauthner utilise l’expression latine «d’hominisme» qu’il semble préférer à celle, grecque et plus courante, d’anthropomorphisme. Même la relation causale ne serait qu’une tentative de réglementer le produit de nos sensations. Ce serait donc une construction intellectuelle purement arbitraire. : le langage humain ne rend pas l’essence des choses mais se contente de dire ce qu’elles sont ou représentent aux yeux des hommes.

Comment conférer à la langue une authenticité ? Il faudrait que nous n’utilisions pas les mêmes mots pour dire les mêmes choses car nous les ressentons autrement. Personne ne peut reprendre les mêmes mots que son voisin pour exprimer quelque chose. Pour reprendre une phrase de JLR (p  206) : chaque individu parle son idiolecte. Pour Mauthner, penser, c’est parler. La critique du langage tient lieu de théorie de la connaissance. Toujours cette crise, cette infirmité linguistique d’un juif allemand de Bohême qui ne sait comment se sortir de ce faux pas.

 Nous sommes en plein solipsisme. Et lorsque Mauthner dit que le langage est métaphorique il rejoint (sans le savoir ?) l’adage talmudique cité supra qui veut que la Tora s’est exprimée dans le langage des hommes. En d’autres termes que les réalités dont elle parle ne sont pas exprimées ni rendues correctement par le vocabulaire utilisé et dont elle est tributaire.

Dans ses souvenirs (ch. VIII) Mauthner écrit sans détour : Sans langue et sans religion. De même que je ne possédais pas de langue maternelle en tant que juif dans un pays bilingue, de même je n’avais aucune religion maternelle en tant que fils d’une famille juive sans confession… (cité en page 419).

En critiquant tout langage, Mauthner fait indirectement l’apologie du silence. On trouve des versets des Psaumes qui expriment la même idée. S’adressant à Dieu, le Psalmiste (Ps 65) lui dit : lekha doumiya tehilla (Pour toi, le silence est une louange), car aucune parole, aucun mot ne pourrait suffire pour exprimer la gloire qui revient à Dieu. Un autre verset (Ps 119) recommande le silence de manière très appuyée : imrou bi-levavkhem al mishkabkhem we doumou séla : Dîtes en vous-mêmes, sur votre couche, et restez silencieux à tout jamais. Il est regrettable que Mauthner n’ait pas recouru à ses connaissances d’hébreu biblique, acquises à un si jeune âge, pour citer de tels versets qui défendent, en partie, des théories proches des siennes…

Quelle impression conservons nous après avoir lu la dernière ligne de ce livre si riche et si prenant ? Nous avons suivi un personnage qui ne manque pas d’intérêt mais dont le caractère est très paradoxal : en 1905, après des décennies d’activités journalistiques, il quitte le quartier résidentiel de Berlin Grunenwald, pour se rendre à Fribourg en Brisgau où il va se consacrer presque entièrement à ses recherches. Il envisage même de briguer une chaire de littérature dans la future université allemande de Constantinople mais finit par se rendre compte qu’il n’avait même pas brigué le grade de docteur en présentant une thèse. Cependant, ses travaux, notamment ses Contributions à la critique du langage (entre 1901 et 1902), et près d’une décennie plus tard, dans le sillage de cette œuvre, son Dictionnaire de la philosophie l’bailitaient pour occuper une telle chaire. Sans oublier son ouvrage en plusieurs volumes sur L’athéisme et son histoire en Occident .

La retraite à Fribourg n’empêche pas Mauthner de réagir aux grands événements politiques et militaires qui agitent les dernières années de sa vie. Lorsqu’éclate la Grande guerre, notre linguiste sceptique n’échappe pas à la vague de chauvinisme anti-français. Il ose même s’en prendre au philosophe Henri Bergson sur un ton dicté par un nationalisme guerrier de très mauvais aloi.

Ce soldat perdu de la germanité n’avait pas hésité à prendre des positions que la prudence la plus élémentaire aurait dû lui conseiller d’éviter : comment avoir osé publier un texte appelant à la conversion rapide et massive des juifs à la religion chrétienne ? Comment avoir osé faire cela dans le pays de Moïse Mendelssohn ? Comment avoir ignoré ces deux puissants éléments du renouveau juif que furent, en Allemagne mais aussi dans toute l’aire culturelle germanique, la science du judaïsme, d’une part, et le sionisme, d’autre part ? Même l’indulgence de Martin Buber, rencontré en 1906 et qui lui commanda, comme je l’ai déjà noté, un ouvrage sur le langage pour sa collection (Die Gesellschaft), reste une véritable énigme : c’est que Fritz Mauthner avait proposé de fermer les frontières allemandes aux juifs d’Europe de l’est (ces fameux Ostjuden dont Scholem dira dans ses Mémoires qu’ils ranimèrent, comme dans le livre d’Ezéchiel, les os desséchés des juifs allemands) ! Motif invoqué : ces juifs retardaient considérablement l’assimilation des «citoyens allemands de confession mosaïque» et nourrissaient l’antisémitisme… A la même époque, un philosophe aussi important que Hermann Cohen (ob. 1914) n’avait pas jugé inférieur à sa dignité de faire une tournée de conférences dans ces mêmes communautés de l’est qui l’accueillirent avec dignité et respect, même s’elles étaient très éloignées de son concept divin hérité de Kant…

Ce Fritz Mauthner que la postérité n’a pas oublié et dont on retrouve des mentions élogieuses chez de grands auteurs du XXe siècle ne s’est jamais remis de la guerre des langues qui faisait rage à Prague mais aussi, et surtout, de ce fardeau insupportable que représentait pour lui une appartenance au judaïsme.

Et c’est bien dommage. Grâce au très important travail de  JLR, que l’on doit remercier pour son œuvre considérable, le public cultivé non germanophone pourra prendre connaissance des thèses d’un homme qui se méfiait tant des mots.[9]

 

Fritz Mauthner, une biographie intellectuelle. Paris, Bartillat,  2012

J. Le Rider a aussi traduit l’essai sur Le langage, paru dans cette même maison d’édition.

 

Maurice-Ruben HAYOUN

In Tribune de Genève (TDG) du 26 août 2012



[1] Dans son étude sur Martin Buber, parue en 1929, Hans Kohn évoque Mauthner très brièvement.

[2]  L’autobiographie de Maimon fut éditée en 1792 par Karl-Phlipp Moritz.

[3] S-R. Hirsch, Les dix-neuf épîtres sur le judaïsme. Traduit de l’allemand avec une introduction et des notes par MRH. Préface de Josy Eisenberg. Paris, Cerf, 1986.

[4]  Madame Ruth Link-Salinger (Hyman) avait publié une biographie de Landauer dont j’avais jadis rendu compte dans la Revue des Etudes juives  REJ vol. 143, 1984

[5]  Sur cet auteur, on peut se référer à Dominique Bourel, outre mon Que sais je ? et Les Lumières de Cordoue à Berlin. Vol. I & II Pocket, 2005-6.

[6] L’autobiographie de Jacob Emden fut traduite de l’hébreu en 1994 aux éditions avec une préface de Gérard Nahon : Le rouleau du livre : Les mémoires de l’anti-Sabbataï Zewi.

[7] Le dossier comprenant les textes de Moritz Goldstein, de Ernst Lissauer et de Fr Avenarius furent traduits en 1986 dans le journal Communauté Nouvelle (FSJU).

[8]  Traduit en français aux éditions du Cerf en 1986 .

[9] J’ajoute ici quelques compléments bibliographiques concernant des auteurs cités.

Salomon Maimon, Histoire de ma vie.  Traduit de l’allemand avec une introduction et des notes par MRH. Préface d’Alexandre Adler. Paris, Pocket, 2012

Théodore Lessing, La haine de soi. Le refus d’être juif. Traduit de l’allemand par MRH avec une introduction et des notes. Paris, Pocket, 2011.

Léo Baeck, conscience du judaïsme moderne. Paris, Armand Colin, 2011.

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