Yerushalmi, Histoire et mémoire juives

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Le Zakhor de Yosef Hayyim Yerushalmi

La nouvelle construction de l’histoire juive

Pour Jean-François Bensahel, en cordial hommage

 

Tous les livres de Yerushalmi sont admirables. Relire celui-ci, intitulé Zakhor (souviens toi) fut pour moi une véritable révélation. Pourtant, j’avais publié, vers 2002, avec mon ami le sous préfet Alain Boyer, un Que sais-je ? intitulé L’historiographie juive, ce qui signifie que les développements de Yérushalmi ne m’apportaient pas des connaissances fondamentalement nouvelles. Ma relecture de Zakhor m’a montré que son auteur avait renouvelé l’approche de l’histoire juive et prescrit les nouvelles normes d’écriture de l’historiographie d’Israël.

Au milieu des années quatre-vingt-dix, j’avais publié la traduction du texte programmatique de Heinrich Grätz, La construction de l’histoire juive (Krotoschin, 1846), précédée d’une longue introduction sur le père de l’historiographie juive moderne. Certes, on pourrait largement faire l’étude d’un contraste entre ces deux œuvres, Grätz n’analysant en fait que l’histoire intellectuelle et passant au crible les productions de même nature au fil des siècles. Mais ce texte fut une sorte de discours programmatique pour l’œuvre à venir, l’Histoire des juifs en onze volumes, que l’on peut encore aujourd’hui, continuer de consulter avec fruit. Yerushalmi, lui, tente de dégager une voie nouvelle, scruter l’attitude générale des juifs face à la science historique, ses relations avec le messianisme, les conséquences de l’expulsion de la péninsule Ibérique, etc

Grätz était empreint des idéaux de la Science du judaïsme, sans en reprendre, toutefois, le positivisme et l’historicisme. Il en rejetait aussi l’idéologie anti-sioniste et la volonté de se fondre dans l’éthnie allemande qui transpire chez certains de ses contemporains. Il croyait en un judaïsme vivant, en une histoire juive qui continuait d’exister même après la chute du temple, contrairement à l’attitude de chercheurs chrétiens, comme Ernest Renan et ses modèles allemands qui considéraient que le christianisme était la pierre tombale de l’histoire d’Israël…

Yerushalmi appartient à un autre siècle et aussi à un autre monde. Elève de l’éminent historien Salo Wittmayer Baron (que j’eus l’honneur de rencontrer il y a près de vingt-cinq ans aux USA, dans sa maison de campagne à Canaan dans le Connecticut) l’auteur de la Social and religious history of the jews, son approche tranche par rapport à celle de la Wissenschaft des Judentums puisqu’il ne se considère pas comme un savant examinant des fossiles, déchiffrant des inscriptions sur des tombes tombales devenues illisibles ou faisant l’archéologie de la pensée et de la vie juives. Tout en adoptant la méthode critique, Yerushalmi élargit considérablement le spectre de son action en introduisant la notion de mémoire, c’est-à-dire d’histoire vécue. Donc d’hommes et de femmes, véritables vecteurs vivants du judaïsme. Mais Yerushalmi, dans sa grande modestie, est conscient que cette dimension spécifique mérite d’être examinée d’un peu plus près : l’histoire de la mémoire collective juive… reste à écrire, je n’ai fait ici qu’essayer de tracer quelques unes des voies que l’on peut explorer. (p 14)[1]

Le Zakhor de Yosef Hayyim Yerushalmi

La nouvelle construction de l’histoire juive

Pour Jean-François Bensahel, en cordial hommage

 

Avant de faire cette déclaration, Yerushalmi soulignait le caractère exceptionnel de la fusion, chez les juifs, entre la religion et le sentiment d’appartenance à un peuple. Et cette marque fondamentale s’est imprimée à toutes leurs manifestations historiques dans la plupart des domaines, notamment celui de la philosophie et de la pensée religieuse.

 

La première conférence qui fait fonction de premier chapitre de cet ouvrage se penche sur les fondements bibliques et rabbiniques de cette histoire et sur les prémices de l’historiographie juive. On se souvient que même un philosophe aussi exigeant que Hermann Cohen tenait les vieux prophètes d’Israël pour les tout premiers maîtres de l’historiographie. Il est même allé jusqu’à écrire qu’ils furent les créateurs de la notion d’humanité historique puisqu’ils n’hésitaient pas à en appeler aux autres hommes, situés aux confins des océans et dans les îles les plus lointaines, les exhortant à suivre les voies et les préceptes de Dieu. Cette attitude, poursuit Hermann Cohen, tranche par rapport à celle des philosophes grecs des VI-Ve siècles qui considéraient qu’aux portes d’Athènes commençait le monde des Barbares.

 

Entre une approche un peu abstraite et distante du passé et une façon de le vivre au quotidien, la tradition juive a choisi la seconde méthode puisque le livre du Deutéronome, sorte de récapitulatif de tout le Pentateuque, stipule (16 ;3) Afin que tu te souviennes du jour de la sortie d’Egypte, tous les jours de ta vie… On pourrait dire que cela tourne à l’obsession et que la Bible commande de vivre en osmose avec son passé jour et nuit. En fait, cette histoire vécue, véritable mémoire vive, rappelle constamment à l’homme son authentique identité, ce qu’il est et d’où il vient. Pour dire se souvenir, la Bible utilise le verbe zakhor qui revient (Yerushalmi a regardé la concordance) cent-soixante-neuf ans dans la Bible, et notamment en des passages essentiels comme la mémoire de la création du monde, la mémoire de la sortie d’Egypte et enfin la mémoire de la sacralité du sabbat.

 

Et comme nous parlons de Bible et d’Histoire ainsi que de mémoire, je dois bien relever une absence sans en faire un reproche adressé à cet excellent auteur. Il cite la Bible et le Deutéronome mais ne fait guère référence, pas même allusivement, aux résultats de la critique biblique. Je peux comprendre cette attitude qui redoute que la méthode dissolvante de la haute critique ne sape les fondements mêmes de l’historicité des événements et des personnages bibliques. C’est indéniable : si je dis la non-mosaïcité du Pentateuque, je tette forcément un doute sur lé véridicité de ses récits en général. Mais dans le contexte de l’historiographie biblique, il faut bien tenir compte au moins des résultats des recherches de Martin Noth et de son maître Albrecht Alt dont les travaux ont entièrement renouvelé l’approche critique de la littérature vétérotestamentaire.

 

Puisque Yerushalmi ne l’a pas fait ou n’a pas jugé bon de le faire, résumons ici à grands traits de quoi il s’agit : durant la guerre, Martin Noth qui vivait en reclus à Königsberg, abominait le régime nazi et , en excellent bibliste qu’il était devenu, passait son temps à étudier le Deutéronome et les livres dits historiques. Il réussit à prouver dans un ouvrage[2], traduit depuis en anglais à Sheffield, qu’un individu, nomme le Deutéronomiste, seul ou assisté par toute une école de disciples, méditait gravement sur la catastrophe qui venait de s’abattre sur son peuple, mettant fin à l’existence du temple de Jérusalem et condamnant l’élite judéenne à la déportation et à l’exil. Cet homme serait responsable, seul ou avec d’autres, de l’image du judaïsme dont nous avons hérité, il a fait de cette catastrophe de -586 le moule de notre judaïsme exilique, autant dire contemporain. Quand on lit certains chapitres du livre du Deutéronome, on se rend bien compte que le rapport à la notion d’exil, châtiment suprême, peine capitale pour les péchés d’Israël, est loin d’être purement théorique ou abstrait : il s’agissait, en fait, d’une situation douloureuse vécue immédiatement par l’auteur qui contemplait peut-être encore les ruines fumantes de la ville sainte et le flots incessants des réfugiés et des déportés faisant route vers la Babylonie, le pays de leurs vainqueurs. Il fait alors de ce Deutéronome l’introduction générale à toute une œuvre historique qu’il nomme à dessein ein Geschichtswerk (une œuvre d’histoire) pour bien montrer que ce n’est pas vraiment une histoire régulière, un récit historique mais un message théologique, une vision théologique de l’histoire. Et ce Deutéronome servait d’introduction aux livres bibliques suivants : le livre de Josué, les Juges, les deux livres de Samuel et les deux livres des Rois. Au total, sept livres constitueraient le noyau le plus ancien de l’historiographie biblique, les deux livres des Chroniques, compilés vers -330, n’étant que des œuvres de rang secondaire, voire même tertiaire.

 

Le schéma paraît parfait mais pose aux historiens croyants ou religieux toute une série de problèmes : le Deutéronome ne serait donc plus partie prenante du fameux Pentateuque, même la fameuse découverte , du temps du roi Josias (640-609) du livre de l’alliance (Sefer ha-berit, sefer ha-Tora) dont parle le chapitre 22 du deuxième livre des Rois ne serait qu’une «fraude pieuse»… Certains pensent même que le livre de Josué ne serait qu’une fiction historique et qu’il n’y eut jamais de conquête militaire de la terre de Canaan mais plutôt des infiltrations successives de tribus qui allèrent en rejoindre d’autres de même origine sémitique. En somme, que tout le peuple d’Israël ne serait que le résultat de l’évolution démographique des peuplades de Canaan…

 

En dépit de son ouverture d’esprit et de son acceptations sans réserve des règles de la critique historique, je ne pense pas que Yerushalmi aurait pu accepter une telle approche, ce qui explique l’absence de toute référence à ce aspect précis de la question.

 

Comme on le notait supra, Yerushalmi accorde à la récurrence régulière de certaines commémorations (citées plus haut) une importance considérable et parle de ce temps mythique qui se marie bien avec la mémoire humaine. Les juifs, dit-il, furent les premiers à donner un sens à l’histoire, à leur histoire qui est aussi celle de l’humanité à laquelle ils firent l’apostolat du monothéisme et du messianisme. Ils jetèrent les fondements de la téléologie : en créant l’univers, Dieu aurait eu un dessein qui ne nous apparaît pas toujours clairement mais qui n’en existe pas moins pour autant. La simple mention de l’expression biblique Dieu de nos pères, de nos patriarches, est une allusion claire au Dieu de l’histoire. Concernant cette triade patriarcale, les savants sont assez divisés et parlent même d’un prologue patriarcal qui aurait inventé, en quelque sorte, à la suite d’une généalisation : c’est-à-dire que chacun des trois aurait existé et évolué indépendamment des autres, vénérant même des divinités différentes : Abraham vénérant le Magen Abraham (bouclier d’Abraham), Isaac le Pahad Itshaq (Frayeur d’Isaac et Jacob l’Abbir Yaakov (le champion de Jacob)… On aurait ensuite établi un lien de parenté entre les trois, d’ou l’idée de généalogisation. Ces déductions n’en demeurent pas moins conjecturales.

 

Mais qu’est ce qui sépare donc la mémoire de l’histoire ? La première est vécue par tous, qu’ils en aient ou non conscience, la seconde requiert des sujets plus exigeants, rompus à une science critique qui scrute les documents et les récits pour en expulser le fantastique, le miraculeux et n’en conserver que ce qui est à la mesure de la vraisemblance. En voici un exemple qui gît au fondement même de l’histoire juive : la sortie d’Egypte, l’Exode… Tous les adeptes de la critique biblique veulent y voir un simple mythe fondateur qui confère au peuple hébreu son premier événement national assumé par l’ensemble de ce même peuple en tant que tel. Car, auparavant, ce n’était qu’un ramassis d’anciens esclaves..

 

A l’origine, ces grands rassemblements avaient lieu à l’occasion de grands moments agraires : la venue du printemps, les moissons, l’hommage rendu à la fécondité et aux récoltes abondantes etc… Ce n’est que plus tard lorsque le courant charismatique et religieux prit définitivement le dessus que toutes ces fêtes furent ancrées dans des contextes purement religieux : le Nouvel An à la création de l’univers, le jour des propitiations (yom kippour) à une journée de prière et de contrition, la Pâque à la fameuse sortie d’Egypte et La fête des semaines au don de la Tora… On assiste donc à une «théologisation», à une révision théologique de la totalité de la vie sociale et nationale du peuple hébreu.

 

Un excellent résumé de toute cette histoire revue et corrigée au plan théologique, nous est offert en termes simples et poignants, par un célèbre passage du Deutéronome (26 ; 5-9) que je résume mais je recommande fortement la lecture : mon père était un Araméen errant, il descendit en Egypte, y habita en tout petit nombre, les Egyptiens réduisirent son peuple à l’esclavage… Les Hébreux élevèrent une complainte et Dieu exauça leurs prières, il les libéra à force de prodiges et les conduisit au pays qu’il avait promis à leurs ancêtres (Abraham, Isaac et Jacob)…

 

Mais au fait, comment dit-on histoire dans la Bible ? On parle des toldot, du verbe YLD qui veut dire naître, donner naissance,. Pour dire : voici l’histoire, on dit éllé toldot, voici les générations, les naissances… Yerushalmi s’interroge sur un sujet délicat : pourquoi donc les Sages du talmud et de la littérature rabbinique se sont ils refusés à toute écriture de l’histoire post-biblique d’Israël ? Oui, pourquoi la tradition a-t-elle commis cette impasse ? La réponse qui semble s’esquisser, sans s’imposer absolument, est que tout a été dit, tout est déjà scellé dans les Ecritures et les oracles des prophètes, il suffit de savoir l’en extraire… Au fond, c’est peut-être là le sens profond de l’adage rabbinique selon lequel ce qui est arrivé aux père est un signe, une alerte pour les fils[3] Je préfère cet adage à une autre citation talmudique ( TB Yoma 9b) : l’ongle des pères vaut mieux que le ventre des fils. Ce qui me rappelle une phrase d’Ernest Renan : Nos pères respiraient l’ombre d’un parfum, nous, nous respirons l’ombre de cette ombre…

Peut-être une dernière remarque sur ce point : le fait d’assigner un terme à l’histoire, d’attendre l’avènement messianique, la venue d’un Sauveur a probablement suggéré l’idée que l’essentiel avait été dit, qu’il suffisait d’attendre le dernier terme. L’eschatologie est probablement l’ennemie de l’historiographie.

 

L’épisode de Sabbataï Zewi (1626-1676) montre aussi que les interprétations du devenir historique pouvaient receler des dangers délétères. Déjà le talmud condamnait sans appel ceux qui se risquaient à hâter la fin ou à en calculer la venue…

 

Avec le Moyen Âge, la situation change sans que l’on puisse parler d’une historiographie en bonne et due forme, alors que ce sera le cas autour de 1500, après la découverte de l’imprimerie et à l’orée de la Renaissance italienne. Le Moyen Age voyait en Yossipon, par exemple, nul autre que Flavius Josèphe alors qu’il s’agissait, en fait, d’une écrivain bien plus tardif (Xe siècle).

 

Au cours de la période médiévale, les juifs devaient expliquer cette insupportable durée de leur exil : pourquoi la rédemption tardait-elle tant à survenir ? Léopold Zunz, coryphée de la science du judaïsme à Berlin, dira bien plus tard, au XIXe siècle que les juifs de son temps guettaient avec découragement l’arrivée de l’ânesse du Messie… Pour expliquer ce retard ou cet abandon, les penseurs juifs, qu’ils fussent philosophes de la tradition maimonidienne ou des kabbalistes, adeptes du Zohar, recouraient aux fautes d’Israël pour expliquer le désintérêt divin qu’ils espéraient passager. En plus de son œuvre philosophique, Abraham Daoud, auteur de La foi sublime (Emouna rama), écrivit une Histoire de la tradition (Sefer ha-Kabbala). D’autres comme Joseph Ha-Cohen écrivirent une histoire assez larmoyante qui porte bien son titre La vallée des larmes (Emeq ha-bakha)

Mais existait-il une place, si réduite fût-elle, où l’historiographie aurait pu se faufiler entre ces trois reines que furent la halakha, la philosophie et la mystique ? Ce ne fut pas le cas au début de cette période et j’en veux pour preuve le souverain mépris que Maimonide témoigne à l’écriture de l’histoire et à son interprétation : A ses yeux, Dieu, à un moment de lui seul connu, finira bien par libérer son peuple des chaînes qui l’emprisonnent et le reconduira dans sa patrie… Or, l’intellect divin est impénétrable et Maimonide n‘entendait pas perdre du temps à déchiffrer les carnets de la Providence.

 

En revanche, il y eut un certain type de littérature qui était à cheval entre l’histoire proprement dite (ou la mémoire) et la liturgie. Il s’agit de ce type de mémorial (Memorbuch, pluriel Memorbücher-) où furent consignés par écrit les noms des victimes juives des Croisades. Chaque année, on rappelait le nom des ces victimes innocentes, notamment à l’occasion d’un sabbat appelé le sabbat noir (en signe de deuil). Ici, il s’agit plus d’un acte mémoriel que d’histoire, même si les événements relatés ou commémorés ont une incontestable valeur historique.

 

Les choses allaient changer du tout au tout après ce violent traumatisme que fut pour la conscience juive d’Europe, l’expulsion de la péninsule ibérique. La fibre historiographique des érudits se donna alors libre cours car le défi que représentait une telle catastrophe ne pouvait pas ne pas être relevé. Que signifiait cette violente mesure, ce déracinement qui n’était comparable, dans son ampleur, qu’à la chute du temple et à la prise de Jérusalem ? L’effervescence messianique se développa à une vitesse vertigineuse et l’homme juif, où qu’il se trouvât, réclamait une explication, ou simplement un sens à donner à ce drame. En somme, une consolation, dire que ce qui arrivait avait un sens et était peut-être même annonciateur de la Rédemption finale (gué’oulla).

 

Yerushalmi a raison d’écrire : Rien de ce qui advint au Moyen Age, pas même les massacres par les Croisés, ne suscita une littérature qui pût soutenir la comparaison (p 75). C’était un peu comme si le ciel leur tombait sur la tête : des familles juives installées dans la péninsule depuis plus de six siècles, parvenues aux plus hautes responsabilités dans le monde des arts et des lettres, de la politique et de l’économie, se voyaient soudain rappeler leurs inacceptables origines religieuses et sommées de choisir entre le baptême et l’exil. Il suffit, pour s’en rendre compte, de parcourir quelques pages écrites par un exilé célèbre, Isaac Abrabanel, le familier des rois et des reines, le grand banquier qui se retrouva, à la fin de sa vie (1506) dans le ghetto de Venise… Un esprit aussi rassis se vit contraint, lui aussi, de hasarder une explication à ce qui lui arrivait : nos frères, écrivit-il en substance, ont délaissé la Tora de Dieu pour ne s’occuper exclusivement que de la philosophie grecque… Et Dieu a très modérément apprécie ! Encore ce vieux réflexe d’une sempiternelle culpabilité et de la haine de soi : s’il nous arrive malheur, nous ne pourrons nous en prendre qu’à nous-mêmes… En d’autres termes, puisque la punition divine est juste (et comment en serait-il autrement ?), c’est qu’elle est méritée. C’est l’idéologie qui imprègne le livre des Juges…

 

On se souvient du fameux adage trouvé chez Jérémie mais aussi chez Ezéchiel (ch. 18) : les pères ont mangé du verjus mais ce sont les dents des enfants qui en furent agacés… Toujours cette faute obsessionnelle qui restera, au fond, à tout jamais inexpiable. Avec de tels principes, on ne fait pas de l’histoire mais simplement de la martyrologie ! C’est ce que j’écrivais il y a quelques années dans mon QSJ sur L’historiographie juive : on voit en Dieu le maître absolu de l’Histoire, rien de ce qui se produit ici-bas ne se fait à son insu. Partant, ce qui survient a un sens, même si nous ne le comprenons pas. Voyez ce que dit Juda Ha-Lévi dans son Cusari au sujet des croisades et des confrontations entre chrétiens et mahométans… A ses yeux, c’est Dieu qui téléguide tout cela. Voici quelques noms d’historiens qui étaient presque tous d’Espagne ou en contact avec la péninsule ; Ibn Verga, Zaccuto, Usque, ha-Cohen, Guedalya ibn Yahya… Aux yeux de tous, la théodicée est incontestable, pourtant le Psaume 44 s’en prenait vigoureusement à Dieu, lui reprochant toutes ces injustices dont son peuple était victime.

 

Une autre caractéristique de cette activité historienne : à l’origine, les juifs ne parlaient que d’eux et accessoirement de leurs oppresseurs, ce n’est que bien plus tard, qu’ils étendirent ou élargirent leur intérêt au reste du monde. Mais cette insularité peut s’expliquer aussi par la négation de leur histoire contemporaine qui affirmait avec force que le christianisme était la vérité du judaïsme, en somme que ce dernier n’existait plus. Et dans ce cas, il n’avait plus d’histoire. Renan lui-même n’hésita pas écrire que la vie avait quitté le tronc du judaïsme pour se concentrer dans le rameau chrétien

 

L’homme qui rompit avec l’esprit d’une tradition insulaire juive, repliée sur les quatre coudées de la tradition, fut Azarya de Rossi, le savant et homme de science vivant en Italie, qui écrivait son Mé’or Enayim (Luminaire des yeux). L’originalité de cet homme et de son œuvre sus citée est qu’il n’a pas érigé de barrière hermétique entre sa culture religieuse et sa culture profane issue de le Renaissance italienne. Il savait que son livre, comme tous les livres d’histoire, ne recueillerait pas l’assentiment de ses coreligionnaires. Et tel fut bien le cas. Il faut dire que Azarya n’a pas hésité à détruire certaines histoires fantastiques du talmud dont il démontra le caractère légendaire. Notamment celle qui veut que Titus soit mort après d’indicibles souffrances provoquées par un méchant moustique qui aurait attaqué son cerveau en y pénétrant par les fosses nasales. Avec le sérieux d’un médecin anatomiste, Azarya montre que cette histoire est parfaitement irréelle, donc légendaire. L’érudit juif moyen de l’époque qui voyait en la culture européenne la pointe de diamant de la religion chrétienne dont le but avoué, proclamé, était de ruiner les fondements du judaïsme, ne pouvait pas admettre qu’un érudit tel qu’Azarya se soit abreuvé aux fontaines d’une science non-juive… En outre, en démythifiant des légendes talmudiques multiséculaires, Azarya ruinait la légitimité ancestrale des aggadot… Toutes choses qui n’ont pas servi la diffusion du livre ni arrangé les affaires de notre auteur.

 

La dernière partie de cet ouvrage si stimulant et si neuf porte sur l’époque qui part du XIXe siècle au XXe siècle. Yerushalmi y expose les points de vue de la Haskala, les Lumières juives qui désenclavèrent la science historique en expliquant aux lecteurs du journal Ha-Meaasef (édité à Hambourg) tous les mérites qu’on pouvait retirer de la lecture attentive des biographies de grands hommes : historiques,  philosophiques, littéraires, moraux…

 

Ensuite ce fut le siècle de la Science du judaïsme et dans ce cas, pour ne pas allonger un article déjà long, je renvoie les lecteurs à mon QSJ ? intitulé justement La science du judaïsme (PUF, 1995) c’est le seul ouvrage en français qui contienne dans les limites prescrites un traitement complet de cette question. On pourrait même dire que ce mouvement a fait pencher la balance d’une manière excessive dans l’autre sens, au point de tomber parfois dans l’historicisme que l’on dénonçait au tout début de cet article. Jamais le passé ne fut aussi intimement fouillé qu’à cette époque. Tous les rabbins, tant orthodoxes que réformés ou libéraux soutenaient des thèses sur des sujets d’histoire ou de philosophie juive

 

On m’a souvent posé la question suivante : qu’est ce qu’un philosophe juif ? J’ai presque envie d’étendre cette interrogation à la discipline historique : qu’est ce qu’un historien juif ? Au Moyen Age, ce fut un homme qui écrivait dans un hébreu rabbinique en s’en tenant strictement et exclusivement à des sujets juifs. A la fin du Moyen Age et au début de la Renaissance, c’est encore un érudit qui écrit en hébreu mais élargit assez considérablement son spectre à d’autres aires culturelles et religieuses (histoire des papes, histoire des sultans de Turquie, etc). Au XVIIIe siècle, siècle qui voit fleurir les autobiographies, on note chez les juifs à la fois des œuvres en hébreu et en allemand. Le meilleur exemple étant fourni par deux autobiographies que j’ai traduites et éditées avec des introductions : Jacob Emden (1697-1776) auteur de la Mégillat Sefer (Rouleau du livre ou mémoires de l’Anti-Sabbataï Zewi, Cerf, 1994) et la Lebensgeschichte de Salomon Maimon (1752-1800)(Berg international, 1983 ; Pocket 2011. Préface d’Alexandre Adler). On voit donc surgir ou émerger un souci nouveau chez les juifs : témoigner face à leurs descendants, leurs familles ou face aux générations à venir afin qu’elles leur rendent justice en quelque sorte. Mais c’est le XIXe siècle qui vit l’éclosion de ce genre littéraire.

 

Pour finir cet article en hommage à la mémoire du grand historien disparu, j’évoquerai deux choses : d’abord que c’est un historien huguenot Jacques Basnage de Beauval qui, le premier, écrivit une monumentale histoire des juifs des origines à nos jours où, entre tant d’autres choses, il signalait son envie de les convertir à sa foi… Et justement , la deuxième chose nous est livrée par un jésuite allemand, Peter Browe, qui publia en 1942 à Rome une thèse, comme seuls les Allemands savent en faire, intitulée La Mission auprès des juifs au Moyen Age et les papes. Notre saint homme reconnaît que cette entreprise a échoué et que les résultats de tant d’efforts n’ont pas été considérables. Il s’interroge donc sur les causes de cet échec patent et en recense trois : la première faute incombe aux chrétiens eux-mêmes qui n’ont pas su y faire, la seconde aux juifs qui n’ont rien voulu entendre et la troisième à … Dieu qui n’a peut-être pas voulu que les juifs renoncent à leur foi ancestrale et à sa vieille alliance ! Yerushalmi note avec humour que l’on ne s’attendrait pas à une telle explication ni qu’il recommande d’introduire un pouvoir divin dans des thèses universitaires… Il se contente de relever ce fait hautement significatif.

 

Me voilà parvenu au terme de cet article qui se veut avant tout un hommage à la mémoire d’un grand historien disparu en laissant derrière lui une œuvre significative.

Il y a dans la littérature talmudique une interprétation éthique fort belle d’un verset du Cantique des Cantique : faire bouger les lèvres des gisants (dovévé sifté yeshénim). En évoquant l’œuvre d’un disparu, on se fait son modeste et respectueux porte-parole. Et Yosef Hayyim Yerushalmi le méritait bien

 

Maurice-Ruben HAYOUN



[1] Je ne reprends pas toujours la traduction publiée, mais la modifie assez souvent.

[2] Überliefrrungsgeschichctliche Studien, Königsberg, 1943.

[3] Ma shé ‘éra’ la-avot siman la banim…

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