Repentir humain et pardon divin : Kippour

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Repentir humain et pardon divin : Kippour

 

Le point culminant du calendrier liturgique juif, yom kippour, tombe cette année le 28 septembre. Ce moment là marque incontestablement l’apogée de la spiritualité religieuse juive. Dix journées, dites de pénitence, séparent le Nouvel an (rosh ha-shana) de ce rendez vous solennel que même les plus assimilés parmi les juifs tiennent à commémorer d’une manière ou d’une autre.

Si le Nouvel an se signale surtout par son caractère austère, yom kippour, dit le jour des propitiations (plus simplement : le jour du grand pardon), brille par son caractère solennel : c’est un jeûne qui dure presque vingt-six heures que les fidèles passent en prières dans les synagogues. Il faut patienter jusqu’à la fête des tabernacles (soukkot), le 2 octobre, pour que des rayons de joie et d’allégresse illuminent enfin la vie religieuse.

Le Nouvel an insiste sur l’universelle souveraineté de la divinité créatrice des cieux et de la terre et rappelle l’exemple insurpassable d’une fidélité humaine absolue à l’égard du Seigneur. Et dans ce contexte, la conduite irréprochable du patriarche Abraham demeure inégalée. Cette exaltation religieuse du père fondateur du monothéisme, qui aurait bien pu sacrifier son propre fils si l’ange n’avait retenu son bras, explique le choix de la tradition qui prescrit de lire le chapitre XXII du livre de la Genèse. On met l’accent à la fois sur la souveraineté divine universelle et sur l’obéissance aveugle d’Abraham qui, comme le rappela si brillamment le penseur danois Sören Kierkegaard, ne s’est même pas demandé s’il ne s’était pas mépris sur l’intention de la divinité et la validité de son message… Car, après tout, la divinité ne commandait rien de moins qu’un infanticide en guise de mise à l’épreuve. Quelles épaules humaines pouvaient bien supporter un tel fardeau ?

Le jour de kippour privilégie, quant à lui, une dialectique un peu différente, celle du repentir humain sincère et de son corollaire divin, le pardon et la rémission des péchés. C’est donc tout naturellement que la tradition a jeté son dévolu sur les quatre chapitres du livre de Jonas, lus ce jour là. Il s’agit de montrer que la divinité monothéiste est l’amie de l’humanité croyante, sans aucune distinction confessionnelle, qu’elle la met en garde contre le châtiment que lui vaudrait son inconduite si elle persistait dans cette mauvaise voie.

Si invraisemblable que soit ce conte, de Jonas, les enseignements à tirer de l’aventure de cet envoyé divin rebelle et récalcitrant tranchent avantageusement par rapport à la fête précédente : on ne réclame plus de sacrifice sanglant, même si celui-ci se limitait à une (redoutable) mise à l’épreuve ; bien au contraire, la divinité annule son funeste décret et n’hésite pas, pour cela, à désavouer son émissaire.

Ce livre de Jonas est admirablement bien construit. Le rédacteur hébraïque maîtrise parfaitement le caractère expressif de la langue hébraïque ; en peu de mots il campe le décor, celui d’une ville pécheresse, Ninive, qui n’est pas sans rappeler le cas de Sodome et de Gomorrhe, dont les habitants se sont fourvoyés dans les chemins de l’iniquité.. La divinité a décidé de détruire cette cité et entend lui adresser une dernière mise en garde. Pour une raison qu’on ignore au début du livre, Jonas se dérobe, embarque à Jaffa pour une lointaine destination, croyant échapper ainsi à l’injonction divine. Mais au cours de la traversée, une violente tempête se déclare et le navire menace de faire naufrage. Perplexe, le capitaine décide d’alléger son bateau en jetant par dessus bord tout ce qui n’est pas indispensable ; cela ne change rien à l’état de la mer qui ne se calme que lorsque les matelots, ayant découvert le fin mot de l’histoire, à savoir la fuite de Jonas, décident de le jeter à la mer.

C’est alors que prend place l’épisode le plus merveilleux du conte : un monstre marin engloutit l’émissaire qui adresse de sa prison sous marine une belle et émouvante supplique au Dieu qu’il entendait fuir. Le cétacé rejette Jonas sur le rivage et cette fois il ne songe plus à fuir et effectue sa mission. Les ninivites et leur roi sont touchés par la mise en garde de Dieu, ils décrètent un jeûne général et décident de faire amende honorable. Ce qui, au grand dam de Jonas, entraîne une miséricorde divine immédiate.

La dernière partie, avec l’apologue du ricin, est une véritable leçon d’amour et de tolérance que Dieu en personne administre à son propre envoyé, froissé de voir que l’attribut de la miséricorde l’a emporté sur celui de la rigueur implacable du jugement. Alors qu’il s’était construit un petit abri pour passer la nuit hors de la ville, Jonas est réveillé par un violent coup de soleil car en l’espace d’une seule nuit le ricin qui l’abritait fut attaqué par un ver… En proie à une violente colère, il se plaint à Dieu qui lui administre la leçon finale : tu te préoccupes du sort d’un simple ricin et tu voudrais que moi, j’annihile la vie de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui ne sont même pas en mesure de distinguer leur droite de leur gauche…

Existe-t-il plus bel exemple de l’infinie miséricorde divine ?

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