SAVONAROLE, LE GLAIVE DE DIEU

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SAVONAROLE, LE GLAIVE DE DIEU   DE MARE VIALLON  (PARIS, ELLIPSES,  2008)
Dans leur superbe collection consacrée aux grandes biographies, publiées sous la ferme et bienveillante férule de Gwendoline Rousseau, les éditions Ellipses nous offrent un bel ouvrage consacré au frère dominicain, né à Ferrare, Jérôme Savonarole. Un homme étrange, apparemment impénétrable, soumis à des passions secrètes que l’auteur, Madame Marie Viallon, réussit à démonter avec délicatesse.
Né en 1452 dans une fratrie assez importante, le jeune homme, entré dans les ordres et penchant de plus en plus vers un extrémisme religieux et politique, finira tragiquement en 1498, après avoir traversé son existence terrestre comme un météore. Après avoir été éminemment respecté ou plutôt redouté par la ville de Florence qui jouissait alors d’un grand prestige, il fut condamné à la pendaison et, horreur absolue, à l’incinération  de son cadavre afin que nulle sépulture ne puisse conserver son passage sur cette terre.
L’Histoire, nous apprend-on, avance par contradictions surmontes : antagonismes des classes sociales, progrès techniques et philosophiques qui ouvrent des brèches plus ou moins grandes dans les haies protectrices des traditions religieuses, autant de choses qui détruisent sous nos yeux l’ordre ancien pour accoucher, quoiqu’on fasse, d’un monde nouveau dans lequel il faudra trouver sa place. C’est probablement le rendez-vous manqué par Savonarole qui n’a pas fait preuve d’intelligence politique en se permettant de critiquer avec véhémence le pape, voire même certaines grandes familles patriciennes, en leur présence, à l’église : il n’hésitait pas à prononcer des prêches enflammés  mettant presque directement en cause des pratiques sociales, certes condamnables, mais commises par des gens trop puissants… Comment un frère dominicain pouvait-il combattre des oligarchies politiques ? Même son ordre, inquiet de ses débordements et soucieux de conserver ses positions dans le contexte socio-politique de l’Italie de cette fin de XVe siècle, préférera l’éloigner en lui accordant parfois des promotions qui n’en étaient pas vraiment. Et Savonarole ne changea pas…

SAVONAROLE, LE GLAIVE DE DIEU   DE MARE VIALLON  (PARIS, ELLIPSES,  2008)
Dans leur superbe collection consacrée aux grandes biographies, publiées sous la ferme et bienveillante férule de Gwendoline Rousseau, les éditions Ellipses nous offrent un bel ouvrage consacré au frère dominicain, né à Ferrare, Jérôme Savonarole. Un homme étrange, apparemment impénétrable, soumis à des passions secrètes que l’auteur, Madame Marie Viallon, réussit à démonter avec délicatesse.
Né en 1452 dans une fratrie assez importante, le jeune homme, entré dans les ordres et penchant de plus en plus vers un extrémisme religieux et politique, finira tragiquement en 1498, après avoir traversé son existence terrestre comme un météore. Après avoir été éminemment respecté ou plutôt redouté par la ville de Florence qui jouissait alors d’un grand prestige, il fut condamné à la pendaison et, horreur absolue, à l’incinération  de son cadavre afin que nulle sépulture ne puisse conserver son passage sur cette terre.
L’Histoire, nous apprend-on, avance par contradictions surmontes : antagonismes des classes sociales, progrès techniques et philosophiques qui ouvrent des brèches plus ou moins grandes dans les haies protectrices des traditions religieuses, autant de choses qui détruisent sous nos yeux l’ordre ancien pour accoucher, quoiqu’on fasse, d’un monde nouveau dans lequel il faudra trouver sa place. C’est probablement le rendez-vous manqué par Savonarole qui n’a pas fait preuve d’intelligence politique en se permettant de critiquer avec véhémence le pape, voire même certaines grandes familles patriciennes, en leur présence, à l’église : il n’hésitait pas à prononcer des prêches enflammés  mettant presque directement en cause des pratiques sociales, certes condamnables, mais commises par des gens trop puissants… Comment un frère dominicain pouvait-il combattre des oligarchies politiques ? Même son ordre, inquiet de ses débordements et soucieux de conserver ses positions dans le contexte socio-politique de l’Italie de cette fin de XVe siècle, préférera l’éloigner en lui accordant parfois des promotions qui n’en étaient pas vraiment. Et Savonarole ne changea pas…
Au tout début de son ouvrage, l’auteur mentionne un événement vécu, de nature amoureuse, susceptible d’expliquer ce jusqu’auboutisme passionnel de cet homme, tombé follement amoureux, dans son jeune âge, d’une belle voisine qui l’aurait éconduit sans ménagement… Il aurait fait un transfert classique de l’amour d’une femme vers l’amour de Dieu, généralement plus sûr et, en tout cas, bien plus absorbant et dénué de risque. En effet, aucun danger d’être éconduit dans ce cas.
Cette sublimation allait de pair avec une exaltation qui devait lui coûter cher. On en voit les prémices dans sa lettre d’adieu adressée à son père, et, par la suite, dans sa correspondance avec sa mère à laquelle il recommande le deuil de son fils (sic) ainsi que la résignation. Cette insensibilité morbide allait le conduire là où l’on sait : au gibet.
Car le dominicain ne comprit pas que la religion, mélangée à la politique, produisait généralement un mélange détonnant. Ceux qui l’avaient jadis adulé et porté aux nues se rassemblaient désormais pour assister à son supplice. Un certain Machiavel gardera pour toujours le souvenir de cette  redoutable journée du 23 mai 1498 où Savonarole et deux autres condamnés marchaient vers le lieu du supplice… L’auteur cite (p 63) cette phrase désabusée mais lucide de Machiavel dans Le Prince (VI) : tous les prophètes armés sortent vainqueurs et les désarmés courent à la ruine… Machiavel est certes, mort, déchu et indigent, mais au moins il s’éteignit dans son lit et sa détention, conséquence de sa complicité supposée dans un coup d’Etat, n’a pas duré longtemps. C’est toute la différence entre un politique lucide et avisé, d‘une part, et un fanatique religieux, d’autre part, convaincu d’avoir raison envers et contre tout.  Son obsession était double : la réforme de l’église et le renouveau des chrétiens.
Une chose frappe dans cette existence mouvementée, c’est l’amitié nouée avec un autre original, Jean Pic de la Mirandole (probablement empoisonné par son secrétaire) qui rencontra Savonarole au chapitre des dominicains en avril 1482, après que les 900 thèses de l’auteur de l’épître de Dignitate Hominis avaient été condamnées par l’église. Pic aurait même parlé avec admiration du dominicain devant son protecteur et ami, Laurent le magnifique. Ce dernier a facilité le retour de Savonarole à Florence où il  prononcera des prêches d’une éloquence à la fois torrentielle et véhémente… Il reprendra les thèmes de l’Apocalypse et menacera l’église des pires sanctions, dues, selon lui, à la simonie et au relâchement des mœurs tant du bas clergé que de la Curie romaine. Lorsque Laurent le magnifique se rendra compte de son erreur, il réagira avec adresse en conviant un autre prédicateur, plus mesuré et moins exalté, un érudit nommé  Mariano de Ganazzano, à prêcher à son tour à Florence. Mais Savonarole ne sera pas stoppé net et son succès ira croissant car il avait su trouver le langage qui plaisait aux désespérés et aux mécontents.
Cependant la mort, la même année, de Laurent de Médicis et du pape, suivie de l’élection de son successeur Alexandre VI, connu pour ses côtés simoniaques et corrompus, allait changer la donne. Savonarole se lance dans une vaste entreprise d’émancipation de son couvent de Florence afin de mettre à exécution ses plans de rénovation de l’ordre et de la vie chrétienne en général. Les foules accourent et même des personnalités très en vue comme Marsile Ficin et Pic de la Mirandole font partie des auditeurs du moine.
Les prêches enflammés de Savonarole contenaient tout de même un zeste d’analyse politique ; l’homme sentait que l’Italie n’allait pas tarder, en raison de ses divisions et de ses luttes intestines, à attiser l’appétit de grands prédateurs, comme le jeune roi de France Charles VIII de Valois qui fondra sur la péninsule en 1494. Peu auparavant, le moins dominicain qui sentait les choses venir exhorta son pays et ses compatriotes à la repentance et à la prière. Ses sermons sont aussi violents que ceux des prophètes d’Israël (Isaïe, Jérémie, Aggée). Lorsqu’il commentera devant un auditoire pétrifié par ses menaces, la péricope biblique du Déluge, il établira un parallèle sans peine entre l’épisode biblique mythique et ce qui attendait Florence, lors de l’entrée des troupes françaises dan cette cité. En raison de toutes ces vicissitudes, Pierre de Médicis qui n’avait  ni le courage ni la sagesse éprouvée de son père Laurent le magnifique, fuira sa ville après une petite émeute de gens simples. Savonarole se sent alors les mains libres, il a enfin les coudées franches. Il s’affirme comme la plus haute autorité morale et spirituelle et tire profit du vide politique pour exposer ses idées sur la réforme de l’Etat et de la gouvernance. Plus aucun doute n’est possible quant aux intentions du moine, en lisant ces quelques lignes : Et c’est toi, Florence, qui conduiras la réforme de toute l’Italie et c’est ici que débutera le renouveau  qui se répandra partout car tu es le cœur de l’Italie… (p 96)
Les allusions se font de plus en plus précises dans les sermons du dominicain qui considère que Jésus est le seul vrai maître de Florence et lui, Savonarole, peut agir en  qualité de prophète. Il parle d’un enfant qui quitte le port pour ne plus y revenir et vogue vers son destin pour assurer le sauvetage du peuple chrétien de Florence : et cet enfant, précise-t-il, c’est moi !
Mais une telle profession de foi politique ne pouvait pas ne pas susciter d’opposition. Ce fut une coalition hétéroclite : les anciens partisans des Médicis qui voulaient rétablir l’ancien régime, ceux qui, en ennemis jurés de celui-ci, accusaient le moine de tiédeur envers les anciens maîtres et enfin, d’autres ordres religieux, les Franciscains, par exemple, qui ne voyaient pas les choses du même œil… Même Machiavel, en fin politique qu’il était, transperça les intentions profondes du prédicateur qui poursuivait des visées mondaines sous des dehors hautement spirituels et religieux.
Les craintes de Machiavel ne seront pas démenties par les événements, notamment militaires, lorsque le roi de France réussit enfin, après de difficiles batailles, à regagner sain et sauf son royaume, abandonnant l’Italie et tous ses anciens soutiens (dont Savonarole, dans une certaine mesure) à leur sort. C’est probablement à ce moment que la fortune ne sourit plus au moine dont les adversaires s’enhardissent et gagnent le pape à leur cause. Après maintes péripéties, des interdictions de prêcher et d’enseigner s’ensuivirent. Le reste n’était plus qu’une question de temps. Savonarole ne change pas , n’écoute personne d’autre que lui-même, désormais prisonnier de son destin. Cherchait-il la mort pour couronner son existence par le martyre ? L’acte annonciateur se produisit le 18 mai 1497, l’excommunication de Savonarole est là.
La suite est connue. Le moine sera pendu avec deux de ses disciples, peu après. Ceux qui avaient voulu effacer toute trace de son passage sur terre n’ont pas réussi. Mais l’homme a commis l’erreur irréparable de mêler la religion à la politique. Il en est mort. Mais certaines de ses idées ont survécu. Et ses prêches, notamment ceux inspirés des vieux prophètes hébreux ont marqué  son temps. Et  même bien au-delà.


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