Harry G. Frankfurt, De l’art de dire des conneries Paris, Collection 10/18, 2006

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Harry G. Frankfurt, De l’art de dire des conneries Paris, Collection 10/18, 2006
                    , de la vérité, Collection 10/18 Paris, 2007
    Lorsque le sympathique directeur éditorial de cette collection, Monsieur François Laurent, me fit parvenir ces deux sympathiques petits essais dus à un éminent professeur de philosophie de l’université de Princeton, je n’ai pu dissimuler mon étonnement. Je me suis jeté sur cette lecture, avide de voir ce qu’il en était au juste. Et je découvris une analyse des plus approfondies sur ce que j’appellerai, en ces temps de crise financière mondiale, l’inflation du discours.
    Il importe de signaler le titre original de l’ouvrage Bullshit qui signifie en fait en bon français de la merde de taureau. J’espère ne heurter la sensibilité de personne, surtout des personnes habituées à me lire dans ce blog et dans le tirage papier de notre Tribune de Genève.
    Le propos de l’auteur est de montrer la vacuité du discours économique,  politique et même parfois académique, sans même parler de ce dont nos journaux habituels nous abreuvent, à l’exception, cela va de soi, de notre belle Tribune de Genève.
    Comme tout bon philosophe analytique, Frankfurt fonde ses analyses sur un autre ouvrage au titre au moins aussi évocateur que le sien, à savoir  The prevalence of humbug (Prédominance de la fumisterie). Et il explique la différence entre le menteur qui ment effrontément et le débiteur de «conneries», c’est-à-dire le bonimenteur. Je n’infligerai pas à nos lecteurs animés de bonne volonté les distinguo subtils qui appariassent sous la plume de l’auteur. Il en ressort que celui qui dit n’importe quoi n’est pas comparable à celui qui ment …
    Quand on est professeur d’université, on ne se refait pas et par conséquent l’auteur cité un exemple qui met en présence le grand philosophe autrichien Wittgenstein et une dame de sa connaissance Fania Pascal qui fut opérée des amygdales et à laquelle l’auteur du Traité logico-philosophique avait rendu visite. La malade dit au philosophe qu’elle se sent comme un chien qui vient d’être écrasé… Ce qui lui attire la répartie cinglante du philosophe : vous ne savez absolument ce que ressent un chien qui vient d’être écrasé
    Etait-ce un trait d’humour ou la volonté de Wittgenstein de faire comprendre à FAnia qu’elle débitait du baratin (autre traduction possible de bullshit).. L’auteur nous donne même sa définition du baratin : pour moi, cette absence de tout souci de vérité, cette indifférence à l’égard de la réalité des choses, constituent l’essence même du baratin (p 46). Voilà qui clair.
    Après le célèbre philosophe autrichien, Frankfurt cite le traité Du mensonge  de Saint Augustin  qui établit une subtil distinguo entre le menteur patenté et celui profère un mensonge ; selon l’auteur de la Cité de Dieu, le premier profit de son mensonge tandis que le second ne ment, en quelque sorte qu’accidentellement. Aristote aurait dit qu’il ne ment pas d’intention première.
    Frankfurt étend ses considérations sagaces à l’arène politique et aux journaux. Selon lui, et il a raison, nous vivons à une époque où chaque paisible citoyen est censé avoir une opinion sur toute chose, ce qui poussent les hommes politiques qui nous gouvernent à en faire autant. Et fatalement, ils profèrent des bêtises. D’o l’art de dire des conneries…
    Et vous voulez savoir quelle est la conclusion de ce livret si rafraîchissant et si tonique, oui, la dernière phrase, la toute dernière : la sincérité, par conséquent, c’est du baratin.
    Les âmes sensibles et les esprits simples auraient pu penser que notre philosophe s’en serait tenu à cela. Mais non, il a récidivé en publiant un second essai de la même veine qu’il a intitulé  De la vérité
    En guise d’introduction, il explique que dans son précédent essai, il a entièrement négligé un point fondamental, celui de motiver son propos par rapport à ce qui guide chacun d’entre nous dans sa vie de tous les jours, la vérité.
    Certaines personnes, voire même des philosophes ou prétendus tels, nient
Toute différence entre le vrai et le faux, annihilant par là même les fondements intelligibles de l’être. Et quand ils défendent leur thèse, ils assurent qu’ils ne mentent pas, qu’ils disent la vérité ; ils ne se rendent don pas compte de l’aspect pardoxal de leurs affirmations, prétendant dire une vérité dont ils avaient précédemment nié farouchement l’existence. Redonnons la parole à l’inénarrable Frankfurt (p 17) :  la vérité est-elle vraiment si précieuse et mérite-t-elle de l’être ? Ou bien l’amour de la vérité, comme l’affirment nombre de penseurs et d’écrivains distingués, n’est-il qu’un nouvel exemple de baratin ?
    Comment vivre sans vérité ? Comment résoudre sans elle les problèmes qui se posent à nous à chaque instant de notre vie ? Comment prêter foi aux allégation de ces penseurs «post-modernistes» selon lesquels la distinction entre le vrai et le faux ne repose sur aucune base objective ?
    Frankfurt évoque le cas du médecin et de l’ingénieur des ponts et chaussées. Si l’un ou l’autre se trompe de diagnostic ou sur la résistance des matériaux, ils mettent en danger la santé et la sécurité des gens. Dans les deux cas, l’absence de distinction entre le vrai et le faux peut être fatale. Partant, aucune société ne peut se passer de vérité, faute de quoi elle se condamnerait au déclin et à l’inertie culturelle. Sans la vérité, aucune vie n’est possible.
    Mais le chapitre que j’ai le plus aimé est celui qui se sert de l’Ethique de Spinoza, des notions de joie et d’amour. La définition spinoziste de la joie est très belle :il s’agit d’un sentiment de plénitude intérieure qui s’empare de nous et nous gorge d’une vitalité nouvelle. Quant à la joie,  c’est le sentiment qui nous pousse à rechercher ce qui provoque cette vitalité. Et la vérité est justement ce mobile qui nous pousse à agir dans ce sens. Selon Spinoza, il en résulte que les gens sont conduits à aimer la vérité.  Ils ne peuvent s’en empêcher car ils sont obligés d’admettre ils ne pourraient  ni survivre, ni se comprendre eux-mêmes, ni vivre en plein accord avec leur nature profonde.
 Frankfurt s’en réfère aussi à Emmanuel Kant et à Michel de Montaigne qui tous deux, ç des degrés divers mais toujours très efficacement, honnissent et bannissent le mensonge au motif qu’il représente un danger grave.
    En somme, il ne faut pas prendre la vérité à la légère. Le Psalmiste le disait bien en parlant du verbe divin : rosh debarékha émét : le principe de tes paroles et vérité…
    Lisez Frankfurt, vous ne le regretterez point.

 

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