LE PROCÈS DE SADDAM HUSSEIN

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LE PROCÈS DE SADDAM HUSSEIN
    La récente diffusion d’extraits du procès de Saddam a remis l’opportunité de ce procès et surtout son équité au centre de l’actualité. La question qui se pose en voyant ce reportage est en fait unique (même si elle en contient une multitude d’autres) : fallait-il juger Saddam ? Et si oui, la condamnation à mort était-elle inéluctable ?
    Pour tenter d’apporter un ou des éléments de réponse, il convient d’opérer une très brève rétrospective : un peuple opprimé, des communautés politiques ou religieuses constamment humiliées et persécutées ne peuvent-elles pas secouer le joug qui pèse sur elles, et de la façon la plus violente ? Comment s’est fait la révolution française, pas par des votes ni par des consultations pacifiques, mais (hélas !) par la prise violente de la Bastille (symbole du pouvoir despotique) et ensuite par la Terreur qui finit par engloutir ses initiateurs comme la Révolution a fini par dévorer ses propres enfants.
    Les communautés ethniques et religieuses formant la mosaïque irakienne ont fini par souhaiter l’arrivée d’un libérateur, fût-il chrétien, fût-il américain, le résultat seul comptait : la mise à l’écart de Saddam qu’aucune force politique dans le pays ne pouvait renverser sans aide extérieure. Je laisse de côté dans mon raisonnement le bien-fondé ou au contraire le mal fondé de l’intervention militaire américaine (que je trouve très bonne, n’était la mort de tant de civils innocents !) pour me focaliser sur le procès et la verdict de mort.
    Saddam errait comme un animal traqué dans son propre pays, hirsute, visiblement mal assuré, ayant perdu sa superbe, serrant fort contre lui cette mallette contenant près d’un million de dollars cash, abandonné des siens et terré dans une ferme isolée aux confins de son ancienne capitale. A force de persévérance et de moyens financiers et de ressources du renseignement, Saddam est pris : deux possibilités s’offraient aux troupes US, le tuer sur place ou le faire prisonnier et organiser un procès. C’est la seconde solution qui a prévalu.
    Les commentateurs ont relevé que les forces américaines ont voulu organiser ce procès pour justifier devant le peuple irakien et le monde entier l’opportunité de leur intervention pour mettre fin aux agissements d’un tyran sanguinaire qui n’avait même pas épargné son propre sang ( ses beaux-frères, ses gendres, sans compter des dizaines de milliers de ses compatriotes). Ce devait être une sorte de catharsis, une procédure de purification, de justification et aussi de légitimation face au monde entier. Les américains ont bâti les fondements de leur Etat sur ces principes que certains taxent aussi de mythologie politique car la puissance a beau se parer des plus grandes vertus, elle reste l’expression de la force brutale. Certes oui, mais sans les USA qu’aurons nous fait, qui aurait eu le courage d’envoyer plus de 150.000 hommes se battre à des milliers de kilomètres de leur pays ?  Il ne faut pas condamner les USA : ils ont donné à leur intervention les allures d’une croisade pour la paix et la justice, mais sans eux Saddam serait encore en place et le peuple irakien soumis à d’effroyables souffrances…
    On se souvient que la constitution irakienne, faite sur mesure pour le tyran, ne prévoyait pas de traduction en justice du chef de l’Etat, Saddam et ses avocats l’ont assez souvent rappelé. Il fallut donc constituer un tribunal spécial, et dans ce cas, les adversaires de cette mesure ont parlé de tribunal d’exception dont le verdict est nécessairement entaché d’irrégularité… Une fois acquis le principe d’une telle juridiction, si contestée qu’elle fût, il fallut passer à la composition : et de nouveau, les critiques fusèrent. Il ne fallait pas, nous dit-on, donner la présidence à un Kurde ou à un Chiite, au motif (peu sérieux) que ces deux communautés avaient été durement éprouvées par Saddam et qu’elles chercheraient à se venger au leu de dire le droit et de faire justice. Elles seraient très tentées de se faire justice .
    Il est vrai que certains débats, retransmis après avoir été visionnés par la censure, montraient une cour plutôt prévenue contre Saddam ; mais je pose la question : lorsque vous vous trouvez face à un immonde sanguinaire qui a fait exécuter des dizaines de membres de votre famille, de votre tribu ou de votre parti, pouvez vous rester de marbre ? Même du tribunal céleste on ne peut exiger une telle tenue.
    Mais laissons de côté la partialité ou l’impartialité des juges, car, si l’on voulait être absolument juste, il eût fallu dépayser le procès et faire juger Saddam en Suède ou en Finlande par des juges indiens ou sri lankais ! On devine déjà les protestations des défenseurs de la souveraineté irakienne, réclamant que l’ex chef d’Etat soit jugé par eux et chez eux…
    Enfin, l’acte d’accusation, sa rédaction, son étaiement et le respect des droits de la défense : dans ce chapitre, même les défenseurs les plus acharnés de Saddam ne pouvaient nier les innombrables charges : meurtres, exécutions sommaires, maintien au secret d’opposants politiques sans aucun procès, main basse sur les richesses de l’Etat, confusion absolue entre les intérêts privés et les caisses de l’Etat, etc… Mais surtout l’accusation de génocide contre les Kurdes et les Chiites.
    La sentence de mort allait presque de soi… Une fois prononcée, fallait-il surseoir au verdict et commuer la peine de mort en détention à perpétuité ? Le peuple irakien, au nom duquel la justice est rendue, ne l’aurait ni accepté ni même simplement compris. Nous commettrions une funeste erreur en voulant imposer à des peuples, issus d’autres cultures, notre propre système judiciaire.. Toutes proportions gardées, le Général de Gaulle a gracié le Maréchal Pétain (condamné à mort) qui avait pourtant rabaissé la France et conduit le pays sur la voie honteuse de la collaboration… En Irak, une telle magnanimité eût été incompréhensible.
    Venons en à l’acte final, au dernier  terme: l’exécution. Même les Américains qui avaient pourtant tout fait pour ne pas paraître furent effondrés en voyant les images volées de l’exécution où les bourreaux chiites crient le nom de leur chef Moktada al-Sadr en passant la corde au cou de Saddam . Certes, on entend la voix en arabe d’un procureur priant l’assistance de se conduire dignement car il s’agissait de l’exécution d’un homme, après tout…  Et soudain, le bruit sec de la trappe qui s’ouvre sous les pieds du condamné qui psalmodiait des versets du Coran.
    De telles images ont fait le tour du monde, elles étaient visibles même sur internet. Mais ce que nous découvrons avec horreur, c’est la suite ! Les mots me manquent pour décrire ce qui se serait passé, autour du cadavre encore chaud de Saddam, sous les yeux des plus hautes autorités irakiennes. Cette danse macabre était peut-être destinée à convaincre les nouveaux maîtres de Bagdad, anciennes victimes de Saddam, de la disparition définitive du monstre qui avait décimé leurs familles et les avait précipités dans l’exil. Mais tout de même, l’humanité a des frontières qui la situent bien loin des confins de la barbarie.
    Les forces US ne sauraient être tenues pour responsables de ce qui est arrivé après qu’elles avaient remis le condamné entre les mains de la justice irakienne. 
    Lorsque les tyrans sont mis à mort, il faut savoir se conduire dignement, faute de quoi un peu de leur barbarie retombe sur ses justiciers. Parce qu’ils se sont fait justice au lieu de rendre la justice. Mais nous vivons dans notre monde et non au paradis. Comme le veut la belle phrase latine : tu n’as pas épargné les autres et tu voudrais que l’on t’épargnât…

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