Nouvelle histoire de la SHOAH. Dirigée par Alexandre Bande,  Pierre-Jérôme Biscarat et  Olivier Lalieu. Passés / Composés. 2021 (11/07/2022)

  

Nouvelle histoire de la SHOAH. Dirigée par Alexandre Bande,  Pierre-Jérôme Biscarat et  Olivier Lalieu. Passés / Composés. 2021

 

Avant toute chose, avant même de reconnaître les grandes qualités de cet ouvrage qui inaugure une nouvelle manière de parler et d’enseigner l’histoire de la Shoah, je tiens à souligner que ce secteur si sensible de l’histoire et de la mémoire ne fait pas partie de mon domaine de compétence. J’ai retenu cet ouvrage dans le but avoué d’en parler, et surtout pour apprendre moi-même ce qui a bien pu se passer lorsque  des criminels planifient et mettent à exécution un véritable génocide à l’échelle de tout un continent.

  

Nouvelle histoire de la SHOAH. Dirigée par Alexandre Bande,  Pierre-Jérôme Biscarat et  Olivier Lalieu. Passés / Composés. 2021

 

 

 

Comment fonctionne l’esprit d’un génocidaire, comment pré voit-il largement à l’avance toutes les réactions des victimes ? Que faire si elles venaient à se rebeller ? La réponse est facile à deviner : toute velléité de résister était réprimée par les pires sanctions, la mort notamment.

 

Quand on y réfléchit un petit peu, on réalise qu’il faut des trésors d’infrastructure, d’ingéniosité et de «savoir-faire» pour mener à bien cette sinistre besogne qui a entaché pour des siècles l’image de la culture européenne. Les Nazis disaient aux déportés qu’ils étaient conduits vers d’autres sites, plus confortables et moins spartiates...

 

 Les lieux et les noms de la Shoah se présentent à nos yeux chaque jour que Dieu fait, mais la nature oublieuse de l’homme lui permet de s’abstraire des horreurs qui se sont déroulées dans tous ces espaces où nous vivons et qui nous sont devenus familiers....

 

Me revient à l’esprit une interjection allemande, assez populaire, entendue dans un petit coin de Bavière, pays si catholique et si religieux ; lorsqu’un piéton butte sur un pavé mal posé sur un trottoir, il arrive que soit dit ceci : hier ist ein Jude begraben... (Ci-gît un Juif).  Tout ceci pour dire que chaque publication nouvelle sur ce drame inoubliable est une action méritoire, morale et recommandable. Cette remarque est si vraie qu’une partie de l’école historienne d’Israël parle de l’Europe comme d’un immense cimetière juif...

 

De ce substantiel ouvrage je ne puis offrir dans ces colonnes qu’un inconsistant saupoudrage, eu égard aux richesses qu’il renferme. Il faut avoir le cœur bien accroché pour soutenir sans émotion les détails exposés dans tontes ces pages qui relatent la mise à mort de tout un peuple.

 

On a parfois reproché aux historiens  d’ignorer les conflits mémoriels, c’est-à-dire de ne parler que de l’antisémitisme nazi, au détriment du colonialisme ou de l’esclavage... Dans ce livre ,on parle aussi des handicapés physiques et mentaux allemands tués sans la moindre hésitation, on parle du sort fait aux tsiganes, d’autres marginaux qui, selon  l’idéologie nazie, ne pouvaient pas vivre dans le Reich hitlérien.

 

Pourquoi nouvelle histoire ? A mes yeux  de non-spécialiste, je trouve que c’est justifié, que l’approche est vraiment nouvelle, mais je suis incapable de dire pour quelles raisons précisément, faute de bien connaître le sujet.

 

Le lecteur est accompagné d’emblée par une introduction claire et bien écrite. Il y a aussi un sommaire qui regroupe tous les thèmes traités dans le livre ; et à la fin, on peut lire le détail de tous les chapitres... Donc un instrument de travail qui profitera aux bons pédagogues, soucieux de transmettre, car c’est la transmission qui risque de poser un problème quasi insoluble. Les témoins directs disparaissent les uns après les autres, les révisionnistes ne baissent pas les bras et l’histoire risque de ne plus se mêler à la mémoire, réceptacle vivant, vecteur indispensable de cette même transmission.

 

Il me faut choisir certains thèmes, pas nécessairement les plus névralgiques mais qui me semblent mériter la mention. Prenons la conférence qui s’est tenue à Wannsee, la banlieue de Berlin, le 5 janvier 1942. On y parla d’une solution finale, Hitler ayant demandé d’éliminer tous les juifs encore présents sur le territoire du Reich. Certes, le sujet est encore débattu par les historiens qui cherchent à savoir avec précision ce qui s’est vraiment passé ce jour là à Wannsee

 

Le meurtre industriel des juifs se met en place, mais précédemment on a connaissance des tueries des Einsatzgruppen, commandos SS qui tuent tous les juifs dans les lieux qu’ils occupent. Est-ce une anticipation de ce qui va suivre, c’est-à-dire les chambres à gaz et la destruction de millions de juifs ? Il faut aussi tenir compte d’un élément personnel : les participants à cette sinistre conférence et les décisions prises incitaient les présents à ne pas trop paraître, si, un jour, la guerre était perdue et les chefs nazis appelés à comparaitre devant les tribunaux des Alliés... On y parle parfois à mots couverts, on utilise des phrases allusives, comme si personne ne voulait prendre clairement sa responsabilité. Il faut dire que ce flou juridique  ou conceptuel n’a pas retenu longtemps la main des bourreaux qui commirent des massacres dans le prolongement de l’attaque de l’URSS en 1941. Cette invasion sonnait le glas de la quasi-totalité des communautés juives de l’Est. Diverses expériences avaient été faites pour sélectionner les moyens les plus efficaces de la mise à mort ; et quand on voit ce qui fut retenu, on comprend mieux la crainte des nazis si un jour ils étaient contraints de rendre des comptes.

 

Quel  rôle  ont joué les ghettos dans le rassemblement et la déportation des juifs des pays occupés ? La situation est variable car lorsque de très nombreux juifs résidaient dans une cité, on préférait les maintenir in situ alors que dans d’autres cas il y avait de véritables ghettos, comme à Varsovie ou à Lodz... Il y avait aussi des camps de concentration et non d’extermination comme Theresienstadt  où fut déporté le grand rabbin d’Allemagne Léo Baeck. Ce qui est encore plus frappant, c’est ce que devait être la vie au quotidien dans de telles structures. En tout état de cause, les Nazis ont su s’accommoder de ces lieux pour mieux organiser leur horrible besogne...

 

On doit au Père Patrick Desbois et à ses équipes de collaborateurs la découverte de l’étendue de la Shoah par balles. On estime à près de deux millions le nombre de telles victimes. Presque partout où les SS ou la Wehrmacht occupaient une partie du territoire soviétique, on n’attendait même pas la stabilisation du front pour faire la chasse aux juifs, on agissait au plus vite, car cela était considéré comme une priorité absolue. On apprend que les juifs étaient parfois exécutés sur place, soit transférés dans un autre village pour y être suppliciés... Parfois, même l’existence d’une seule famille juive dans un lieu dit justifiât que l’on s’y rendît pour sa mise à mort. Cette Shoah par balles  a été occultée involontairement pendant des décennies. On découvre aussi que parfois les nazis contraignaient les villageois  non-juifs à assister aux exécutions, ce qui a facilité la tâche des historiens en quête de preuves irréfutables...  

 

Que faire pour échapper aux Nazis menant une impitoyable chasse aux juifs ? Il y eut des fugitifs qui trouvèrent refuge auprès de certains villageois, en Ukraine notamment, mais ce même pays a compté tant de délateurs qui profitèrent du désarroi de leurs concitoyens juifs pour les détrousser et ensuite les dénoncer... N’oublions pas que les Allemands et leurs supplétifs locaux punissaient de mort quiconque abritait des juifs.

 

La partie consacrée à la Shoah en France est en effet mieux connue et mobilise depuis des années les meilleurs spécialistes. On se demande encore comment les juifs de France (nationaux ou étrangers) ont pu, dans une grande majorité, échapper à l’extermination. On voit bien que l’occupant nazi revenait constamment à la charge pour rendre plus efficace l’antisémitisme de Vichy. Il faut aussi rendre hommage à l’ingéniosité et au courage des juifs dans ce pays qui surent se mobiliser, nouer des contacts avec des foyers de la Résistance et bénéficier de la solidarité de leurs concitoyens non-juifs. J’ai pris bonne note de l’annotation marginale d’un proche collaborateur u maréchal Pétain, mettant la dernière à un discours du chef de l’État français : Pas encore, le pays n’est pas antisémite...  Dieu soit soulé, la France n’est pas antisémite !

 

On lit aussi dans cette partie consacrée à la France que les juifs participaient les armes à la main à différents mouvements de Résistance. Le faisaient-ils en tant que juifs principalement ou en tant que communistes ou autres ? Il est vrai qu’on peut parler d’une sorte de surreprésentation des juifs au parti communiste. Certains plaçaient leur engagement idéologique avant leur appartenance confessionnelle. Mais ce type de débat est secondaire, l’essentiel étant de combattre un ennemi féroce.

 

Je regrette que l’étendue de ce compte-rendu ne me permette pas de mettre l’accent sur les questions délicates et les débats de fond. On l’oublie parfois, mais au lendemain de la guerre, le thème de la Shoah (on parlait surtout de l’holocauste) est largement occulté et ce, du fait même de la discrétion des survivants qui n’osaient pas évoquer les souffrances qu’ils avaient traversées. Les nouvelles générations, de leur côté, n’osaient pas poser de questions... C’est à la fin des années cinquante que la Shoah a commencé à faire partie de l’actualité. Depuis, on ne compte plus les livres, les films, les conférences portant sur ce passé qui ne passe pas.

 

Je rappelle que les responsables de ce beau livre rendent un hommage vibrant et très mérité aux époux Klarsfeld.

 

Cette histoire de la Shoah pose aussi des questions : sommes nous satisfaits de la forme de sa transmission dans les écoles et dans les autres organisations sociales, en général ? Certains pensent que les visites des sites de la Shoah sont bénéfiques, d’autres se montrent plus nuancés. Comment les départager ? Comment départager ceux qui se lancent dans la concurrence mémorielle ? Même si, pour ma part, j’ai du respect pour toutes les victimes avec cependant une spécificité irréfragable de la Shoah. Les révisionnistes  ne l’endentent pas de cette oreille, mais la loi est là pour leur rappeler que le négationnisme n’est pas une opinion mais bien un délit.

 

L’une des questions les plus angoissantes concerne la connaissance qu’avaient les Alliés de la Shoah qui se déroulait, pour ainsi dire, sous leurs yeux. Je lis cette phrase dans l’article  sur ce même sujet : Mais pour la Grande Bretagne, les États Unis et l’Union soviétique, le sauvetage des juifs ne constituait pas une priorité. On prête même à Churchill une expression encore plus directe où il affirmait ne pas vouloir risquer la vie d’un seul pilote de la RAF, pouvant être  abattu en bombardant les voies ferrées menant aux camps  d’extermination... Que pouvait bien valoir d’un enfant ou d’un adulte juif...

 

Il y aurait encore tant de choses de ce livre qui m’a aidé à combler mes lacunes sur le sujet. Je lui souhaite donc une large diffusion dans tous les milieux et de nombreuses rééditions.

 

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