Franz Kafka. Journal  (édition intégrale, douze cahiers, 1909-1923) (II) Gallimard (12/09/2021)

Franz Kafka. Journal  (édition intégrale, douze cahiers, 1909-1923) (II) Gallimard

 

Je poursuis la lecture de ce vaste journal et vais m’arrêter sur les remarques qui permettent, selon moi, de mieux comprendre le mal être de Franz Kafka, lequel sut, néanmoins, faire de cette maladie une œuvre d’art. Même si j’en avais conscience depuis fort longtemps, me replonger dans cette littérature m’a permis de voir combien l’origine juive de l’auteur le préoccupe et l’a préoccupé du début à la fin.

 

Ici, dans ce troisième cahier, les remarques relatives au judaïsme sont fréquentes et pour certaines, étonnantes. Je ne fais pas uniquement allusion au père de Kafka qui traite l’un des amis de son fils de meshcuggenem Ritoch (étourdi, écervelé en yiddish). Je m’en réfère surtout à une présentation très personnelle de Kafka du récit talmudique décrivant l’entrée des quatre au jardin de la mystique. Il s’agit d’un passage classique du Talmud qui relate les différentes approches de la Torah de Dieu. En somme, les différents types d’exégèse et les précautions qu’il convient de prendre au préalable afin de ne pas sombrer dans la folie ou dans l’hérésie

Franz Kafka. Journal  (édition intégrale, douze cahiers, 1909-1923) (II) Gallimard

 

 

 

 

Je résume le passage dans les termes de Kafka : quatre amis, parvenus à l’âge adulte, sont devenus des talmudistes : rabbi Aqiba,  dont il est dit qu’il n’apprit la Tora qu’à l’âge de quarante ans est celui qui s’en sort le mieux puisqu’il est entré en paix et est ressorti en paix, alors que l’un de ses compagnons  a sombré dans la folie, l’autre a adhéré au gnosticisme qui admet en sa créance deux divinités. Donc faute gravement contre le monothéisme d’Israël. Ce qui est intéressant ici, c’est la grille de lecture de Kafka qui visiblement se meut dans un espace culturel radicalement nouveau pour lui. Chez lui rabbi Méir, l’élève d’Elisha ben Abouya  (le futur gnostique) devient rabbi Maier, Elisha’ ben Abouya devient rabbi Eliézer…

 

L’incident en question est grave et a fait date dans la l’histoire de la religion juive. Elisha, excommunié depuis cet incident,  aurait assisté en se rendant à l’académie, à un drame : un petit garçon juché sur une échelle tente d’attraper des oisillons comme le recommande un verset biblique : renvoie la mère mais prends pour toi les oisillons. L’enfant, désireux d’appliquer le verset divin, fait une chute mortelle et Elisha s’écrire, scandalisé : c’est donc cela, la Torah et c’est cela sa récompense. Pour le révolté, Dieu ne peut pas avoir laissé mourir cet enfant, c’est donc une autre divinité qui en est responsable. Du coup se pose la question suivante : à quoi bon respecter les préceptes divins ?

 

Kafka mêle à ce passage talmudique un autre incident, si j’ose dire : la défection d’Elisha qui adhère au manichéisme ne dissout pas pour autant les liens de maître à disciple puisque rabbi Méir suit à pied son maître juché sur un cheval… Or, le samedi, il est interdit de parcourir plus de deux mille pas. Et Kafka reprend la métaphore talmudique qui veut que rabbi Méir ait trouvé un fruit dont il consomma l’intérieur et en rejetant l’écorce. En termes clairs, on prend chez un individu ce qu’il y a de meilleur et on jette le reste. Elisha’ ben Abouya  a enseigné la Tora à son disciple mais ce dernier ne se sent pas tenu d’imiter son maître lorsque celui-ci profane les lois du chabbat…

 

Visiblement, Kafka ne cache pas son plaisir de découvrir l’univers talmudique, pas plus qu’il ne dissimule son enthousiasme en entamant la passionnante lecture de l’Histoire des juifs de Heinrich Grätz, le père-fondateur de l’historiographie juive moderne. A l’évidence, notre auteur va de découverte en découverte et cela me rappelle des passages de l’autobiographie de Gershom Scholem, De Berlin à Jérusalem, où il est souvent question des réunions et des conférences qui se tenaient alors dans la ville de Prague, notamment sous la direction d’un ami d’enfance de Kafka, Shmuel Hugo Bergmann qui s’occupait de l’association estudiantine juive Bar-Kochba. Et qui déployait un zèle remarquable en faveur de la diffusion de la culture juive.

 

A la suite du décès du grand père de ce fameux Löwy, si souvent cité ici, Kafka assiste à une réunion funéraire dans la maison d’un rabbin miraculeux réputé pour sa grande piété. Il note qu’on a placé le lit du mourant au centre d’une pièce contenant une quarantaine d’hommes, censés soutenir l’agonisant lors de ses derniers instants. Mais il remarque surtout qu’avant la mort effective, la future veuve, la grand-mère, confinée avec les femmes dans une pièce voisine, était parfaitement calme, ce n’est qu’après la mort effective de son époux qu’elle éclate en sanglants… Et ce, en raison, nous dit Kafka, d’une règle religieuse qui prescrit de se tenir tranquille tant que le mourant n’a pas encore rendu l’âme, afin de ne pas retarder le départ de l’âme vers l’autre monde…

 

Kafka parle aussi de la fête de Pessah qu’il nomme ainsi et non pas Pâques ; il  évoque quelques riches juifs de la ville qui louent toute une boulangerie pour fabriquer les pains azymes ; il parle des «matsot de dix-huit minutes», juste le temps nécessaire avant que survienne la moindre fermentation de ce pain qui deviendrait alors inconsommable pendant la durée de la fête de Pessah.

 

Kafka s’intéresse à ce quotidien juif, provenant de dictons et de ouvrages populaires, destinés aux masses juives incultes. On a l’impression que ce sont les aggadot du talmud qui retiennent toute son attention, même si, au moins une fois, il évoque les lois concernant les vols, les détournements, bref les dommages et les relations commerciales : si vous vous rendez coupable d’un vol de veau ou de bœuf, le remboursement est accompagné d’une lourde amende pouvant aller jusqu’à cinq fois la valeur de l’animal dérobé.

 

Il attribue aussi aux mêmes sources cette phrase qu’il reproduit dans son journal sans explication : d’après le Talmud (sic) un homme sans femme n’est pas un être humain

 

Encore une aggada probablement talmudique ou midrashique : Kafka nous parle d’un rabbin qui avait poussé l’honnêteté jusqu’à ne  jamais rien accepter d’une créature, pas même un verre d’eau. Mais un jour, un éminent grand rabbin émit le vœu  de faire la connaissance d’un si saint homme et décida de l’inviter à déjeuner. Il était impossible de refuser pareil geste. Très triste, le premier rabbin se mit en route mais son âme tenait si fermement à son principe de ne rien accepter qu’une montagne surgit tout à coup  séparant l’hôte de son invité…

 

Pour finir ce quatrième papier sur le journal de Kafka, je cite un passage où Kafka explique ce qui le différencie de son ami et confident Max Brod :

 

Il faut bien croire que moi et Max sommes fondamentalement différents. Autant j’admire ses écrits quand ils se présentent à moi comme  un tout inaccessible à mon intervention et à toute autre, même aujourd’hui une série de petits comptes rendus de livres, autant chaque phrase qu’il écrit pour Richard et Samuel est liée à une concession contraignante de ma part que je ressens douloureusement jusqu’au fond de moi-même. Tout au moins aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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