Danielle Cohen-Levinas, L’impardonnable. Le Cerf (22/05/2021)

 

 

 

Danielle Cohen-Levinas, L’impardonnable. Le Cerf

Une tragédie impardonnable… Ainsi se lit la dernière phrase du premier chapitre et qui donne le ton au reste du livre

L’antisémitisme est un sujet aussi vieux que le monde. L’auteure du présent essai a donc eu beaucoup de courage en abordant un sujet inépuisable, selon un angle nouveau. C’est une bonne chose de croire en l’efficacité d’un tel pari. Pour ma part, spécialiste à la fois du Moyen Age judéo-arabe et de la philosophie moderne judéo-allemande, j’ai pris un certain plaisir à suivre ce livre. Non pas que j’y aie appris quelque chose de radicalement nouveau mais en constatant que le débat est toujours le même : l’identité juive (si éclatée, si changeante, si fuyante et si surprenante) est-elle compatible avec la culture européenne ? Et si la réponse est positive, comment expliquer (je ne dis pas justifier) Auschwitz ? Cela nous entrainerait trop loin et nous contraindrait à des révisions déchirantes, du genre : avons nous été floués par l’esprit des Lumières qui avait foi en l’infinie perfectibilité du genre humain ? Cela signifierait aussi que le chemin ouvert par Moses Mendelssohn, le fondateur du judaïsme moderne, était une impasse ?

 

 

 

Danielle Cohen-Levinas, L’impardonnable. Le Cerf

Une tragédie impardonnable… Ainsi se lit la dernière phrase du premier chapitre et qui donne le ton au reste du livre

 

J’ai trouvé très judicieuse la citation de Rosenzweig au sujet des invités (i.e. juifs) à leur propre table… Cela m’a fait penser à un article de Hermann Cohen sur Le Juif et la culture européenne. Il y décourage les candidats à la conversion qui arguaient de leur attachement à la culture européenne moderne pour apostasier. Et Cohen leur montre, citations à l’appui, que ce qui les séduit tant chez les autres vient de chez eux, et qu’il suffisait de bien regarder l’apport judéo-hébraïque à cette même culture européenne pour s’en convaincre. L’auteur de Religion de la raison à partir des sources juives y rappelait que le judaïsme est l’un des p ères spirituels du continent dont la constitution politique et spirituelle demeure le Décalogue…

Mais ce livre m’a montré aussi que loin des hauteurs stratosphériques, il existe un antisémitisme sur terre qui ne se cache même plus et clame à la face de tous sa haine du Juif… Et comme ce livre nous donne l’éveil encore une fois, je me suis souvenu d’une opinion émise par un spécialiste de la Rome antique, le savant professeur de l’université de Berlin au XIXe siècle, Théodore Mommsen : Lorsqu’Israël fit son apparition sur la scène de l’histoire mondiale, il n’était pas seul mais était accompagné d’un frère jumeau : l’antisémitisme. La haine du juif est donc imparable, comme le note l’expression allemande bien connue : gegen den Judenhass ist kein Kraut gewachsen

C’est une phrase de l’avant-propos qui m’y a fait penser : rien ne protège le Juif d’un tel fléau, pas même la conversion au christianisme. On lui trouvera toujours quelque chose de juif qui ruinera ses tentatives de se soustraire à ce que le poète Heinrich Heine nommait la maladie contractée depuis la nuit des temps dans la vallée du Nil… Enfin, chacun connaît la réponse de l’auteur à une question portant sur la religion juive. Le judaïsme n’est pas une religion, c’est une maladie (sic)

Cela fait aussi penser au maître-livre de Yossef Hayyim Yerushalmi sur le Moïse de Freud où il distingue entre un judaïsme terminable et un judaïsme interminable dont nul ne pourra jamais se départir. En d’autres termes, on peut s’éloigner de la pratique religieuse quotidienne mais on ne peut annihiler cette essence congénitale du judaïsme…

Il était judicieux de remonter jusqu’à Luther pour poursuivre les tendances antisémites du grand Réformateur. De Luther jusqu’à Nietzsche, on isole une unité historique pleine de sens en matière de recrudescence du sentiment antisémite Mais le terrible pamphlet de Luther (Contre les Juifs et leurs mensonges, 1542) marque un tournant car il prône par la violence l’asphyxie de toute vie communautaire juive dans les territoires germaniques. Pour le cinq centième anniversaire de l’affichage des thèses luthériennes (Thesenasnchlag) à Wittenberg, j’avais été invité à Riga en 2015 par l ‘Union Européenne lors d’un colloque sur Judaïsme et luthéranisme… Les attaques de ce libelle sont telles que la Fédération protestante a jugé bon, lors de cet anniversaire, de prendre ses distances avec une telle haine. Mais il faut faire preuve de prudence quand on soupçonne une supposée chaîne causale historique depuis le XVIe siècle jusqu’au nazisme du XXe…

Pourtant, c’est au bord du Rhin que le judaïsme européen allait donner toute sa mesure, il suffit de s’en référer aux Lumières de Cordoue à Berlin pour s’en convaincre… Les appels à la vigilance n’avaient pas cessé, et ce depuis bien longtemps. L’une de ces voix parmi les plus fondées est celle d’un jeune juif, Moritz Goldstein dont j’ai traduit le texte allemand, Deutsch-jüdischer Parlass… Ce jeune homme, à quelques semaines de son mariage, ne trouve rien de mieux à faire que d’alerter ses coreligionnaires, en 1912 dans la revue pangermaniste Kunstwart, sur le danger qui les menace. Entre cette date 1912 et la conférence de Wannsee moins de trois décennies se sont écoulées…. Dans le premier volume du Leo Baeck Institute Yearbook (en 1956) l’auteur revient en anglais sur les prémisses de cet écrit (The history of a provocative essay). Cette publication provoqua un immense écho dans l’Allemagne de Guillaume II : le rédacteur en chef de Kunstwrat, Ferdinand Avenarius, a reçu près d’une centaine de lettres écrites par des lecteurs de ce périodique. C’est dire si le mal qui rongeait l’Allemagne était profond. L’auteure a raison de parler de l’impardonnable…

Mais l’antisémitisme est devenu aussi, hélas, un phénomène européen. L’auteure s’attache à le scruter dans les replis les plus intimes de l’âme humaine. J’ai bien apprécié de relire les écrits de Levinas dont je me suis aussi servi dans l’ouvrage que je lui ai consacré il y a moins de trois ans. On ne peut pas combattre cette morbidité avec les armes de la raison puisque même l’universalité de la Raison, prônée par la culture européenne, n’a pas pu en venir à bout. Une remarque peut-être sur la notion même de Judenfrage, la question juive. Cet intitulé est mal formulé : pour qui donc sommes nous une question ? un problème ? En fait, ce sont ceux qui refusent l’Autre au nom de je ne sais quel phantasme qui rejettent le juif et en font un problème ou une question. Ces questions d’identité sont quasi insolubles…

Vers 1880, la vague antisémite était particulièrement violente dans l’aire culturelle germanique, la pression sur les juifs était énorme. Le maire de Vienne n’était autre que l’antisémite Karl Lueger, ce qui ne l’empêchait pas faire financer partiellement ses campagnes électorales par des banquiers juifs, en toute discrétion.

Par ailleurs, je m’tonne qu’on discute encore la thèse sartrienne selon laquelle c’est le regard de l’Autre qui fait le juif… Mais où est donc passé tout l’héritage culturel, philosophique et religieux, constitutif de l’essence insécable du judaïsme, lequel a même servi d’humus au christianisme naissant ?

Par ailleurs, on posait aux juifs d’autres questions essentielles qui semblaient revendiquer une certaine légitimité : êtes vous un communauté religieuse (une simple religion parmi d’autres), ou une communauté nationale (un peuple), et dans ce dernier cas que faites vous chez nous ? Rejoignez un autre territoire si vous en avez un… Ce qui explique une hostilité de certains milieux juifs à l’égard du sionisme qu’ils accusaient de miner leur statut de citoyen allemand, français, etc…

Dans son étude si fouillée de l’antisémitisme, l’auteure fait défiler devant nous les coryphées du renouveau juif dans l’Allemagne du XIXe siècle. C’est dans ce contexte que je reviens brièvement sur le cas emblématique de Léo Strauss, savant connaisseur à la fois des Lumières médiévales que des Lumières modernes. Il a été l’un des responsables de l’édition du jubilé des œuvres de Mendelssohn (Fromann à Stuttgart) et plus tard il rédigera une excellente introduction (How to begin the study of the Guide…) à la fameuse traduction du Guide des égarés par Shlomo Pinès. Il fut l’incarnation même de la dialectique menant de Cordoue à Berlin.

C’est sur cet arrière-fond que se comprend sa controverse avec Gershom Scholem, grand spécialiste de la kabbale, au sujet l’histoire intellectuelle du judaïsme. J’ajoute que ce fut Carl Schmitt qui rédigea une chaleureuse recommandation permettant à Strauss de se rendre aux USA muni d’une bourse d’études. La guerre l’ayant surpris de l’autre côté de l’Atlantique il y fit la brillante carrière que l’on sait. Ne pas oublier son livre Persecution and the art of writing (Glencoe, 1951). Encore un élément renforçant ce que l’antisémitisme a d’impardonnable : il a poussé l’Europe au suicide intellectuel puisqu’elle a dû renoncer à ce qu’elle avait de meilleur au motif que tous ces coryphées, diadème de sa culture, avaient eu la malencontreuse idée de naître juifs…

Il faut tenir compte d’un autre élément moins connu mais qui occupait une place importante dans l’économie interne des communautés juives d’Allemagne : je veux parler de la science du judaïsme (Wissenschaft des Judentums) accusée d’historicisme et d’être animée d’une idéologie de l’assimilation. Scholem lui-même, tout en reprenant les approches et les méthodes scientifiques, a mené un violent assaut contre cette science, car elle ignorait totalement l’étude de la mystique juive, au motif qu’elle incarnait l’irrationnel, le mythologique, ce qui pouvait contrarier ou retarder durablement l’intégration dans la société allemande ou simplement européenne. Or, un savant comme Strauss affichait une préférence pour le courant maimonidien et ses épigones, bien connus pour leur attachement à la rationalité.

Concernant Martin Heidegger et les juifs ou le judaïsme, la question n’est plus intéressante puisque les historiens les plus sérieux ont dénoncé le coupable penchant de l’auteur de Sein und Zeit… Je m’en tiendrai à deux cas dont j’ai parlé en rendant compte de livres traitant de la question : Karl Löwith, alors réfugié à Rome, part, dans la capitale italienne, à la rencontre de son maître Heidegger qui arbore l’insigne du parti nazi à la boutonnière. Lorsqu’il relate cet événement Löwith st assez choqué par ce manque de délicatesse… Mais ce n’est pas le plus grave, il y le témoignage de Karl Jaspers dont l’épouse était juive et qui discute du sujet avec son invité (venu faire une conférence à l’université de Heidelberg). Heidegger stigmatise les velléités de domination mondiale des juifs et parle de la juiverie internationale (Weltjudentum). Il a même le front d’évoquer l’Alliance Israélite Universelle et cite l’expression en yiddish : Weltcahbrusse (chabrusse pour chévra). Ces deux exemples, si modestes soient-ils, montrent combien ce philosophe allemand ne pardonnait pas aux juifs leur revendication de l’élection, en privant du même coup le peuple allemand, seul capable, dans l’idéologie nazie, de prétendre à cette dignité. Il ne faut jamais oublier que Heidegger, dans sa jeunesse, avait voulu devenir prêtre.

Ce compte rendu commence à être trop long ; après ce long détour qui ne manquait pas d’intérêt, l’auteure en revient enfin à la notion du pardon. Il existe une métaphysique du pardon, c’est un véritable défi à l’éthique car, dans la tradition juive, même les pires ennemis d’Israël –et Dieu sait que la liste est illimitée- finissent par se convertir ou être touchés par la grâce (sic). Donc, par être pardonnés. C’est le cas d’Hadrien dont les persécutions ont laissé des traces indélébiles. Même pour le pharaon d’Egypte, on a tenu à montrer que le premier persécuteur des Hébreux a été pardonné… Ce ne fut pas le cas d’Amalek dont la figure connaît tant de métamorphoses au fil des générations. Le passage biblique qui stipule cette condamnation éternelle souligne le manque d’humanité de cette action indigne qui s’est abattue sur les trainards, les blessés et les malades qui n’avançaient pas du même pas que les guerriers vaillants. Les femmes, les nourrissons, les handicapés, personne n’y échappa. A quoi cela est dû ? A la haine de l’Autre.

Comment comprendre que la tradition juive n’ait jamais voulu réexaminer ce procès fait à Amalek ? En général, son humanisme l’incite à revoir les choses sous l’angle du pardon et de la clémence. Voici un exemple majeur : alors que la théologie de l’Exode stipule que Dieu punira les pécheurs et leurs descendants, le chapitre 18 du livre d’Ezéchiel resserre le tableau et le modifie entièrement : seule l’âme pécheresse mourra par sa propre faute, et nulle autre. Un père vertueux ne paiera pas pour un fils impie et un fils vertueux ne paiera pas pour un père dévoyé… C’est une révolution théologique majeure.

A l’instar d’Amalek, comment pardonner aux Nazis ? Le peuple d’Israël jeûne le jour de kippour, dit le jour des propitiations ; tout le monde pardonne à tout le monde, excepté Amalek…

J’ai été ému par la lecture des phrases de Derrida et de Jankélévitch. Je trouve que le présent ouvrage mérite une lecture attentive, même si parfois l’auteur va un peu dans tous les sens. D’aucuns trouveront même qu’elle surévalue une certaine pensée, dite post-Shoah, mais pour ma part j’en recommande la lecture à ceux que cette problématique intéresse.

Merci aussi aux éditions du Cerf auxquelles me lie une vieille amitié puisque j’y ai dirigé la collection Patrimoines-Judaïsme…

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