Malek Chebel, Dictionnaire amoureux de l’islam (Plon, 2021) (19/04/2021)

  

 

Malek Chebel, Dictionnaire amoureux de l’islam (Plon, 2021)

C’est un réel bonheur de feuilleter ce beau livre, œuvre de notre défunt ami, l’islamologue, humaniste chaleureux et homme de culture, Malek Chebel dont la mort prématurée a laissé un grand vide et causé un profond chagrin. Dès les premières lignes de ce bel ouvrage, nous reconnaissons l’approche vivante, amicale de l’auteur qui était loin d’être un érudit desséché, écrivant comme un spécialiste pour d’autres spécialistes. Malek Chebel, c’est tout autre chose, et notamment dans ce livre paru dans une prestigieuse collection qui met notre amour en avant, un amour de ce sur quoi on écrit. Certes, ce travail n’est pas une œuvre d’érudition, ni le travail d’un philologue affûté, c’est au contraire un recueil de réflexions empreintes de sagesse, d’un certain savoir et d’une proximité affectueuse : il présente l’islam comme il le souhaite, de l’intérieur, comme il eût aimé qu’il fût. En défendant les valeurs humanistes qui l’ont guidé sa vie durant. C’est un islam peint aux couleurs de la spiritualité dont la vertu première est l’universalisme. La phrase suivante de Renan eût très plu à l’auteur : élargir le sein d’Abraham, accueillir le plus de gens possible, en rejeter le moins possible…

  

 

Malek Chebel, Dictionnaire amoureux de l’islam (Plon, 2021)

Il ne faut pas que l’arbre du fanatisme -qui prétend parler au nom de cette religion- nous cache la forêt de son essence véritable qui permet à l’homme de transcender sa nature charnelle. C’est la vocation de toute pensée authentiquement religieuse.

Ce Dictionnaire a paru originellement en 2004, son auteur n’avait plus que deux ans à vivre. Comment entamer une lecture fructueuse de ce beau volume qui n’a pas pris une seule ride ? Il s’agit d’un dictionnaire, donc d’un ordre alphabétique qui réserve parfois quelques surprises. Un exemple : l’article sur Mohammed est suivi par celui sur… Moïse ! Beau voisinage s’il en est.

Je propose de commencer par jeter son dévolu sur les entrées les plus sensibles comme le Prophète, le djihad, le Coran, la fatwa, l’apostasie, la femme, l’imam, et ainsi de suite... En procédant à ce premier écrémage, on se forge une image cohérente de l’ensemble. Assurément, tout n’avance pas d’un même pas dans ce livre et je n’oublie pas le conseil d’Ernest Renan qui enjoint de ne pas sacrifier la critique à l’amitié, mais j’avoue aborder ce livre avec de la bienveillance laquelle n’est pas synonyme de parti pris. Encore une référence historique : quand nos maîtres nous enseignaient l’histoire de France en Sorbonne, ils étaient tenus de nous parler de Jules Michelet avec une certaine emphase ; mais ils nous disaient aussi que cette Histoire de France là nous apprenait plus sur l’ idée de la France selon Michelet que sur la France elle-même. Il convient d’en tenir compte.

Le livre commence par une large rétrospective sur le patriarche Abraham dont le rôle est primordial dans la littérature coranique : c’est le modèle du parfait croyant, l’inventeur, pour ainsi dire, du monothéisme éthique, le fidèle adepte du Seigneur : le bon musulman doit s’en inspirer et réciter ses prières (salawat al ibrahimiya). Malek reprend littéralement le récit biblique du livre de la Genèse (ch. 12 à 25) du départ de Haran jusqu’aux obsèques du patriarche. Mais on sent bien l’historien des religions poindre sous l’anthropologue. Le statut d’Ismaël pose problème même si le livre le traite bien, en dépit de son exclusion en compagnie de sa mère. Le texte hébraïque n’est pas loin de désavouer la matriarche Sarah qui exige le renvoi immédiat de l’esclave et de son fils, puisqu’il fait état de la profonde douleur ressentie par Abraham au sujet de son fils (al odot beno) qu’il doit chasser de sa maison…

On a aussi droit, hasard de l’ordre alphabétique, à une entrée sur la mosquée-université du Caire Al-Azhar dont l’auteur déplore le conservatisme excessif. Ses ulémas s’opposent catégoriquement au moindre changement. La traduction de Al-Azhar (racine trilitère comme en hébreu : ZHR) veut dire l’étincelante, la lumineuse ; et ceci me permet de faire un rapprochement philologique avec un terme hébreu qui connaît une occurrence dans le chapitre 12 du livre de Daniel, Zohar. Cette occurrence est double : en tant que substantif et en tant que verbe (yazhirou ké-zohar ha-raqiyah) : et les intelligents brilleront comme la splendeur du firmament. Ce terme est devenu au Moyen Âge le titre de la Bible du mysticisme juif.

Je recommande aussi la lecture attentive de la notice consacrée à Allah qui connaît 2700 occurrences dans le Coran. Cette désignation de l’être divin en langue arabe n’est qu’une des formes de vocalisation de la racine sémitique (hébreu, arabe et araméen) ELH qui désigne la divinité dans les trois grandes langues du groupe sémitique-nord.. On peut dire Eloah, El, et ce pluriel si singulier, Elohim. Et Malek Chebel insiste pour dire que ce Dieu est omniprésent à tous les instants de la vie du musulman moyen. Tout dépend de Dieu, tout remonte jusqu’à lui, tout en redescend. Ce monde n’existe que par lui, s’il venait à s’en retirer, ce monde s’effondrerait comme un château de cartes. Il est l’âme du monde, son principe architectonique.

Je propose de s’arrêter un instant sur l’entrée consacrée à l’Andalousie joliment qualifiée par l’auteur de rêve éveillé des Arabes.. C’est bien vrai et on oublie parfois que la présence arabo-musulmane sur lé péninsule ibérique a duré près de sept siècles. On regardera aussi l’entrée intitulée apport des Arabes à la civilisation où l’auteur exhume une pléthore de savants en pharmacologie dont personne ne parle ni n’a parlé, bien que leur apport à cette discipline soit indéniable.

On peut le répéter, ceci est un dictionnaire amoureux ce n’est pas un dictionnaire philosophique : constat fait en lisant les sobres notices consacrées à Averroès et à Avicenne, deux piliers incontournables de la pensée médiévale, tant chez les Arabes, les Juifs que chez les Chrétiens… Mais ce n’est pas un reproche puisque le livre fourmille de petits détails et d’aphorismes sur près de 700 pages. Je soumets à la sagacité de mes lecteurs ce proverbe attribué à un sage perse : le meilleur des princes fréquente les sages, mais le pire des sages fréquente les princes… Toujours ce fossé infranchissable entre la réalité sociale, politique, d’une part et la Vérité, d’autre part.

On ne peut pas, malheureusement, s’attarder sur plus d’entrées qui brillent par leur style concis et sobre. Malek Chebel a réussi, sans solliciter les textes qu’il domine souverainement, à ré enchanter l’islam qui traverse cet an-ci des temps difficiles. On vit à une époque où fleurit la phrase suivante, lourde à porter quel que soit le bout par lequel on la prend ; tous les musulmans ne sont pas des terroristes, mais tous les terroristes sont des… musulmans.

On trouve aussi des entrées sur de grands auteurs chrétiens qui se sont intéressés à l’islam en tant que culture religieuse ; ils ne sont pas tous là mais certains y figurent comme Goethe, Charles de Foucault, Henry Corbin, Louis Massignon. Moi j’aurais ajouté de grands orientalistes juifs du XIXe siècle allemand, Moritz Steinschneider et Ignaz Goldziher, auteur des Muhammedanische Studien (traduits en arabe), Abraham Geiger qui fit sa thèse à Bonn, Was hat Mohammed aus dem Judentum aufgenommen? Bonn, 1833. (Ce que Mahomet doit au judaïsme ?). Et l’incontournable Bernard Lewis.

Mais ces remarques n’enlèvent rien à la grande qualité de ce beau dictionnaire amoureux de l’islam.

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