Pierre Hadot, N’oublie pas de vivre…Goethe et la tradition des exercices spirituels (Albin Michel) (01/03/2021)

Pierre Hadot, N’oublie pas de vivre…Goethe et la tradition des exercices spirituels (Albin Michel)

C’est à une très agréable promenade, jalonnée de belles citations grecques et latines que nous invite le brillant helléniste du Collège de France, Pierre Hadot dont je découvre grâce à ce livre que son érudition germanique égale son expertise hellénistique. En effet, le défunt spécialiste de l’Antiquité grecque a minutieusement étudié les œuvres de l’auteur de Faust. Il connaît les ressorts secrets de son œuvre et sut entrer dans le cœur même du rapport de Goethe au monde, à la vie et à la nature. Un homme amoureux de la vie et du monde, vénérant la Nature avec un N majuscule, évitant l’érudition desséchante et la cuistrerie.

 

 

Pierre Hadot, N’oublie pas de vivre…Goethe et la tradition des exercices spirituels (Albin Michel)

 

Dans la littérature allemande, en général, et pas seulement de son vivant, Goethe est probablement l’esprit le mieux fait, le plus abouti, voire même de toute la culture germanique. Pour ne citer qu’un exemple visant à étayer cette affirmation, rappelons que les Allemands ont deux livres de chevet, deux livres que tout le public cultivé a dû lire, en tant que deux lectures obligatoires : la Bible dans la traduction de Martin Luther et Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister…

Le titre est un emprunt à Goethe : Gedenk zu leben, memento vivere… N’oublie pas de vivre. Car tout est subordonné à la vie purement et simplement. Il convient de ne pas la repousser à plus tard, dans l’espoir de vivre une autre vie dont nous ne savons rien et qui n’existe pas autrement que dans notre imaginaire. Et pour y parvenir au mieux, il faut saisir l’instant, le vivre pleinement, pas de report, pas de procrastination, il faut fixer le monde droit dans les yeux et sur le champ, comme le conseille le terme allemand qui signifie à la fois le moment et le regard des yeux. (Augen-Blick) : le regard sur le monde qui nous aide à nous transformer tout en regardant :

Mais, surtout, il existait dans l’Antiquité, une volonté philosophique de trouver la paix de l’âme par la transformation de soi et du regard porté sur le monde, nous dit l’auteur Pierre Hadot qui cite une phrase d’un sophiste vivant au Ve siècle avant JC : On ne peut pas remettre en jeu la vie comme un dé qu’on relance…

Il ne faut pas hésiter à dire oui à la vie, (dem Leben ja sagen), savoir profiter de «la santé de l’instant», comme le dit Goethe. Hadot analyse de manière détaillée le contenu tragique du Faust de Goethe et s’attache particulièrement au cas de cet homme qui a vendu son âme au diable, signé de son sang cette reconnaissance de dette, moyennant une belle jouvence et la jouissance de la grâce de la plus belle femme de la mythologie grecque, Hélène, pour laquelle des nations sont parties en guerre. Le drame de Faust est justement là, durant toute sa vie il a, pour ainsi dire, tout sacrifié à un objectif qui tournait le dos aux charmes de l’existence. Et quand il s’en rend compte, quand il réalise qu’il a durant des décennies oublié de vivre, la seule possibilité de rattraper le temps perdu est le pacte avec le diable… Le grand coupable dans cette affaire, en plus de Faust qui a lâché la proie pour l’ombre et a dû se rabattre sur l’imaginaire et la magie, c’est le temps, notre ennemi à tous. Mais voilà, comment vivre en le transcendant, sans en tenir compte ?

Hadot cite un vers d’Horace qui situe bien le problème : Que l’homme trouve sa joie dans le présent. On peut être heureux tout de suite, si on limite raisonnablement ses désirs. Mais tout le problème est là ; Faust ne veut pas de renoncement, il a passé sa vie à attendre un bonheur qui tardait à venir, il a dû opter pour des joies artificielles, comment exiger encore de lui de se limiter alors que son avidité de bonheur est à son comble ? Quels enseignements suivre à la lettre, les épicuriens ou les stoïciens ? Croire ce que disait Chrysippe en parlant de la goutte de vin qui se mélange à la mer entière et s’étend au monde entier.

La sagesse stoïcienne commande d’obéir à la Raison universelle qui se soumet à la loi du monde et de la nature. Et il semble que c’est cette voie que recommande le Goethe de la vieillesse, à savoir ne pas rompre les équilibres, fuir les conflits, comprendre le monde pour mieux se comprendre soi-même.

La présence est la seule déesse que j’adore : cette célèbre affirmation investit le temps présent d’une valeur suprême. C’est l’instant, l’instant présent qui constitue ce passionnant premier chapitre qui est suivi d’un second, consacré au regard d’en haut et au voyage cosmique intérieur.

Quand une situation ou une affaire nous semble très compliquée, il arrive que l’on se die qu’il faut prendre de la hauteur, donc voir la chose de bien plus haut. Et Pierre Hadot cite d’innombrables auteurs classiques, sans oublier Goethe lui-même, qui se hissaient jusqu’au sommet des montagnes pour avoir une vue panoramique de notre terre et surtout se rendre compte de notre petitesse par rapport au monde. Qui ne se souvient de la phrase de Pascal (souvent cité ici) : le silence de ces espaces infinis m’effraie.

Il y a ici une dimension presque mystique, l’homme est invité à être une sorte de visionnaire, un être qui se lance à la poursuite de l’être des êtres, qui transcende sa condition humaine et réussit à mieux comprendre sa propre nature et ses aspirations légitimes. Pour y parvenir, pour réussir cette ascèse, il existe des exercices spirituels ; une telle concentration, un tel voyage cosmique, sont le pain quotidien des mystiques et ces exercices ne sont pas nécessairement de nature religieuse. L’Antiquité païenne s’y adonnait sans peine et nous en a laissé d’excellents témoignages.

Goethe a réussi une grande réalisation personnelle ; le voyage cosmique intérieur. Ses exercices spirituels sont autant d’efforts pour échapper à la pesanteur terrestre, dépasser les mesquineries de notre condition humaine et adhérer à ce génie cosmique qui plane au-dessus de nos têtes. J’apprécie ces fresques campant un enfant dont une main pointe vers le bas et l’autre vers le haut : c’est la recherche d’une incarnation des deux ordres de l’âme humaine : contempler ce qui nous dépasse et nous attire et agir sur le monde où nous vivons pour, peut-être, le hisser toujours plus haut.

L’homme, nous explique Faust, est taraudé par la pensée de la mort, elle l’intrigue au plus haut point car il ignore quand elle va se présenter pour dire que l’heure du grand départ a sonné. Cela empêche l’homme de vivre harmonieusement. Mais l’homme dispose d’un moyen pour échapper à cette angoisse perpétuelle : ne plus être obsédé ni par l’avenir ni par le passé. Se raccrocher constamment au présent, à l’instant, qu’il pourra alors vivre dans toute son intensité.

Cet exercice spirituel consistant à voir les choses d’en haut est présent aussi chez des poètes comme Charles Baudelaire, et Goethe ajoute que c’est la poésie qui nous y conduit le mieux. Mais peut-on accepter ce type de détachement du monde matériel ? Il est vrai, que vues de haut, de très haut, nos chamailleries apparaissent désuètes et ridicules. Intéressantes, les déclarations des cosmonautes, de retour de leur périple en état d’apesanteur : au départ nous n’étions que des techniciens, de retour sur terre, nous sommes des humanistes… L’espace a modifié leur vision du monde ; ils ne sont plus les mêmes car de leur hublot ils ont pu mieux situer la place de notre terre dans l’immensité du cosmos. Du coup, tout devient très relatif, alors pourquoi tant de frontières, de guerres, de malheurs, pour si peu ?

Nous lisons dans ce livre de Pierre Hadot (N’oublie pas de vivre…) un poème, un peu étrange et parfois même hermétique, où apparaît nettement l’influence du déterminisme astral dans la pensée et la vie de Goethe. Il y évoque le jour de sa naissance, y parle de l’alignement des planètes, du rôle du soleil et de la lune, et met tout cela à profit pour évoquer la question de la destinée de l’homme : sommes nous libres ? Le croyons nous vraiment ? Pouvons nous échapper à ce que nous sommes, à nous mêmes ? Le déterminisme astral est il relatif ou absolu ? Goethe parle des mots originaires ou primordiaux (Urworte) qui pèsent sur notre destin. Voici quelques extraits significatifs de ce poème : Il te faut être ainsi, à toi-même tu ne peux échapper ! … Et devant cette volonté, notre libre arbitre n’a plus qu’à se taire… ainsi finalement, nous ne sommes libres qu’en apparence, car avec les ans nous sommes plus à l’ étroit qu’au début de la vie !

Goethe fait intervenir ces fameuses notions comme le Daimon et la Tyché qui déterminent au fond tout ce qui nous arrive. Voici la définition de leur activité : Le Daimon mène à terme le contrat de l’homme avec le Tout, la Tyché, à l’inverse, le contrat du Tout avec l’âme. Les deux derniers noms sont l’ananké (contrainte, nécessité) et Eros. Les quatre notions exercent une influence sur la destinée de l’homme. Mais la vie veut que les enfants ne se développent pas en stricte conformité avec leurs talents dès l’origine. S’i tel avait été le cas, nous n’aurions eu que des génies à l’âge adulte. Goethe n’est pas loin de penser que l’activité humaine est soumise à une loi d’airain. Nous croyons agir librement alors que nous nous abandonnons à nos propres inclinaisons dictées par ces forces obscures.

Au moment où tout l’horizon parait bouché, un espoir, une lueur d’espoir luit cependant. Il y a l’espérance qui permet d’agir et de donner un sens à son action. On répartit une vie humaine en plusieurs niveaux= le daïmon à la naissance, la Tyché à l’enfance et à la jeunesse, l’Eros à l’adolescence et à la maturité, l’ananké à la vieillesse. Citons ces derniers vers du poème où le génie de l’auteur s’exprime :

Je voudrais être sur une terre libre avec un peuple libre, je pourrais alors dire à l’Instant : Demeure donc, tu es si beau ! La trace de mes jours terrestres ne peut être anéantie dans les éons. L’homme en quête d’éternité ne veut pas quitter cette terre sans laisser la moindre trace de son passage.

C’est ainsi que toute la philosophie ou plutôt la sagesse du Premier ministre de Weimar était synonyme de vivre, d’aimer la vie avec tout ce qu’elle contient de positif et de moins positif…

 

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