Un génie ou un salaud ? Louis-Ferdinand Céline Céline, la race, le juif : légende littéraire et vérité historique, par Annick    Duraffour et Pierre-André Taguieff, Fayard, 2017 (I) (22/12/2020)

 

 

 

             Un génie ou un salaud ? Louis-Ferdinand Céline

Céline, la race, le juif : légende littéraire et vérité historique, par Annick    Duraffour et Pierre-André Taguieff, Fayard, 2017 (I)

Tout est dit dès le titre même : la légende qu’il s’agit de démystifier, face à la vérité qu’il importe de démontrer et de consolider. Mais ce livre, si imposant, plus de mille pages dont quelques centaines dédiées aux notes, pénètre en profondeur à la fois la personnalité et l’œuvre. Il s’agit de rétablir la vérité dans tous ses droits. Et c’est aussi là que les difficultés commencent : comment expliquer la présence dans un même individu d’une vision si antijuive du monde et d’un talent littéraire, même si, personnellement, je ne suis pas emballé par cette seconde qualification… Mais c’est probablement dû à ma formation philosophique alors que je ne suis pas du tout un littéraire… La question, qui était ou qui est Céline, fait l’objet d’une assez longue et très instructive introduction en guise d’entrée en matière. Et les auteurs ont eu raison de se poser la question. Une question apparemment sans réponse.

 

 

 

             Un génie ou un salaud ? Louis-Ferdinand Céline

Céline, la race, le juif : légende littéraire et vérité historique, par Annick    Duraffour et Pierre-André Taguieff, Fayard, 2017 (I)

 

Je reprends ici les réactions par rapport à cet interminable débat autour de cet homme, médecin de son état qui se mit au service des Nazis et de la France pétainiste pour combattre ce qu’il nommait dans sa folie le péril juif, comme si l’on voulait redonner vie au fameux complot des Sages de Sion.

Les auteurs se demandent où gît la différence entre le traitement réservé à Wagner, Heidegger et Céline, d’une part, et à Voltaire et Schopenhauer, d’autre part, L’auteur du Monde comme volonté et représentation (Die Welt als Wille und Vorstellung). Voltaire a eu quelques démêlés avec des membres de la communauté juive qui se seraient livrés, avec son argent, à des opérations financières risquées, voire frauduleuses, ce qui lui aurait arraché quelques remarques peu amènes sur le compte de toute leur communauté religieuse ; quant à Schopenhauer qui n’aimait pas les juifs et ne s’en cachait pas, il suffit de s’en référer à sa lecture persiffleuse du livre de l’Exode : les Hébreux n’ont pas choisi de quitter la belle et généreuse Egypte de leur plein gré, ils en furent chassés car ils étaient porteurs d’infectes maladies contagieuses… Par de telles remarques, inventées de toutes pièces, le philosophe allemand, maître à penser du jeune Nietzsche, (Schopenhauer comme éducateur) ruinait les fondements de l’historiographie biblique. Et ce ne fut pas la recherche de la vérité qui l’y a contraint mais ses dissentiments à l’endroit des juifs.

Mais voilà, pour Voltaire et Schopenhauer, la tempête a fini par se calmer, ce qui st loin d’être le cas pour Louis Ferdinand Céline qui continue de diviser le public en deux camps farouchement opposés : les adeptes-admirateurs,lecteurs et les contempteurs intransigeants. Toutes les tentatives de rendre rationnellement compte de cette improbable cohabitation (le génie et le salaud) dans un seul et même homme, ont, à ce jour, échoué : entre le génie ou le talent et la haine raciale, le rejet d’êtres humains auxquels vous prêtez de noires arrière-pensées que rien ne vient étayer.

Les esprits les plus fins et les plus objectifs ont tenté dans ce cas comme dans d’autres, d’apporter une réponse ; pour ma part, je me range derrière Georges Steiner qui avoue sa perplexité. Je me demande comment des choses si contradictoires, si étrangères les unes aux autres ont pu germer dans un même esprit et constituer le patrimoine intellectuel d’une seule et même personne. On quitte le domaine logique de la philosophie pour s’aventurer dans les sables parfois mouvants de la psychologie.

Il faut laisser de côté des antisémites, des révisionnistes patentés qui ont exploité un effet d’aubaine : nous avons un écrivain comme Célie qui attaque les juifs, donc nous pouvons nous aussi nier l’existence des chambres à gaz (dixit Robert Faurisson etc…)- Malheureusement pour Céline, on trouve dans ses écrits propres de quoi alimenter bien des accusations des racisme et d’antisémitisme. La tentation est grande de passer aux conclusions hâtives et de prétendre que toute l’œuvre littéraire baigne dans ce milieu raciste. C’est aller vite en besogne. On pense dans un cas parallèle à ce disait Théodore Wiesengrund Adorno de la pensée de Heidegger qu’il disqualifiait jusque dans ses fondements intimement liés, selon lui, à une approche fasciste. On devine la réaction indignée de Hannah Arendt devant un tel jugement à l’emporte-pièce…

Difficile d’avancer dans ces buissons touffus de l’œuvre et surtout des déclarations isolées, du genre ; Attention ! Je peux faire rire… Etait-ce de l’autodérision ou une remarque simple et fortuite. Les auteurs de ce beau livre reviennent sur la fragmentation des récepteurs, ce que les Allemands nomment la Rezeptionsgeschichte. Certains sont qualifiés d’érudits, d’autres de lecteurs critiques, d’autres enfin de complices et qui se reconnaissent bien dans la fureur antisémite de l’auteur. Mais toutes ces catégories se retrouvent sous un dénominateur commun : il faut séparer le génie littéraire du reste, ce fameux reste inexcusable qui a rendu leur idole si infréquentable. Céline a une chance incroyable, incroyable à la Libération car il aurait très bien pu être fusillé comme son collègue Brasillach. Il a pu sauver sa tête à une époque où les règlements de comptes entre gaullistes et pétainistes ne laissaient que peu de place à la clémence… Céline a pu donner des interviews à France-Culture ou à d’autres médias jusqu’au début des années soixante, déclarations au cours desquelles il se faisait passer pour une victime, alors que dans le même souffle il affirmait haut et clair qu’il ne regrettait rien du tout.

Les deux auteurs de cet imposant ouvrage précisent la nature de leur projet : une approche interdisciplinaire est de rigueur, ne pas instruire exclusivement à charge, ne pas adopter le ton du procureur tout en tenant compte du fait que l’antisémitisme n’est pas une opinion mais un délit, voire un crime puni par la loi.

En lisant, pour l’instant, ces quelques dizaines ou centaines de pages, je réalise combien cette entreprise double, rendre justice à Céline sans jamais léser les droits des juifs haïs et condamnés, est périlleuse. J’avoue ne pas être plus avancé, même si, au plan personnel je ne parviens pas à comprendre le phénomène  Céline ; sans entourer le statut d’écrivain d’un inviolable halo sacro-saint, je ne pense pas qu’un authentique homme d’esprit puisse écrire ou dire (dans la correspondance) ce qu’il a écrit ou dit. En revanche, la mauvaise foi de certains commentateurs est indéniable lorsqu’ils préconisent de séparer l’auteur des romans de celui des pamphlets. Un tel dilemme s’est déjà produit dans le domaine de l’histoire des idées : certains penseurs médiévaux ont hésité entre la philosophie néo aristotélicienne et théologie à l’état brut héritée de leur religion de naissance. On s’est alors posé la question de l’unité ou de la dualité de leur pensée. Toutes proportions gardées, la même question s’impose à nous dans le présent contexte : alors grand écrivain mais petit homme mesquin ? Mais croyait il vraiment ce qu’il écrivait, y adhérait il ou se jouait il la comédie ? Il est presque impossible de tracer une ligne-frontière claire entre ces deux massifs littétaires…

(A suivre)

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