La pandémie a une métaphysique qui nous échappe souvent… (19/12/2020)

La pandémie a une métaphysique qui nous échappe souvent…

Derrière ce titre un peu mystérieux ne se cache nullement je ne sais quelle lecture théologique de la maladie. Je commence par couper court à ce premier malentendu. Et pour bien enfoncer le clou je précise ceci : pour combattre un virus, l’arme la plus adéquate n’est autre que l’antiviral et pour une bactérie un antibactérien… Ce que je vise à esquisser, mais non à démontrer car cela excède mes forces, c’est que ne nous apparaissent, comme la partie émergée de l’iceberg, que les symptômes mesurables, visibles et détectables.

La pandémie a une métaphysique qui nous échappe souvent…

 

Et il y a tout le reste qui commence tout juste à se manifester et à être pris en compte. Cela fait des siècles que l’humanité pensante et croyante combat des pandémies plus ou moins graves qui s’abattent sur elle. Les hommes ont commencé par les combattre avec de simples roseaux (désignation talmudique pour un contre argument qui s’avère très faible), comparé à ce qu’il doit réfuter, c’est-à-dire à l’aide d’incantations   et recours aux pratiques magiques. Ensuite, au terme d’une longue évolution, l’humanité a produit des savants qui ont compris que les épidémies, ou les maladies en général, sont des processus biologiques qui se dérèglent et qu’il convient de prendre le mal à la racine. Mais là encore, on a pris en compte ce qui se voit et se mesure, sans pouvoir s’attaquer à l’invisible, au non mesurable, à l’inétendu (pour parler comme Spinoza.) On peut parler dans ce cas précis de psychologie qui ne traite pas, qui ne guérit pas vraiment de la même manière.

Je peux d’emblée citer un de ces dysfonctionnements ici, la solitude, l’absence de relations avec les autres humains, la rupture de nos pratiques habituelles, etc… Prenons un exemple quasi quotidien : celui qui fait du sport chaque jour et qui voit que son club n’est même pas certain de rouvrir ses portes début janvier, est rongé, à son insu par ce changement brutal qu’il ne comprend pas. Le malaise (Unbehagn ) (pour reprendre le terme freudien en allemand), car c’est est un, se fait sentir de manière sournoise, il progresse sans manifestation fiévreuse et pourtant il est bien là, s’en prend à nous, trouble notre sérénité de l’âme, sans qu’on s’en rend compte. Comment cela est il possible ? Prenons un premier exemple :

Comme mon club de sport est fermé depuis le début du mois de mars, j’ai dû me résoudre à faire une marche quotidienne d’environ une heure et j’arpente les boulevards Bugeaud, Victor Hugo et Flandrin. Jusqu’ici rien d’anormal mais je passe devant tous ces cafés-restaurants avec leurs magnifiques terrasses jadis bondées, si pleines de vie, et à présent tout est fermé, éteint et silencieux. On se croirait ailleurs. Certes, les premières fois j’y pense et m’en rends compte, je sens bien qu’on est en pandémie, qu’il faut des masques, que les gens observent devant les magasins les distanciations sociales, etc… Mais après, l’habitude étant une seconde nature, je ne vois plus rien d’anormal ; mais est ce à dire que j’ai retrouvé mon état normal d’absence d’anxiété, de calme de l’âme ? Non, pas du tout ! Cette situation d’étrangeté continue de me miner métaphysiquement. Je ne le vois ni ne le sens, et pourtant mon cadre de vie habituelle n’est plus là et cela une partie de moi-même le sent et en souffre. C’est ce que je nomme la métaphysique de la maladie.

Je n’ai pas l’intention de critiquer ici les gouvernants, surtout depuis que le premier d’entre eux a été infecté par ce mal (je lui adresse évidemment tous mes vœux de prompt et définitif rétablissement), je veux simplement dire qu’ils n’ont pas encore pris l’exacte mesure de ce qui nous arrive. Mais à l’impossible nul n’est tenu. Rechercher un traitement ou un vaccin est, au demeurant, plus urgent que de débusquer es signes cachés de cette métaphysique de la maladie. Mais cela ne les exonère pas d’avoir ordonné des mesures inadéquates, voire entièrement à côté de la plaque.

Le grand philosophe allemand Hegel a écrit quelque part qu’on est homme parmi les hommes. Et voilà que la situation sanitaire commande un confinement qui a commencé par être total et qui a fini, heureusement, par être moins rigoureux. J’ai entendu dire ce matin à la radio que l’actuel Premier ministre fait l’objet d’au moins deux plaintes auprès de la cour de justice de la République, seule habilitée à juger des ministres, l’actuel président est, quant à lui, mieux partagé grâce à son irresponsabilité pénale… Attention, le scandale du sang contaminé est présent dans toutes les mémoires L’ancien Premier ministre devra lui aussi rendre des comptes sur son action passée, étant entendu que dans tous les cas la présomption d’innocence s’applique, sans exception aucune.

L’exemple le plus frappant mais aussi le plus triste nous est offert par les EHPAD où des centaines de personnes âgées, souffrant d’un isolement littéralement insupportable ont quitté ce bas monde sans avoir revu leurs proches au motif que de telles visites leur eussent été fatales. Finalement, elles ont subi les deux : l’isolement et la mort. Il ne faut pas céder à la précipitation ou à l’émotion en rejetant la faute sur telle ou telle corporation. Ce serait pure injustice, on était désarmé devant cette maladie, et les autorités ont émis d’autres règles qui tiennent compte de cette métaphysique ou s’en rapprochent.

En plus des personnes âgées, il convient de ne pas oublier le drame que vivent de nombreuses corporations comme, par exemple, les restaurateurs, les coiffeurs, les artistes, etc… J’en oublie sûrement.

Une ville comme Paris où vous ne pouvez pas, où vous ne pourrez pas, avant très longtemps, inviter un ami ou un collègue à boire un café ou à partager un repas, cela ne passe pas inaperçu puisque chaque jour que Dieu fait, on passe devant tous ces établissements désespérément vides. Là aussi, le message envoyé silencieusement est le même : quelque chose ne va pas, quelque chose à quoi nous sommes habitués nous manque, mais pourquoi donc ? Eh bien parce que nous sommes en pandémie. C’est le message silencieux mais Ô combien réel que notre moi profond envoie à la conscience claire. Et cela finit par nous rendre malades.

Les restaurants, les cafés, les salles de sport, et tout le reste, sont indispensables à une vie normale. Je ressens toujours la même sensation de malaise quand je ne peux pas prendre place à une terrasse pour cause de Covid-19. Mais cela va bien plus loin, puisque les regroupements de plus de quatre ou six personnes sont fortement déconseillés, voire carrément interdits. C’est ce qui m’arrive avec mes conférences mensuelles à la mairie du XVIe arrondissement, suspendues depuis fin février et qui ne reprendront qu’en mars, si le Seigneur le veut bien. Lorsque je passe devant la mairie pour rejoindre mon domicile, quelque chose se serre en moi, et je sais pourquoi. C’est la rupture avec le cours normal de mon existence. La même chose pour les conférences en France et en Suisse : comment prendre le train pour aller à Zurich faire une conférence devant une importante loge maçonnique ? C’est trop risqué, même avec un masque et une réserve de liquide hydro-alcoolique… Je ne suis pas en mesure de quantifier ce qui se passe en moi, mais je sais qu’il se passe quelque chose et que cela ne me fait pas sauter de joie. Tout au contraire .

Je voudrais, en conclusion, changer de registre et passer à autre chose, en l’occurrence comment les grandes structures religieuses ou simplement spirituelles envisagent, traitent, ce qui nous arrive. Laissons de côté les explications les plus frustes qui voient dans la survenue d’une pandémie un châtiment divin. Certains avaient cédé à cette explication paresseuse intellectuellement, notamment lors de l’épidémie du sida. Dans le cas qui nous occupe, hormis quelques voix discordantes, ce ne fut pas le cas.

Mais j’ai envie de faire mention d’une aggada talmudique qui s’interroge sur la maladie, la guérison et la longévité ou, hélas, son contraire. On nous parle de deux hommes qui ont le même âge, les mêmes antécédents médicaux et qui tombent malades le même jour. L’un en réchappe et l(autre meurt. Les sages s’interrogent et devant cette question métaphysique qui les dépasse, ils donnent une réponse qui masque leur impéritie. Selon eux, l’homme qui a guéri était toujours le premier à se rendre à la synagogue pour participer aux offices religieux du jour… Si on met de côté quelques petits rabbins incultes, personne de sensé ne prend au sérieux une telle réponse qui signifie en fait ceci : nous ne savons pas, nous ne parvenons pas à élucider ce mystère.

Là aussi, il y a l’aveu d’une métaphysique de la pandémie qui se manifeste et se dissémine selon des voies dont nous commençons tout juste à prendre conscience. Mais il y a aussi tout un massif obscur où un virus qui n’est visible qu’au microscope électronique met notre monde à genou et nous impose la leçon suivante : plus rien ne sera comme avant. Notre Weltanschauung ne sera plus la même.

Notre vie, notre travail, nos déplacements ne seront plus les mêmes. Il y a un avant et un après la péndémie…

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