◊Amos Oz, La colline du mauvais-conseil (Har ha-Etsa ha-Ra’ah), Gallimard (11/11/2020)

 

Amos Oz, La colline du mauvais-conseil (Har ha-Etsa ha-Ra’ah), Gallimard

Il s’agit d’un recueil de nouvelles, un genre littéraire dans lequel Amos Oz excellait aussi. Le titre de l’ouvrage est tout simplement celui de la première nouvelle. Ces textes furent écrits en 1974/75 et publiés en français moins de cinq après la parution de la version hébraïque. En apparence, il n’y a pas de cohésion, pourtant il en existe une, c’est la ville de Jérusalem. C’est elle qui concentre sur elle toutes les attentes de l’auteur et de ses personnages, lesquels représentent la population juive de cette époque dan toute sa diversité. Parfois, on a l’impression que la ville vit par elle-même, est traitée comme un être humain. Elle semble indispensable au narrateur, et tout bien considéré, c’est le berceau originel du peuple juif

J’ai trouvé à la fin d’un paragraphe (p  84) deux phrases qui résument l’ensemble de la nouvelle et même du livre : Quant à moi, je continuerai mon pénible chemin, à chacun son destin… Et voici le verset du Psaume qui exprime cette nostalgie brûlante que les juifs ont abritée en leur sein durant plus de deux millénaires : Ah ! Verrai-je un jour le bonheur de Jérusalem …

 

Amos Oz, La colline du mauvais-conseil (Har ha-Etsa ha-Ra’ah), Gallimard

 

Cette supplique est plus riche, plus dense que n’importe quelle élégie portant sur l’histoire juive. Je pense ne pas me tromper en relevant qu’aucune autre cité de l’Etat d’Israël ne concentre sur elle le bonheur, la gloire passée et l’espérance du peuple juif. Et surtout aux yeux de cet auteur. Voici un exemple de cette aspiration de l’auteur : Je me souviens. Il faut continuer à attendre. Le passé est mort. Un jour nouveau commence (p 154). Toujours, cet espoir, cette attente d’un jour meilleur. C’est congénital à l’essence du judaïsme. Même dans le bouche ou sous la plume d’un juif de gauche, incapable de s’arracher définitivement à la tradition plurimillénaire de son peuple.

Le livre parle de la fin de la Seconde Guerre mondiale, de la dureté des troupes britanniques face à l’immigration juive qu’elles tentent de juguler avec des fortunes diverses. Les mailles du filet ont beau être resserrées, elles ne réussissent pas à tarir ce flux incessant. Telle est la toile de fond de ces nouvelles. Certes, il y a des allusions à l’armée secrète juive qui s’est signalée par des attentats qui ont rendu les Britanniques encore plus durs. Je pense à cette description d’un personnage secret, un familier de l’auteur et de ses parents, qui avait coutume de disparaitre et de réapparaître sans donner d’explication sur ses absences à personne. Et auquel le narrateur veut s’identifier. On pense qu’il fabrique des explosifs dans l’imprimerie clandestine située au sous sol où il est censé travailler. Cette atmosphère de lutte clandestine et de chasse à l’homme est omniprésente. Je pense à cette perquisition nocturne dans la maison du narrateur où pénètrent des soldats britanniques commandés par un jeune lieutenant qui se confond en excuses pour la gêne occasionnée. Mais qui n’en ordonne pas moins au père de se tenir débout face au mur, les mains en l’air. Finalement, les soldats repartiront bredouilles, alors qu’ils avaient été très prés d’un dépôt d’armes et de minutions.

Comme dans toute lutte secrète contre une armée d’occupation, une certaine mythologie vois le jour et magnifie, héroïse les chefs de la résistance qui se voient affublés de qualités surnaturelles : ainsi, le chef de l’armée secrète traqué par les troupes britanniques qui organisent régulièrement des rafles, deviendrait, selon ses admirateurs, invisible afin d’échapper à ses poursuivants… D’autres admirateurs encore plus naïfs en font un roi, capable d’incinérer tout l’empire britannique à l’aide d’une simple allumette…. Et puis, il y tous ces personnages hors norme, enfermés dans leur univers, qui fuient le réel car l’histoire juive est trop sombre, trop triste et pourtant nul ne songe à la quitter ni à la répudier. Tous ces personnages assument leur destin. Une remarque m’a frappé sous la plume de l’auteur : les arbres porteront leurs fruits, que nous dégusterons dans la joie et la sérénité. C’est une actualisation de l’idée messianique qui subit ici, de manière souterraine, de fortes critiques… Pourquoi tant de souffrances qui s’abattent sur un peuple qui se dit élu par la divinité ? Et cette sempiternelle interrogation restée sans réponse, fait penser au climat brulant de la ville sainte. Rien ne résiste à ce soleil de plomb qui vous empêche d’être dehors durant de longues heures du jour. Tout semble dur, comme si l’Etat juif qui vient de naître ne se mérite qu’au terme d’une très longue ascèse et qu’on n’y accède pleinement qu’après des luttes âpres et longues.

L’idée messianique est le rêve éveillé de tout le peuple juif et singulièrement de ceux qui, fuyant une Europe meurtrière, ont cherché refuge dans la terre de leurs ancêtres. Et voilà que celle-ci était promise mais non encore permise (E. Levinas)… Comme si toutes les souffrances endurées ne suffisaient pas à rédimer ce peuple à la recherche d’un havre de paix. C’est le message en sous-texte que distille ce recueil de nouvelles. Il parle des années quarante et fut rédigé autour des années soixante-dix alors que le jeune Etat juif venait d’échapper à une défaite militaire qui aurait sonné le glas de touts ses espoirs. La guerre de 1973 a fait revivre le spectre de la Shoah dans l’esprit des juifs du monde entier et pas uniquement dans le cœur des Israéliens.

Dans les deux premières nouvelles, l’auteur en parle peu mais on sent bien que toutes ces craintes sont tapies au fond de lui-même. Parmi cette galerie de personnages, il en est qui sont plutôt détonants. Ils semblent déconnectés de la réalité non pas parce qu’ils sont devenus déments mais parce que la vie a pris une tournure qui vous rend fous… Je pense à cet homme assez étrange, qui connaît bien sa Bible et notamment la littérature prophétique d’où il tire des versets qui sont en contradiction totale avec la situation qu’il vit hic et nunc. Et ce divorce le contraint à tomber dans les travers de l’exégèse : méconnaître la réalité, prétendre qu’elle est porteuse d’un avenir meilleur. Tenir, tenir, encore et encore. Selon l’auteur, ce serait la vertu cardinale du peuple d’Israël . L’attente ! Ne pas se décourager. Cela me rappelle une chanson qui porte les termes suivantes : Je crois d’une foi parfaite en la venue prochaine du Messie. Et même s’il tarde trop, j’attendrais jusqu'à ce qu’il vienne … Tout est dit. Sans cette force intérieure indestructible, les juifs auraient disparu sans laisser la moindre trace, comme ces peuplades cananéennes que la Bible est la seule à évoquer… au passé !

Un mystère qui relève du miracle : comment tant de gens, venus de tant de cultures et de pays différents peuvent ils cohabiter plus ou moins harmonieusement dans une même terre qu’ils ont, de surcroît ,quittée depuis des millénaires ? Comment ont ils pu rester durant tout ce temps porteurs d’un même projet er animés d’une même vision ? On peut parler de la solidité d’une transmission d’héritage, une transmission qui a triomphé de tout, surmonté tous les obstacles (et Dieu sait qu’il y en avait). Et qui s’est adaptée à tout, tout en préservant l’essentiel, son essence à la fois religieuse et politique. Et l’auteur le sait, même s’il parle parfois de la tristesse des vendredis soirs…

La dernière nouvelle, intitulée nostalgie, est une correspondance entre le narrateur et un amour de jeunesse. Le cadre est évidemment le même, les premières années d’existence du nouvel état juif que la jeune femme a quitté pour vivre à New York. C’est une évocation du temps passé où l’amour unissait ces deux êtres. On y évoque les descentes des soldats britanniques qui traquent les membres de l’armée juive secrète. Des envoyés de cette dernière sont, de leur côté, à l’affut de techniciens capables de fabriquer des explosifs au nez et à la barbe des soldats. Lorsqu’ils découvrent des armes dans les kibboutzim les britanniques veulent les saisir, mais les habitants s’y opposent car cela leur démunirait face aux attaques des Arabes. Et parfois, cela conduit à des morts et à des blessés.

Cette correspondance permet à l’auteur de voir la réalité des deux côtés : il est resté sur place, la guerre qui vient de s’achever, failli mal tourner… Il se fait aussi le porte-parole de l’autre personne qui a choisi de partir, refusant de vivre le rêve sioniste. Cette correspondance imaginaire en partie permet aussi au narrateur de se livrer à l’introspection. Qu’on en juge : Je ne suis qu’un juif rongé par le doute, dévoué, inquiet, et comble de tout,, gravement malade. Mon apport consiste à vivre à Jérusalem parmi de pauvres immigrants russes et polonais, exposé de jour comme de nuit au danger de la diphtérie et de la dysenterie.( p 187)

Laissant libre cours à son imagination, le narrateur évoque sa ville natale de Vienne, le beau Danube bleu, toutes choses qui tranchent ici avec les collines de Judée, la chaleur étouffante et la timide fraîcheur du soir.

Je ne suis pas parti de Vienne parce que je désirais connaître Jérusalem. On m’a expulsé et mon avenir m’a paru condamné à jamais. Et pourtant, en venant ici, j’ai gagné huit ou neuf années de vie, j’ai connu Jérusalem et je t’ai rencontrée. Partir d’un faubourg de Vienne pour aboutir à la rue Malachie et au Mont Scopus ? De la ville des canaux aux frontières du désert, n’est ce pas… absurde ? Toi et moi à Jérusalem dans le rôle des descendants des prophètes, des rois et des héros d’Israël ; n’est ce pas curieux, Mina ? (p 176)

Cette citation est probablement le plus passage de toute cette évocation émue, où l’imaginaire et le réel se confondent.

 

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