Léon BLum,  Souvenirs sur l’Affaire (Gallimard, 1935) (20/08/2020)

Bien que sorti du confinement, mais de retour dans la vieille maison normande et fouinant dans sa vénérable bibliothèque, je fais la découverte de ce petit livre, jauni par l’âge et qui parle d’un sujet inoubliable Un sujet qui divisa  presque chaque famille française, troubla les réunions dominicales, la presse, les gouvernants, bref tout le monde.. Et ce livre n’est pas signé par n’importe qui, puisqu’il s’agit de Léon Blum, prototype de l’Israélite français classique et esprit supérieur, promis ) un brillant avenir. Le futur chef du Front populaire se saisit de sa plume pour parler d’un événement dont la violence, dit il, est comparable à celle de la Révolution… Ce qui n’est pas peu dire.

Pourquoi ce rappel, pourquoi ce livre qui a connu près d’une vingtaine de rééditions ? son auteur n’a pas tenu à en remettre à jour les connaissances, les sources, les opinions et autres. Il a tenu à conserver  la spontanéité de ces pages.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je ferai une remarque sur le titre de l’ouvrage : dans certaines versions l’affaire a un A majuscule et des guillemets ; ensuite il y a la préposition SUR ; ce n’est souvenirs de mais souvenirs sur… Le détail est important car c’est lui qui détermine la nature même de cet  écrit : Blum, tout ancien élève de l’Ecole Normale qu’il était, ne veut pas réécrire l’histoire de l’Affaire. Il n’entend même pas rectifier de lui-même certaines petites erreurs historiques, il veut simplement recréer l’ambiance, l’atmosphère de ce que furent ces années terribles entre la révision du procès de Dreyfus et sa grâce. Il avoue même, sans détour, que ses camardes et bien entendu lui-même, étaient prêts à tous les sacrifices pour que triomphent enfin la vérité et la justice. Chemin faisant, il dresse un portrait flatteur du capitaine, disparu depuis près de trente ans. C’était un homme qui avait un sens élevé de la hiérarchie et du devoir. Un patriote qui a souffert gravement d’une grande injustice mais qui n’a jamais rejeté les valeurs (notamment militaires) pour lesquelles il a vécu et prêt à les défendre au péril de sa vie. Toujours cette notion de sacrifice. Blum souligne aussi que l’écrasante majorité des protagonistes de l’Affaire ne sont plus de ce monde. Il convient donc de témoigner. Bien plus tard, Albert Camus parlera de l’obstination du témoignage.

Voici ce que dit Blum en page 14 :  Ce sont des impressions de cet ordre, c’est cette altération passionnée de l’existence que je voudrais… rendre aujourd’hui sensibles ou intelligibles. Le seul moyen est de m’abandonner à ma mémoire… Je ne retourne pas aux sources…

Blum évoque le jour où il entendit parler ou reparler de Dreyfus. Ce fut d’abord Lucien Herr, le pilier de l’Ecole Normale, qui a gravé son empreinte dans l’esprit de tant de générations d’étudiants de ce grand établissement. Puis ce fut le célèbre Bernard Lazare dont il évoque le souvenir ainsi :  Il y avait en lui un juif de la grande race, de la race prophétique , de la race qui dit «un juste», là où d’autres disent «un saint».

C’est Bernard Lazare qui commit le premier texte clamant l’innocence du capitaine et qui avait su se rapprocher du commandant de la prison militaire du Cherche-Midi où Dreyfus était détenu. Ce dernier témoigna que Dreyfus ne cessait de clamer qu’il était innocent. Mais dans les dîners en ville ou dans le cadre familial, nul ne voulait  y croire. Et Blum avoue qu’il n’écoutait l’argumentaire du célèbre avocat que d’une oreille distraite… Blum ajoute que les milieux juifs qu’il fréquentait ne parlaient même pas de cette condamnation, ce qui coupe l’herbe sous les pieds de ceux qui dénonçaient la mobilisation d’un complot juif pour obtenir l’acquittement de l’officier. Et Blum ajoute, fidèle à la mentalité juive face à l’adversité du temps, que les juifs considéraient que c’était un grand malheur qui venait de s’abattre sur eux ; et ils attendaient que cela passe.

L’analyse sociologique des juifs de son tempe ne laisse pas d’être intéressante. Selon Blum, la plupart des juifs dotés d’un statut ou d’une large surface sociale, craignaient beaucoup le zèle embarrassant des partisans de la révision du procès de Dreyfus. Ils craignaient une sorte de généralisation fausse et dangereuse qui ferait apparaître les juifs comme un corps étranger ou pire une cinquième colonne. Ila adoptaient un profil bas. Telle est l’analyse de Blum. Et cette inquiétude, notamment face à la montée de l’antisémitisme et du fascisme, allait s’avérer parfaitement fondée. Voici, cependant, une analyse de la situation dans les années trente, de la part de Blum :  Ils ne comprenaient pas mieux qu’ils ne le comprennent aujourd’hui, qu’aucune précaution, aucune simagrée, ne tromperaient l’adversaire et qu»’ils restaient les victimes aussitôt offertes de l’antdreyfusisme ou du fascisme triomphants. ( p 27)

Après l’hommage posthume rendu à Bernard Lazare, nous lisons aussi un vibrant rappel de la personnalité et l’œuvre de Lucien Herr, qui avait enfermé sa vie dans la bibliothèque de l’ENS. Comme je l’indiquait plus haut, le force de conviction de Herr était très grande et ce fut lui qui gagna Jaurès au camp des dreyfusards. Cette nouvelle recrue changea tout. Il fallait agir vite et fort. Comme l’écrivait Blum (p 38) : La vérité, à la rigueur, pouvait attendre, mais pas l’homme…

Le futur chef du Front populaire décrit comment ce comité de défense de Dreyfus avançait à pas comptés et  avec d’infinies précautions jusqu’au jour où Mathieu D., le frère aimant et dévoué du condamné ,dé cide de tout bousculer et d’agir enfin au grand jour : il met en cause nommément et publiquement le vrai coupable, Esterhazy, épiant tous ses faits et gestes afin de voir s’il allait prendre la fuite.

Blum reconnaît que les Dreyfusards furent dépassés par l’élan de sympathie de l’opinion publique à laquelle une bonne presse avait fourni tous les éléments pour juger en toute liberté et dans l’équité. L’armée, les instances dirigeantes de celle-ci, les parlementaires, notamment quelques sénateurs se rendirent compte que les pseudo preuves avaient été fabriquées de toutes pièces, que l’Etat-major avait abusé du soi-disant secret défense, bref qu’on avait trouvé un coupable idéal mais qui n’était pas le vrai coupable. Mais on ne se rend pas compte aujourd’hui des dangers et de la hauteur des enjeux ; notamment lorsqu’il s’agissait de l’honneur de l’armée. En ce temps là, où la grande muette figurait à la tête de la nation, avant toutes les autres institutions, on ne badinait pas avec ce honneur là. Or, innocenter Dreyfus clairement semblait pratiquement incompatible avec la préservation de cette réputation.

Mais pourquoi donc fallait il absolument un traître ? Blum parle d’un résidu ténébreux qu’il n’arrive pas à éclaircir. Il consacre quelques lignes sagaces à l’action incompréhensible du colonel Henry que l’on retrouve à tous les moments cruciaux de l’affaire. Cet officier supérieur a commis bien des actes déshonorants dont même un suicide opportun ne parviendra pas à le laver.

Blum accorde aussi une certaine importance à l’antisémitisme dans toute cette affaire ; et ceci lui offre l’opportunité d’en analyser les diverses manifestations : selon lui, il y a de l’antisémitisme dans divers cercle, mondains ou professionnels où l’on tenait rigueur aux juifs d’avoir brisé leurs chaînes trop rapidement, d’être inassimilables, un véritable corps étranger, comme je le notais plus haut.. C’était, écrivait Blum, non pas un antisémitisme de persécution mais d’exclusion : rien ne se serait passé ainsi si Dreyfus n’avait pas été juif.

Voici une phrase lumineuse de Blum : Pour apprécier correctement «l’Affaire», il fallait donc se souvenir que Dreyfus était juif, qu’un Juif reste toujours un Juif, que la race juive est impénétrable à certains concepts moraux, quelle esr héréditairement frappée de certaines tares ! Et l’un de ses caractères ethniques n’est il justement le besoin inné de la trahison ? (p 64)

(A suivre)

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