Vu de la place Victor Hugo - Page 7

  • Religion et philosophie dans l’Europe contemporaine

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    Religion et philosophie dans l’Europe contemporaine

    Le sujet est très vaste mais c’est bien ce qui le rend passionnant. L’Europe d’aujourd’hui ne ressemble en rien à ce qu’elle fut il y a un peu plus d’un demi millénaire. Elle se trouvait alors en pleine période médiévale, dans un véritable autre monde où philosophie et religion se faisaient face et ne touchaient, dans leur union ou désunion, que quelques rares élites, les seules habilitées à les rapprocher, sans risque de tomber dans l’hérésie, l’incrédulité, voire l’athéisme. Nous reviendrons sur cette situation qui a généré la puissance intellectuelle de l’Europe et son hégémonie qui a duré près d’un demi millénaire au cours duquel cette Europe a démontré qu’elle était une culture, une vision du monde, bien plus qu’un simple continent, une adresse géographique.

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  • Primo Lévi et ses Nouvelles d’anticipation (Folio, Gallimard)

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    Primo Lévi et ses Nouvelles d’anticipation (Folio, Gallimard)

    Rédigés au cours des années soixante, ces différents chapitres d’un même ensemble font penser à des nouvelles reliées entre elles par une même intrigue, ou plutôt une même problématique : quelle est la véritable essence de ce que nous nous représentons comme étant le progrès technologique ? Comment conjurer les dangers inhérents à cette course désordonnée et haletante vers un soi-disant mieux-être ? Ne compromettons nous pas, par là-même, l’altérité unique de l’homme, sa spécificité, le fait qu’on ne puisse le réduire à rien d’autre qu’à lui-même ?

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  • La villa SAYER Le Bauhaus au cœur du bocage normand…

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    Qui aurait pu s’y attendre ? Une telle villa, la superbe villa SAYER, véritable joyau d’architecture, se situe à moins de dix kilomètres des planches de Deauville ; elle est encore plus près de Beaumont en Auge d’où nous partons pour la visiter en cette belle journée du patrimoine. Sur  les conseils avisés du talentueux architecte Jonathan MOOS nous mettons le cap sur cette incomparable villa au cœur même de la Normandie. Du Bauhaus, cette tradition architecturale allemande qui a fait florès autour des années vingt, en Normandie ! C’est un événement à ne pas manquer. D’autant que depuis 2005 la villa a été classée monument historique…  En moins d’une dizaine de minutes, nous nous engageons dans ces magnifiques prairies qui nous conduisent vers la ville SAYER, située dans un très beau domaine, verdoyant et parfaitement entretenu. Après avoir garé le véhicule, nous nous dirigeons vers la villa ; les visiteurs précédents que nous croisons nous encouragent à poursuivre, tant le style architectural est unique et original : du style Bauhaus dans toute sa pureté, des formes épurées, un côté élancé, bref une bâtisse d’un genre tout particulier. Au terme de leur visite, ces gens nous disent qu’en dépit de l’impossibilité de visiter l’intérieur de la villa, cela vaut tout de même la peine de contempler ce chef d’œuvre. De l’extérieur !

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  • Le  paysage politique israélien, un véritable champ de ruines…

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    La nécessité d’intervenir dans le cadre de ces élections israéliennes s’est fait sentir lorsque je me suis trouvé dans l’incapacité de répondre à une question, apparemment simple, qui m’a été posée ; en l’occurence, celle-ci : mais qui a donc remporté les élections législatives israélienne ? J’ai été tenté de répondre : personne !

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  • Sigmund Freud et ses Trois essais sur la théorie sexuelle… (Payot)

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    Sigmund Freud et ses Trois essais sur la théorie sexuelle… (Payot)

    Le père de la psychanalyse avait, dès 1905, consacré de sagaces réflexions à toutes ces questions qui gisent au fondement même de la vie humaine et se nichent dans les replis les plus intimes de l’ âme : et le désir, l’attirance sexuels en font évidemment partie. Ce petit volume a connu maintes rééditions, déjà du vivant de Freud qui ne ménagea pas sa peine, répondant de son mieux à des critiques ou précisant au fil de ces rééditions sa pensée sur ces sujets. Dans la troisième, consacrée aux Transformations de la puberté il reconnaît corriger son opinion précédente qui statuait des différentes excessives entre la vie sexuelle dans l’enfance et celle dans la maturité (p 180 in fine).

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  • Voltaire er Rousseau d'après Roger Pol Droit

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    VOLTAIRE ET ROUSSEAU d’après Roger-Pol Droit…
    C’est à un très beau voyage dans le temps que nous invite Roger Pol Droit, auteur et chroniqueur connu et reconnu , grâce à ses pertinentes analyses d’ouvrages de littérature et de philosophie.
    Dans ce beau livre au titre choc, Monsieur, je ne vous aime point, l’auteur nous fait revivre les complexes relations entre deux hommes, deux célébrités au caractère si différent et qui, comme tous les contraires, s’attirent et se repoussent de manière irrésistible. Tous deux excellent, chacun dans son ou ses domaine (s) et après quelques tentatives d’approche avortées , ces deux étoiles au firmament des arts et des lettres finiront par se détester cordialement. C’est tout le développement de cette animosité- absolument prévisible- qui est relaté ici dans un style très dix=huitième siècle avec une surabondance d’imparfaits du subjonctif que RPD manie à merveille …. On s’y croirait presque tant les formules sont d’époque et les réparties comme d’origine, il y deux siècles.
    Le livre couvre un peu plus de quatre cents pages de qualité et le lecteur, s’il en a la patience, les savourera à leur juste valeur. Certains échanges sont peut-être un peu longs mais il faut bien avoir un petit défaut au moins, y compris dans un tel chef -d’œuvre.
    Rousseau et Voltaire sont presque des doubles antithétiques ; je veux dire qu’à part quelques oppositions irréductibles, ils aspiraient aux mêmes choses : briller, être libre, être à l’aise financièrement, accéder donc à l’aisance matérielle en publiant des pièces à succès, vivre de sa plume, penser librement en dépit des conventions sociales et des principes de la morale bourgeoise.
    Mais il est un point sur lequel les deux hommes se rejoignent sans l’ombre d’un doute, c’est la fascination que les femmes ont exercé sur leur libido… Ceci est tellement prégnant que le livre commence par mentionner des pratiques de plaisir solitaire de la part du jeune Jean-Jacques qui désire irrésistiblement sa protectrice qu’il appelle maman, même après avoir partagés avec elle les plaisirs de l’amour.
    Avec Voltaire, c’est encore pire, si je puis dire : l’homme ne peut s’empêcher de désirer le moindre jupon dans son entourage tant son désir de jouissance est insatiable… Et, comme au bon vieux temps, on mène joyeusement des ménages à trois, l’essentiel étant d’éviter les collisions ou les mauvaises rencontres.Tout le chemin est bien balisé, chacun sachant quel est le bon moment, même si parfois, hélas, des drames se produisent, comme la mort en couches d’Emilie du châtelet qui, à plus de quarante ans est enceinte des œuvres de son jeune amant. Elle finit par en mourir provoquant la peine profonde de Voltaire qui en veut à son rival. Non pour avoir chassé sur ses propres terres, mais pour ne pas avoir su éviter des suites aussi fâcheuse d’une grossesse indésirées…
    Dans cette confrontation entre ces deux esprits, qui sont loin d’être désincarnés, on voit défiler des analyses de l’époque, de ses mœurs, de sa philosophie de vie et des rapports sociaux. Le tout à travers la vie des deux principaux personnages.
    Voltaire se tient toujours près de la frontière suisse afin d’échapper à une éventuelle arrestation. Mais il a aussi une autre préoccupation qui le taraude chaque jour que Dieu fait : comment soigner, pérenniser sa gloire, barrer la route à d’éventuels concurrents (dont le fameux Jea-=Jacques Rousseau) qu’il surveille comme le lait sur le feu. Economiste avisé, Voltaire sait où placer les sommes d’argent que lui rapportent ses écrits et ses libelles. Au début du livre, Roger-Pol Droit fait allusion à des déboires financiers de notre homme, déboires qui lui inspireront des remarques antisémites à la suite de la faillite de ses banquiers juifs de Londres… Mais cela ne suffit pas, à mes yeux, à faire de Voltaire un antisémite.
    En plus des châteaux et des maisons de maître qui défilent sous nos yeux et où les deux hommes, séparément évidemment, sont bien accueillis, il y a la bonne ville de Genève qui occupe l’espace. N’oublions pas que Rousseau signera souvent sa correspondance par son nom et son prénom, suivis de la mention suivante, citoyen de Genève… Certaines femmes, maîtresses d’hommes puissants de la noblesse locale, le traiteront de petit paysan suisse, avec mépris.
    Comme celle de Voltaire, la vie intime, pour ne pas dire la vie sexuelle de Rousseau est particulièrement riche et variée. Je reviens d’une phrase sur ses scrupules à garder ses cinq enfants nés de ses relations avec la gentille Thérèse Levasseur qui sera sa fidèle compagne… mais après sa mort monnayera ses manuscrits et lui avouera une infidélité. L’auteur de Emile remettra à l’assistance publiques, aux Enfants-Trouvés, la nombreuse progéniture issue de ses amours extra conjugaux avec Thérèse… Le philosophe-pédagogue incriminera pour cela la cruauté de la législation qui ne fait pas la part belle aux enfants nés hors mariage…
    On peut dire, sur ce point, que les deux hommes n’avaient pas de la gent féminine la plus haute opinion, même si, dans certains cas, ils rendaient aussi hommage à leurs qualités intellectuelles
    Mais revenons à la rupture qui se rapproche, entre les deux écrivains. Rousseau défrayait la chronique par des écrits allant à l’encontre du Zeitgeist et Voltaire en était de plus en plus agacé. Les différents discours de son rival, à la fois sur les sciences et les arts, ou s’inégalité parmi les hommes suscitaient un agacement qui allait croissant. Il se disait que cette célébrité finirait par disparaître comme un feu de paille et qu’a fond, une telle réputation, si soudaine, n’était que la somme de malentendus noués autour d’un même nom… ET qu’au fond, le public finirait par oublier ce petit Suisse. On connaît la suite. Voltaire eut bien raison de pointer les différentes contradictions de son rival : il en cite quelques unes : plaider en faveur de la vie à la campagne, au grand air, alors que l’on réside dans une grande ville… Sans même oublier le fait d’abandonner ses enfants après avoir rédigé un imposant ouvrage sur leur éducation… Le ton des échanges commence à devenir assez belliqueux, voire agressif. Surtout quand Voltaire écrit (je cite en substance) : il nous prend envie de marcher à quatre pattes quand on vous lit… Et d’insister sur le grave décalage entre ce que Rousseau dit ou écrit et comment il vit. Ce manque d’authenticité est frappant et contribue, selon lui, à discréditer totalement le Suisse.
    Voltaire se tenait informé par différents canaux des difficultés rencontrées par le Citoyen de Genève et entendait bien en tirer parti. Les évolutions de la pensée de Rousseau ne laissaient pas d’inquiéter le clan des philosophes qui le croyaient des leurs. Il faut rappeler que les idées de Voltaire et celles de Rousseau sur certains points, étaient largement incompatibles. Et le parfum de scandale entourant les publications du Suisse donnait des idées à Voltaire qui n’avait plus qu’une seule préoccupation en tête : neutraliser l’homme qu’il n’aimait pas et qu’il entendit neutraliser par tous les moyens
    Voici une citation qui résume bien les dissentions ns profondes entre les deux hommes sur des sujets graves : (p 289) Le Dieu de Voltaire expliquait tout mais ne consolait de rien. Celui de Jean=Jacques, lui, n’était que promesse de justice, de vie éternelle, de rédemption. Voila pourquoi Voltaire pouvait être triste, accablé de son sort, au milieu de sa gloire et de ses richesses, tandis que Jean-Jacques, dans sa solitude et ses maux, ne pouvait en aucun cas, médire de la vie. Il lançait à Voltaire cette pique intime : Vous jouissez mais j’espère et l’espérance embellit tout.
    Le ton change du tout au tout lorsque Voltaire, installé à Genève, fait l’objet des pires accusations, notamment celle de pervertir une ville si vertueuse, en usant de moyens déshonorants et ne reculant devant aucune bassesse. C’est en réaction à cette vague de dénonciations que Rousseau prend la plume pour dire sa peine, son désarroi devant l’insensibilité de son ancien maître. La phrase fait l’effet d’une flèche : Je ne vous aime point, Monsieur (p 316). Mais une autre phrase vient tempérer la précédente en même temps qu’elle met en avant la meurtrissure de l’ancien disciple du vieux maître : Mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer si vous l’aviez voulu…
    Encore plus frustrante fut la réaction du vieux maître qui s’esclaffa en lisant la prose de son ancien admirateur : à force d’être sérieux, Rousseau s’est pris à son propre jeu et est devenu fou !! On en était arrivé là et ces deux hommes, ces deux génies qui auraient pu apporter l’un à l’autre tant de bienfaits et de bonheur se sont ignorés toute leur vie : comme l’écrit RPD, une amitié impossible.
    Il suffit de voir les lignes écrites par Voltaire au sujet de la Nouvelle Héloïse ; il ne comprenait pas le triomphe d’une telle œuvre qu’il jugeait médiocre et tout, juste digne d’un écrivaillon comme Rousseau lequel osait lui donnait des conseils en matière de morale et même de littérature ; le monde à l’envers…
    Il y eut aussi toutes ces poursuites judiciaires à l’encontre de Rousseau auquel les autorités reprochaient le caractère subversif de ses écrits, notamment ses attaques contre la hiérarchie sociale et les remises en cause des enseignements du magistère. Derrière toutes ces chicaneries et ces ennuis qui lui empoisonnaient la vie, Rousseau s’obstinait à déceler la main méchante et malveillante de son ennemi, Voltaire. Même lorsqu’il prit la fuite en Angleterre afin d’échapper à une arrestation quasiment certaine, il pensait que Voltaire et ses amis l’avaient à l’œil et savaient tout de sa vie, même Outre-Manche.
    Pourtant, comme le note l’auteur de ce livre, ces deux hommes avaient des points communs (p 399) : Certes, les divergences entre Rousseau et Voltaire sont nombreuses, mais aucune ne peut suffire à motiver la brouille qui les sépare. Tous deux sont tolérants dans le domaine religieux, tous deux conçoivent Dieu en philosophes, critiquent les miracles et la superstition, tous deux condamnent les fanatismes et les despotismes… Tout est dit et pourtant…
    Un beau livre, riche, superbement bien écrit, hautement instructif. Mais je me pose une question : les lecteurs qui croiraient en la réincarnation, en qui voudraient ils être réincarnés ? En Voltaire ou en Rousseau ? A chacun de choisir !

     

  • La rentrée sociale en France ou le règne permanent de l’hybris…

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    Qu’est ce que l’hybris ? C’est un terme qui possède un champ sémantique très large et qui s’applique dans bien des domaines, notamment celui de la politique et de la psychologie. Il signifie , en gros, la démesure, le déséquilibre, l’excès en tout genre. Et quiconque se donne la peine d’examiner le plus objectivement possible ce qui se passe dans ce pays, à chaque rentrée, voit ce terme grec s’imposer à lui. 

    Un autre terme ou plutôt une autre expression avait jadis, du temps du président Georges Pompidou, fait florès, à une époque où le parti communiste (plus de 25% à chaque scrutin local ou national) et la CGT faisaient la loi, ou presque. C’est l’expression délectation morose… A chaque rentrée, les syndicats faisaient grève, il y avait toujours une raison valable ( à leurs yeux) pour faire grève. Et un jour, alors que j’étais jeune étudiant, le chef de la CGT, Georges Séguy avait dit au sujet de Pompidou :… ce septennat pourrait être de bien courte durée !  Un véritable appel à l’insurrection !! Grâce au ciel, il n’en fut rien. 

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  • Emmanuel Macron, le meilleur ami de la République islamique d’Iran ?

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    De nombreux commentateurs de la politique étrangère de la France se posent la question des deux côtés de l’Atlantique : mais pourquoi donc l’actuel président français fait-il des pieds et des mains (c’est le cas de le dire) pour sauver un accord mort-né sur le nucléaire iranien alors que le régime des Mollahs est aux abois et que personne ne peut garantir qu’il respecte les clauses du contrat ? 

    Les Américains s’en sont émus et l’ont fait savoir publiquement quoique indirectement : l’homme qui s’occupe de l’Iran à la Maison Blanche a répondu aux manœuvres de la diplomatie française en en prenant le contre-pied : il est hors de quoi d’assouplir les sanctions, il convient, tout au contraire, de les maintenir et de les aggraver… C’est une fin de non recevoir à peine diplomatique. Et même l’épisode de Biarritz  n’a pas été oublié : les Français ont cru réalisé un scoop, on connaît la suite. 

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  • Edmond Fleg II

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    Edmond Fleg, II

     

    Je dois à mon éminent collègue et ami, le professeur Yves CHEVALIER l’opportunité de revenir sur l’article déjà publié ici même sur ce grand maître du judaïsme français et francophone que fut Edmond Fleg. Il m’a indiqué l’existence d’un précédent numéro de la revue SENS (3-1984) qu’il m’a procuré : sans son aide, je ne serais pas revenu sur cet important maître tombé dans un oublie immérité. Alors que sa contribution dans d’innombrables domaines est absolument indéniable, à une époque, notamment au lendemain de la Shoah, où il fallait rebâtir et les pierres et les âmes (Grand Rabbin Jacob Kaplan).

     

    Ce numéro de 1984 m’a impressionné par sa richesse et sa qualité, ce qui n’est guère étonnant de la part d’une revue si bien dirigée.

     

    Je vais me concentrer ici sur un extrait fondamental, tiré de l’Enfant prophète (pp 89-91) et qui semble résumer à la perfection le judaïsme que Fleg (= l’Enfant prophète) appelait de ses vœux.

     

    Résumons les idées principales et replaçons les dans le contexte idéologique et religieux de l’époque. Comme c’est toujours le cas dans de pareilles circonstances, c’est-à-dire dans les temps de crise de la tradition rabbinique ancestrale, la transmission laisse grandement à désirer et les nouveaux venus, les enfants devenus adultes, ne savent plus du tout pourquoi ils sont juifs. C’est que la génération précédente, terrassée par l’antisémitisme plus ou moins violent, ne croyait déjà plus aux valeurs juives qu’elle était censée transmettre à ses descendants. Partant, les nouveaux adultes se trouvaient en possession de lambeaux, de pièces disparates, de pratiques incompréhensibles et incomprises, car on n’avait plus de maître pour les expliquer et leur redonner vie. C’est le constat que fait le jeune homme (E.F.) : et il n’hésite pas à entrer directement in medias res puisqu’il dit ne pas vouloir célébrer sa bar mitzwa

     

    Et pour quelle raisons ? C’est le texte que je vais étudier succinctement qui l’explique : de manière assez surprenante, il estime ne pas en être digne, il explique qu’il faut redéfinir le judaïsme, le repenser, le réformer (sans le défigurer ni en trahir la vocation première), et, signe révélateur, il propose d’en réorganiser le contenu autour de la figure du Messie.

     

    Ici, on peut parler d’une sorte de polémique souterraine à l’égard d’un christianisme agressif, qui se structure totalement autour de la messianité de Jésus, lequel, de par sa venue même, donne le coup de grâce au contenu juridico-légal de la Bible, c’est-à-dire aux préceptes et commandements bibliques. C’est la source même de l’antinomisme de Saint Paul qui a, selon l’Apôtre, spiritualisé la nouvelle religion, par opposition à l’ancienne qui se serait englué dans des pratiques charnelles au lieu d’opter pour une intériorisation de la foi. On est là au cœur des contestations judéo-chrétiennes depuis les origines : la synagogue tient mordicus aux mitzwot là où les adeptes de la nouvelle religion considéraient que la crucifixion sonnait le glas de l’accomplissement concret des commandements divins.

     

    J’ai surtout réfléchi au Messie, oui au Messie, dit le jeune homme (E.F.), qui répond ainsi au rabbin qui veut le convaincre de faire, malgré tout, son entrée dans la congrégation juive, à savoir sa Bar-Mitwa.. Et je jeune homme, dans une longue et très riche tirade, va développer ses idées novatrices face à un rabbin dont le désarroi intérieur est attesté par la présence d’une larme discrètement essuyée du doigt… Ses répliques ne sont pas très étendues, à peine une ligne, voire parfois, moins, alors que le jeune homme, censé n’avoir que treize ans, parle d’abondance.

     

    Ces fêtes, ces pratiques, lui dit il, devraient être mises au service de l’avènement messianique ! On sent un jeune esprit, apeuré par un amoncellement, un réseau d’interdits les plus mystérieux les uns que les autres, et face auxquels on se sent tout petit. Et ce nouvel esprit du judaïsme est le seul à pouvoir hâter la venue du Messie. On a l’impression que Fleg privilégie l’enseignement et le témoignage de la littérature prophétique par rapport aux lois du Pentateuque de Moïse. 

     

    Nous sommes autour des années vingt, donc dans la période de l’entre-deux-guerres : Rosenzweig a publié l’Etoile de la rédemption en 1921, Buber son Je et Tu en 1923, Léo Baeck son Essence du judaïsme (réimpression en 1922) et Heidegger son Sein und Zeit en 1927… Dans un autre domaine, Scholem se prépare en 1923 à faire le grand saut et à émigrer en Eréts Israël. Dans son autobiographie allemande, De Berlin à Jérusalem, il fait le même diagnostic que Fleg qui a publié son ouvrage en 1926 : la jeunesse juive de son temps était prisonnière d’un processus d’effilochage (Zerfasungsprozess), sans savoir à quel saint se vouer, exposée au millage des âmes par le christianisme (Grand Rabbin Jacob Kaplan)

     

    Un débat interne au judaïsme se déroulait autour des valeurs juives les plus vitales : alors que Rosenzweig, dans son retour à un judaïsme orthodoxe, défendait une orthopraxie, Buber, de son côté, estimait qu’une législation ne pouvait pas avoir été l’objet de la Révélation. La réponse de Rosenzweig ne se fit point attendre dans un magnifique texte intitulé Les bâtisseurs (Die Bauleute), allusion au verset qui fait un jeu de mots entre banayikh (tes fils) et bonayikh (tes bâtisseurs) : sous entendu, tes fils sont ceux qui poursuivent ton œuvre…

     

    Une redéfinition du judaïsme, selon Fleg, doit viser à faire du judaïsme la religion du Messie, c’est-à-dire un nouveau message prophétique : de nouveau, Fleg en vient au symbolisme comme on va le voir, plutôt qu’à la fidélité sans faille à la lettre. Si le Messie de paix et de justice venait enfin, tout serait plus simple et surtout plus clair…

     

    Ainsi, dans la fête de Pâque, la Mer rouge serait la mer de sang que devra traverser le Messie pour marquer son avènement… Ici aussi, la fameuse méthode d’interprétation allégorique accomplit son effet. L’événement salvifique d’un Israël fuyant l’Egypte avec son armée le poursuivant est compris de manière allégorique et spirituelle. Il en va de même de la cérémonie du Grand pardon (Yom Kippour) : ce jeûne doit nous aider à expier nos péchés afin que le Messie puisse venir dans une humanité régénérée. Et auparavant, à Rosh ha shana, le nouvel an juif, la corne de bélier est censé appeler le Messie et célébrer son avènement. La fête des cabanes se distingue par le fameux bouquet festif que l’on agite durant la prière afin de rendre hommage aux prophètes de toutes les religions qui ont annoncé le Messie.

     

    On voit que sans prôner un syncrétisme, en vogue à l’époque, Fleg propose simplement d’élargir le sein d’Abraham (Ernest Renan). Enfin, le sabbat connaît lui aussi une interprétation philosophique : il apporte le repos à toute une humanité en gésine de Messie. Fleg ajoute cette phrase Ô combien révélatrice de son malaise intérieur : On mangerait, on vivrait autrement que les autres, mais on saurait pourquoi : pour conserver la race qui doit enfanter le Messie. En d’autres termes, le Messie naît en Israël et se destine aussi aux enfants d’Israël. Et les juifs depuis deux millénaires d’exil endurent tout pour entretenir cet espoir d’un avenir meilleur pour l’ensemble du monde. Fleg considère donc que l’axe central du judaïsme est et demeure l’avènement messianique…

     

    Fleg parle de la Terre sainte qui doit être développée car c’est là bas que naîtra le Messie. Voilà un sionisme aux racines théologiques. En se préparant à recevoir le Messie, Israël doit évacuer tout le mal sous toutes ses formes. Et c’est seulement à ce prix qu’on sera digne de le recevoir. Voici une pastorale de la Rédemption qui se confond avec un humanisme universel : si personne ne ment, ne dupe ni ne tue, alors l’humanité se trouve dans un état de post-rédemption… Tous les hommes aimeraient alors Dieu de toutes leurs forces : Fleg reprend ici des formules du chapitre 6 du Deutéronome qui se trouvent dans la profession de foi juive (Shema’ Israel).

     

    L’amour, la paix et la justice régneraient alors sans partage puisque le mal aura été banni à tout jamais.

     

    Pour conclure sa péroraison, le jeune homme assène cette phrase conclusive à un pauvre rabbin entièrement sonné : Voilà à quoi j’ai pensé Monsieur le rabbin. Un pauvre rabbin qui s’attendait à tout sauf à cela, à une véritable action de repenser le judaïsme.

     

    Eh bien, si c’était ça le judaïsme, ne croyez vous pas que tout le monde le comprendrait ? Et que tous les juifs redeviendraient juifs ? C’est là une véritable exécution capitale. Et ce n’est pas fini puisque le jeune homme reprend la parole de ce pauvre rabbin qui lui avait dit que chaque Israélite est un prête… La réponse :

     

    dim. 25 août 11:11 (il y a 1 jour)

       

    À moi

    Dans ce cas, si cela était vrai, tous les hommes deviendraient des Juifs.

    Voilà une mémorable charge anti rabbinique. Fleg est un peu sévère avec une classe rabbinique qui s’est contenté de gérer un héritage reçu d’autres. Mais soyons justes : sans l’élite rabbinique, nous ne serions plus juifs. A quel prix le sommes nous restés, ça c’est une autre histoire…

     

     

     

    Edmond Fleg, II

     

    Je dois à mon éminent collègue et ami, le professeur Yves CHEVALIER l’opportunité de revenir sur l’article déjà publié ici même sur ce grand maître du judaïsme français et francophone que fut Edmond Fleg. Il m’a indiqué l’existence d’un précédent numéro de la revue SENS (3-1984) qu’il m’a procuré : sans son aide, je ne serais pas revenu sur cet important maître tombé dans un oublie immérité. Alors que sa contribution dans d’innombrables domaines est absolument indéniable, à une époque, notamment au lendemain de la Shoah, où il fallait rebâtir et les pierres et les âmes (Grand Rabbin Jacob Kaplan).

     

    Ce numéro de 1984 m’a impressionné par sa richesse et sa qualité, ce qui n’est guère étonnant de la part d’une revue si bien dirigée.

     

    Je vais me concentrer ici sur un extrait fondamental, tiré de l’Enfant prophète (pp 89-91) et qui semble résumer à la perfection le judaïsme que Fleg (= l’Enfant prophète) appelait de ses vœux.

     

    Résumons les idées principales et replaçons les dans le contexte idéologique et religieux de l’époque. Comme c’est toujours le cas dans de pareilles circonstances, c’est-à-dire dans les temps de crise de la tradition rabbinique ancestrale, la transmission laisse grandement à désirer et les nouveaux venus, les enfants devenus adultes, ne savent plus du tout pourquoi ils sont juifs. C’est que la génération précédente, terrassée par l’antisémitisme plus ou moins violent, ne croyait déjà plus aux valeurs juives qu’elle était censée transmettre à ses descendants. Partant, les nouveaux adultes se trouvaient en possession de lambeaux, de pièces disparates, de pratiques incompréhensibles et incomprises, car on n’avait plus de maître pour les expliquer et leur redonner vie. C’est le constat que fait le jeune homme (E.F.) : et il n’hésite pas à entrer directement in medias res puisqu’il dit ne pas vouloir célébrer sa bar mitzwa

     

    Et pour quelle raisons ? C’est le texte que je vais étudier succinctement qui l’explique : de manière assez surprenante, il estime ne pas en être digne, il explique qu’il faut redéfinir le judaïsme, le repenser, le réformer (sans le défigurer ni en trahir la vocation première), et, signe révélateur, il propose d’en réorganiser le contenu autour de la figure du Messie.

     

    Ici, on peut parler d’une sorte de polémique souterraine à l’égard d’un christianisme agressif, qui se structure totalement autour de la messianité de Jésus, lequel, de par sa venue même, donne le coup de grâce au contenu juridico-légal de la Bible, c’est-à-dire aux préceptes et commandements bibliques. C’est la source même de l’antinomisme de Saint Paul qui a, selon l’Apôtre, spiritualisé la nouvelle religion, par opposition à l’ancienne qui se serait englué dans des pratiques charnelles au lieu d’opter pour une intériorisation de la foi. On est là au cœur des contestations judéo-chrétiennes depuis les origines : la synagogue tient mordicus aux mitzwot là où les adeptes de la nouvelle religion considéraient que la crucifixion sonnait le glas de l’accomplissement concret des commandements divins.

     

    J’ai surtout réfléchi au Messie, oui au Messie, dit le jeune homme (E.F.), qui répond ainsi au rabbin qui veut le convaincre de faire, malgré tout, son entrée dans la congrégation juive, à savoir sa Bar-Mitwa.. Et je jeune homme, dans une longue et très riche tirade, va développer ses idées novatrices face à un rabbin dont le désarroi intérieur est attesté par la présence d’une larme discrètement essuyée du doigt… Ses répliques ne sont pas très étendues, à peine une ligne, voire parfois, moins, alors que le jeune homme, censé n’avoir que treize ans, parle d’abondance.

     

    Ces fêtes, ces pratiques, lui dit il, devraient être mises au service de l’avènement messianique ! On sent un jeune esprit, apeuré par un amoncellement, un réseau d’interdits les plus mystérieux les uns que les autres, et face auxquels on se sent tout petit. Et ce nouvel esprit du judaïsme est le seul à pouvoir hâter la venue du Messie. On a l’impression que Fleg privilégie l’enseignement et le témoignage de la littérature prophétique par rapport aux lois du Pentateuque de Moïse. 

     

    Nous sommes autour des années vingt, donc dans la période de l’entre-deux-guerres : Rosenzweig a publié l’Etoile de la rédemption en 1921, Buber son Je et Tu en 1923, Léo Baeck son Essence du judaïsme (réimpression en 1922) et Heidegger son Sein und Zeit en 1927… Dans un autre domaine, Scholem se prépare en 1923 à faire le grand saut et à émigrer en Eréts Israël. Dans son autobiographie allemande, De Berlin à Jérusalem, il fait le même diagnostic que Fleg qui a publié son ouvrage en 1926 : la jeunesse juive de son temps était prisonnière d’un processus d’effilochage (Zerfasungsprozess), sans savoir à quel saint se vouer, exposée au millage des âmes par le christianisme (Grand Rabbin Jacob Kaplan)

     

    Un débat interne au judaïsme se déroulait autour des valeurs juives les plus vitales : alors que Rosenzweig, dans son retour à un judaïsme orthodoxe, défendait une orthopraxie, Buber, de son côté, estimait qu’une législation ne pouvait pas avoir été l’objet de la Révélation. La réponse de Rosenzweig ne se fit point attendre dans un magnifique texte intitulé Les bâtisseurs (Die Bauleute), allusion au verset qui fait un jeu de mots entre banayikh (tes fils) et bonayikh (tes bâtisseurs) : sous entendu, tes fils sont ceux qui poursuivent ton œuvre…

     

    Une redéfinition du judaïsme, selon Fleg, doit viser à faire du judaïsme la religion du Messie, c’est-à-dire un nouveau message prophétique : de nouveau, Fleg en vient au symbolisme comme on va le voir, plutôt qu’à la fidélité sans faille à la lettre. Si le Messie de paix et de justice venait enfin, tout serait plus simple et surtout plus clair…

     

    Ainsi, dans la fête de Pâque, la Mer rouge serait la mer de sang que devra traverser le Messie pour marquer son avènement… Ici aussi, la fameuse méthode d’interprétation allégorique accomplit son effet. L’événement salvifique d’un Israël fuyant l’Egypte avec son armée le poursuivant est compris de manière allégorique et spirituelle. Il en va de même de la cérémonie du Grand pardon (Yom Kippour) : ce jeûne doit nous aider à expier nos péchés afin que le Messie puisse venir dans une humanité régénérée. Et auparavant, à Rosh ha shana, le nouvel an juif, la corne de bélier est censé appeler le Messie et célébrer son avènement. La fête des cabanes se distingue par le fameux bouquet festif que l’on agite durant la prière afin de rendre hommage aux prophètes de toutes les religions qui ont annoncé le Messie.

     

    On voit que sans prôner un syncrétisme, en vogue à l’époque, Fleg propose simplement d’élargir le sein d’Abraham (Ernest Renan). Enfin, le sabbat connaît lui aussi une interprétation philosophique : il apporte le repos à toute une humanité en gésine de Messie. Fleg ajoute cette phrase Ô combien révélatrice de son malaise intérieur : On mangerait, on vivrait autrement que les autres, mais on saurait pourquoi : pour conserver la race qui doit enfanter le Messie. En d’autres termes, le Messie naît en Israël et se destine aussi aux enfants d’Israël. Et les juifs depuis deux millénaires d’exil endurent tout pour entretenir cet espoir d’un avenir meilleur pour l’ensemble du monde. Fleg considère donc que l’axe central du judaïsme est et demeure l’avènement messianique…

     

    Fleg parle de la Terre sainte qui doit être développée car c’est là bas que naîtra le Messie. Voilà un sionisme aux racines théologiques. En se préparant à recevoir le Messie, Israël doit évacuer tout le mal sous toutes ses formes. Et c’est seulement à ce prix qu’on sera digne de le recevoir. Voici une pastorale de la Rédemption qui se confond avec un humanisme universel : si personne ne ment, ne dupe ni ne tue, alors l’humanité se trouve dans un état de post-rédemption… Tous les hommes aimeraient alors Dieu de toutes leurs forces : Fleg reprend ici des formules du chapitre 6 du Deutéronome qui se trouvent dans la profession de foi juive (Shema’ Israel).

     

    L’amour, la paix et la justice régneraient alors sans partage puisque le mal aura été banni à tout jamais.

     

    Pour conclure sa péroraison, le jeune homme assène cette phrase conclusive à un pauvre rabbin entièrement sonné : Voilà à quoi j’ai pensé Monsieur le rabbin. Un pauvre rabbin qui s’attendait à tout sauf à cela, à une véritable action de repenser le judaïsme.

     

    Eh bien, si c’était ça le judaïsme, ne croyez vous pas que tout le monde le comprendrait ? Et que tous les juifs redeviendraient juifs ? C’est là une véritable exécution capitale. Et ce n’est pas fini puisque le jeune homme reprend la parole de ce pauvre rabbin qui lui avait dit que chaque Israélite est un prête… La réponse :

     

    dim. 25 août 11:11 (il y a 1 jour)

       

    À moi

    Dans ce cas, si cela était vrai, tous les hommes deviendraient des Juifs.

    Voilà une mémorable charge anti rabbinique. Fleg est un peu sévère avec une classe rabbinique qui s’est contenté de gérer un héritage reçu d’autres. Mais soyons justes : sans l’élite rabbinique, nous ne serions plus juifs. A quel prix le sommes nous restés, ça c’est une autre histoire…

     

     

     

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  • Hegel et les Juifs

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    Hegel et les Juifs

     

    C’est un vaste sujet qu’on va tenter de focaliser autour de la philosophie politique de cet auteur qui a marqué la pensée occidentale, puisqu’on parle de la spéculation depuis l’Ionie jusqu’à Iéna. Cet homme disait de lui-même qu’il avait fait le tour des concepts philosophiques et qu’après lui, on ne fera que répéter ce qui avait été dit auparavant.

     

    Hegel, mort en 1832 conservera sa chaire de professeur à l’université de Berlin jusqu’au bout. Ce qui signifie que ses idées en des matières cruciales seront celles de toute l’Allemagne pensante et croyante. Mais pas uniquement puisque, comme le rapporte Ernest Renan, Victor Cousin, l’étoile montante au firmament français de la pensée, ira écouter, de l’autre côté du Rhin quelques conférences de l’illustre penseur sur la philosophie de l’histoire.

     

    Enfin, le célèbre philosophe judéo-allemand Franz Rosenzweig, mort en 1929, consacrera sa thèse de doctorat à la philosophe politique de Hegel. Son directeur de thèse, Friedrich Meinecke sera le chef de file des hégéliens de droite, lui qui publia un ouvrage qui fera date, Cosmopolitisme et et état national. Et là nous arrivons au cœur du sujet, in medias res.

    En effet, pour traiter le sujet, à savoir Hegel et les Juifs, il faut tenir compte d’un élément crucial, sous son double aspect, l’antisémitisme du début des années 1820, environ une décennie avant la disparition de Hegel, et l’Emancipation des juifs. La question de l’état moderne, dont Hegel fut l’un des principaux contributeurs, était posée : dans quelle mesure cet Etat, originellement chrétien, pouvait il accepter en son sein des éléments allogènes, leur accorder des droits civiques et en faire des citoyens comme les autres. En gros, l’Etat devait il rester chrétien ou devait-il, au nom des idéaux de l’Aufklärung, s’ouvrir à tous en traitant autrement des rapports entre l’Etat et la religion.

     

    On l’aura compris, l’intérêt de cette question tiendra à la manière dont Hegel abordera cette question, à une époque où l’antisémitisme européen, en Allemagne notamment, était florissant. C’est aussi l’époque où les juifs, désireux d’échapper à cette éviction sociale, se convertissaient en masse, au point que l’on a parlé d’épidémie de conversions (Taufepidemie). On se souvient, par exemple, des propres cousins de Rosenzweig (les Ehrenberg, Rosenstock, etc…)

     

    Il faut rappeler qu’à cette époque, si proche de la Révolution française, les idées de restauration avaient le vent en poupe alors qu’en France révolutionnaire, l’atmosphère était tout autre : il fallait bannir toute idée de restauration de l’Ancien Régime, alors que la tendance de l’autre côté du Rhin était à l’opposé…

     

    De la nature de l’Etat dépendaient sa conception du droit et des institutions sociales et politiques. Deux tendances se faisaient face : soit on était attaché à la restauration aristocratique avec toutes ses implications (notamment concernant l’éviction des Juifs), soit on plaçait l’attachement à la Raison et aux structures démocratiques, et en conséquence on ne considérait plus les juifs comme des parias. La religion n’emprisonnait plus les débats politiques au sein de la société.

     

    Cependant, il convient de se garder d’un penchant naturel qui consiste à projeter nos critères contemporains sur les réalités socio-politiques de l’époque : diviser les forces en présence en réactionnaires, d’une part, et en progressistes, d’autre part. Les clivages existants jadis recouvraient des réalités bien plus complexes. Par exemple, l’introduction, d’un antisémitisme racial, avant la lettre, serait parfaitement inadéquate, même si les différentes phases de cet antisémitisme (que certains Allemands ou Autrichiens ont sucé à la poitrine de leurs mères) ont, pour ainsi dire, fait la courte échelle à l’horreur de la Shoah, deux petits siècles plus tard…

     

    C’est pourtant à cette époque, vers 1820, alors que les tendances antisémites étaient en passe de se renforcer, que Hegel a réussi à mettre sur pied une doctrine juridique ambitieuse, de grande portée sociale, annonciatrice d’une théorie de l’Etat moderne. En oeuvrant de la sorte, Hegel rejoint les idéaux du siècle des Lumières et se révèle être un partisan du droit naturel qui dépasse, et de très loin, le cadre des conceptions religieuses précédentes. Et le droit rejoint la morale, dans ce cas précis, car plus rien ne saurait le limiter. C’est le triomphe de l’universalité de la loi éthique. En posant de telles exigences, Hegel prouve sa grande supériorité par rapport aux autres théories de son époque. Certes, le système ainsi échafaudé n’est pas à l’abri de certaines contradictions que Hegel tente par la suite de résoudre.

     

    Le concept d’autonomie joue un rôle majeur dans toute cette affaire puisqu’il se fonde sur la Raison objectivée qui se présente à l’individu sous la forme de la loi, du droit et des institutions politiques. Cette objectivité est générée par la Raison dans la mesure où les individus dépassent leur subjectivité en s’en remettant aux lois de la société. Parallèlement à cela, les êtres seront en mesure de vivre selon leur éthique.

     

    Certes, toute cette savante construction n’st pas à l’abri de contradictions puisqu’on parle souvent de la divinisation de l’Etat chez notre philosophe. Et l’individu n’y trouve pas toujours son compte. Hegel pouvait être en avance sur son temps mais il en restait tout de même, le fils Il demeure, cependant, que Hegel fonde son concept de l’Emancipation des Juifs sur des idées démocratiques proches des Etats de droit contemporains. Un point mérite d’être souligné : en dépit des opinions politiques opposée et des fortes résistances à toute intégration, pleine et entières, des Juifs au sein du groupe social, Hegel réussit à ancrer sa doctrine morale dans un ensemble laïque… Portant, on trouve même chez Kant, Fichte et Schelling des appels à conserver certaines idées religieuses chrétiennes, aux côtés d’une éthique moderne.

     

    Mais ceci n’est pas le fin mot d’l’histoire car parfois on a cultivé une sorte de Transcendance impénétrable qui aurait placé en l’homme les principes mêmes de l’éthique alors qu’on aurait plutôt aimé voir en l’éthique un principe tiré de la Raison pratique.

     

    On est bien loin de Fichte qui déniait aux Juifs le droit d’être considéré comme les autres citoyens ; il n’acceptait que ceux des juifs dont la tête ne comportait pas une seule idée juive ! Curieuse conception de la part d’un philosophe. Fichte dont l’antisémitisme est connu, appréciait pourtant grandement Salomon Maïmon, lequel avait une attitude très critique à l’égard de la tradition ancestrale. Il lui reconnaissait aussi le mérite d’avoir développé la philosophie transcendantale. Maimon était le bon juif de Fichte. Il accusait les juifs d’avoir une double morale, l’une pour eux mêmes et l’autre, hostile à l’égard des autres…

     

    Hegel n’était pas le pire ennemi des Juifs puisque les jeunes gens qui créèrent le fameux Culturverein, destiné à revitaliser le judaïsme, s’inspiraient largement de sa philosophie. Mais le philosophe qui avait rédigé une petite biographie de Jésus ne pouvait pas se débarrasser de deux millénaires de pensée chrétienne laquelle ne fut pas précisément favorable aux juifs et au judaïsme

     

    L’image demeure donc contrastée. Hegel a transposé dans de domaine de la philosophie politique certaines idées issues du kantisme, et notamment le principe de l’universalité de la loi morale.

     

    Dans l’histoire de la philosophie politique, il y eut des gens qui interprétaient Hegel dans un sens pluraliste et ouvert, et d’autres qui optèrent pour un aspect opposé.

     

    Friedrich Meinecke, le directeur de thèse de Rosenzweig était le meilleur représentant de l’hégélianisme de droite… Cet homme qui mourut tranquillement dans son lit, bien après la fin de la guerre, avait applaudi à l’entrée des troupes nazies en Pologne …

    Hegel et les Juifs

     

    C’est un vaste sujet qu’on va tenter de focaliser autour de la philosophie politique de cet auteur qui a marqué la pensée occidentale, puisqu’on parle de la spéculation depuis l’Ionie jusqu’à Iéna. Cet homme disait de lui-même qu’il avait fait le tour des concepts philosophiques et qu’après lui, on ne fera que répéter ce qui avait été dit auparavant.

     

    Hegel, mort en 1832 conservera sa chaire de professeur à l’université de Berlin jusqu’au bout. Ce qui signifie que ses idées en des matières cruciales seront celles de toute l’Allemagne pensante et croyante. Mais pas uniquement puisque, comme le rapporte Ernest Renan, Victor Cousin, l’étoile montante au firmament français de la pensée, ira écouter, de l’autre côté du Rhin quelques conférences de l’illustre penseur sur la philosophie de l’histoire.

     

    Enfin, le célèbre philosophe judéo-allemand Franz Rosenzweig, mort en 1929, consacrera sa thèse de doctorat à la philosophe politique de Hegel. Son directeur de thèse, Friedrich Meinecke sera le chef de file des hégéliens de droite, lui qui publia un ouvrage qui fera date, Cosmopolitisme et et état national. Et là nous arrivons au cœur du sujet, in medias res.

    En effet, pour traiter le sujet, à savoir Hegel et les Juifs, il faut tenir compte d’un élément crucial, sous son double aspect, l’antisémitisme du début des années 1820, environ une décennie avant la disparition de Hegel, et l’Emancipation des juifs. La question de l’état moderne, dont Hegel fut l’un des principaux contributeurs, était posée : dans quelle mesure cet Etat, originellement chrétien, pouvait il accepter en son sein des éléments allogènes, leur accorder des droits civiques et en faire des citoyens comme les autres. En gros, l’Etat devait il rester chrétien ou devait-il, au nom des idéaux de l’Aufklärung, s’ouvrir à tous en traitant autrement des rapports entre l’Etat et la religion.

     

    On l’aura compris, l’intérêt de cette question tiendra à la manière dont Hegel abordera cette question, à une époque où l’antisémitisme européen, en Allemagne notamment, était florissant. C’est aussi l’époque où les juifs, désireux d’échapper à cette éviction sociale, se convertissaient en masse, au point que l’on a parlé d’épidémie de conversions (Taufepidemie). On se souvient, par exemple, des propres cousins de Rosenzweig (les Ehrenberg, Rosenstock, etc…)

     

    Il faut rappeler qu’à cette époque, si proche de la Révolution française, les idées de restauration avaient le vent en poupe alors qu’en France révolutionnaire, l’atmosphère était tout autre : il fallait bannir toute idée de restauration de l’Ancien Régime, alors que la tendance de l’autre côté du Rhin était à l’opposé…

     

    De la nature de l’Etat dépendaient sa conception du droit et des institutions sociales et politiques. Deux tendances se faisaient face : soit on était attaché à la restauration aristocratique avec toutes ses implications (notamment concernant l’éviction des Juifs), soit on plaçait l’attachement à la Raison et aux structures démocratiques, et en conséquence on ne considérait plus les juifs comme des parias. La religion n’emprisonnait plus les débats politiques au sein de la société.

     

    Cependant, il convient de se garder d’un penchant naturel qui consiste à projeter nos critères contemporains sur les réalités socio-politiques de l’époque : diviser les forces en présence en réactionnaires, d’une part, et en progressistes, d’autre part. Les clivages existants jadis recouvraient des réalités bien plus complexes. Par exemple, l’introduction, d’un antisémitisme racial, avant la lettre, serait parfaitement inadéquate, même si les différentes phases de cet antisémitisme (que certains Allemands ou Autrichiens ont sucé à la poitrine de leurs mères) ont, pour ainsi dire, fait la courte échelle à l’horreur de la Shoah, deux petits siècles plus tard…

     

    C’est pourtant à cette époque, vers 1820, alors que les tendances antisémites étaient en passe de se renforcer, que Hegel a réussi à mettre sur pied une doctrine juridique ambitieuse, de grande portée sociale, annonciatrice d’une théorie de l’Etat moderne. En oeuvrant de la sorte, Hegel rejoint les idéaux du siècle des Lumières et se révèle être un partisan du droit naturel qui dépasse, et de très loin, le cadre des conceptions religieuses précédentes. Et le droit rejoint la morale, dans ce cas précis, car plus rien ne saurait le limiter. C’est le triomphe de l’universalité de la loi éthique. En posant de telles exigences, Hegel prouve sa grande supériorité par rapport aux autres théories de son époque. Certes, le système ainsi échafaudé n’est pas à l’abri de certaines contradictions que Hegel tente par la suite de résoudre.

     

    Le concept d’autonomie joue un rôle majeur dans toute cette affaire puisqu’il se fonde sur la Raison objectivée qui se présente à l’individu sous la forme de la loi, du droit et des institutions politiques. Cette objectivité est générée par la Raison dans la mesure où les individus dépassent leur subjectivité en s’en remettant aux lois de la société. Parallèlement à cela, les êtres seront en mesure de vivre selon leur éthique.

     

    Certes, toute cette savante construction n’st pas à l’abri de contradictions puisqu’on parle souvent de la divinisation de l’Etat chez notre philosophe. Et l’individu n’y trouve pas toujours son compte. Hegel pouvait être en avance sur son temps mais il en restait tout de même, le fils Il demeure, cependant, que Hegel fonde son concept de l’Emancipation des Juifs sur des idées démocratiques proches des Etats de droit contemporains. Un point mérite d’être souligné : en dépit des opinions politiques opposée et des fortes résistances à toute intégration, pleine et entières, des Juifs au sein du groupe social, Hegel réussit à ancrer sa doctrine morale dans un ensemble laïque… Portant, on trouve même chez Kant, Fichte et Schelling des appels à conserver certaines idées religieuses chrétiennes, aux côtés d’une éthique moderne.

     

    Mais ceci n’est pas le fin mot d’l’histoire car parfois on a cultivé une sorte de Transcendance impénétrable qui aurait placé en l’homme les principes mêmes de l’éthique alors qu’on aurait plutôt aimé voir en l’éthique un principe tiré de la Raison pratique.

     

    On est bien loin de Fichte qui déniait aux Juifs le droit d’être considéré comme les autres citoyens ; il n’acceptait que ceux des juifs dont la tête ne comportait pas une seule idée juive ! Curieuse conception de la part d’un philosophe. Fichte dont l’antisémitisme est connu, appréciait pourtant grandement Salomon Maïmon, lequel avait une attitude très critique à l’égard de la tradition ancestrale. Il lui reconnaissait aussi le mérite d’avoir développé la philosophie transcendantale. Maimon était le bon juif de Fichte. Il accusait les juifs d’avoir une double morale, l’une pour eux mêmes et l’autre, hostile à l’égard des autres…

     

    Hegel n’était pas le pire ennemi des Juifs puisque les jeunes gens qui créèrent le fameux Culturverein, destiné à revitaliser le judaïsme, s’inspiraient largement de sa philosophie. Mais le philosophe qui avait rédigé une petite biographie de Jésus ne pouvait pas se débarrasser de deux millénaires de pensée chrétienne laquelle ne fut pas précisément favorable aux juifs et au judaïsme

     

    L’image demeure donc contrastée. Hegel a transposé dans de domaine de la philosophie politique certaines idées issues du kantisme, et notamment le principe de l’universalité de la loi morale.

     

    Dans l’histoire de la philosophie politique, il y eut des gens qui interprétaient Hegel dans un sens pluraliste et ouvert, et d’autres qui optèrent pour un aspect opposé.

     

    Friedrich Meinecke, le directeur de thèse de Rosenzweig était le meilleur représentant de l’hégélianisme de droite… Cet homme qui mourut tranquillement dans son lit, bien après la fin de la guerre, avait applaudi à l’entrée des troupes nazies en Pologne …