Vu de la place Victor Hugo - Page 6

  • L'islamophobie, und discours victimaire?

    Imprimer

    Philippe d’Iribarne, Islamophobie. Intoxication idéologique, Albin Michel, 2019

     

    Directeur de recherches au CNRS, ce qui lui confère un incontestable label de sérieux et de qualité, l’auteur de cet ouvrage, si solidement documenté, s’attaque à un sujet qui occupe la plume et l’esprit des journalistes et des chroniqueurs depuis au moins les attentats du 11 septembre…

     

    Pour l’auteur, qui affiche ses convictions autant que ses intentions dès la page de garde, il s’agit de dénoncer un fait imaginaire qui n’existe que dans l’imagination victimaire de certains… On lit intoxication idéologique, mais aussi en blanc sur fond rouge la mention suivante : Anatomie d’une imposture. Nous voilà prévenus, nous savons à quoi nous attendre : selon l’auteur qui a effectué un véritable travail de recherche, puisant tant à des sources nationales (think tank, assemblée nationale, fondations diverses) qu’internationales (ONU, Conseil de l’Europe, parlement britannique, etc).

     

    L’auteur avance, étendard déployé devant lui et ne mâche pas ses mots : l’islam et les musulmans se disent victimes d’un mal qui n’existe pas, et qui, lorsque sa présence est avérée, reflète les réactions des citoyens de l’Occident réagissant à une tentative d’islamisation du pays. Tout est passé au crible : le foulard islamique, la discrimination à l’embauche, les préjugés des recruteurs et des employeurs, les persécutions les plus fantaisistes, bref tout le registre qui explique (que ce soit vrai ou faux) pourquoi le monde occidental résiste à l’imposition d’un ordre social, aux antipodes de sa philosophie politique et de ses valeurs morales.

     

    Ce livre va susciter bien des réactions tant enthousiastes que franchement hostiles. Je cite en exemple le titre d’un des chapitres les plus denses de l’ouvrage : Occidentaux diabolisés et musulmans idéalisés.

     

    Le discours victimaire, jugé ainsi par l’auteur, est récusé par lui qui estime qu’on ne tient pas assez compte de la situation sociale concrète, telle qu’elle existe dans ce que l’on nomme les quartiers. Il cite même les déclarations d’un ancien ministre de l’intérieur qui, avant de quitter son poste, a lancé des cris d’alarme très inquiétants : il a parlé de la nécessité d’une reconquête de certains territoires où des fondamentalistes imposent leur loi à leurs coreligionnaires.

     

    En fait, nous nous trouvons au sein d’un débat philosophico-religieux dont on peine à saisir les éléments fondamentaux. Quels sont les joueurs, les forces agissantes ? On n’en a qu’une connaissance superficielle. Voici un exemple : les historiens des religions, les spécialistes de la science des religions comparées (deux disciplines traditionnellement plus fortes et plus développées en Allemagne qu’en France) parviennent à définir l’essence véritable de deux religions monothéistes sur… trois ! Que cela corresponde ou non à la réalité vécue, il est généralement admis que le judaïsme est considéré comme la religion de la loi, de la lettre littérale (sic), le christianisme comme la religion de l’amour et du pardon, tandis que pour l’islam nous ne disposons pas de ce type de caractéristiques.

     

    En effet, s’il est permis de poser la question, sans arrière-pensée polémique : quelle est donc l’essence de l’islam ? Cette interrogation demeurée sans réponse gît au fondement du problème.

     

    Est ce un reproche, une critique ? Non point. On note simplement une inadéquation à entrer dans les schémas mentaux, les moules idéologiques de l’Occident judéo-chrétien. Et c’est là que s’originent tous nos problèmes d’acceptation, d’intégration ou d’assimilation. Judaïsme et christianisme dérivent de la même source, en dépit de deux millénaires de sanglantes persécutions. Ils prennent leur source dans la littérature biblique dont la version chrétienne a irrigué toute l’Europe faisant de celle-ci plus une culture qu’un continent.

     

    En histoire des religions, cela s’appelle le judéo-christianisme, même si nous ignorons les données précises de ce mélange, de cette mixture. On relève simplement que sous l’impulsion de l’Apôtre Paul, le volet juridico-légal, la législation, le corpus juri a disparu. C’est ce qu’ l’on nomme l’antinomisme paulinien, selon lequel Jésus s’est sacrifié pour tous les hommes, son sang les a lavés de toute souillure et dans ce cas, plus besoin de lois. C’est, en gros, l’énergique leçon que Paul administre aux Galates qui remirent la circoncision à l’ordre du jour… L’Apôtre clame sa déception : on ne retombe pas dans la chair une fois qu’on a goûté au spirituel.

     

    En ce qui concerne l’islam et les musulmans, les observateurs extérieurs commettent souvent une confusion en assimilant les trois piliers de cette religion : prière, jeune, aumône, à l’essence de cette religion. En outre, il faudrait s’entendre sur le champ sémantique du terme religion… Juifs et chrétiens d’une part, et musulmans de l’autre, ne placent les mêmes notions derrière ce concept.

     

    La Bible hébraïque qui sert de matrice aux Evangiles parvient (laborieusement) à faire le départ entre le spirituel et le temporel. Mais la monarchie reste une monarchie de droit divin (Saül, David, Salomon, etc…) C’est le prophète, l’envoyé de Dieu, qui oint d’une huile sacrée celui que le Seigneur a choisi. Mais après cela, les tâches sont nettement séparées : au roi, les affaires civiles, au prophète, le rôle de voyant et de superviseur. Mais voilà : ici aussi les affaires civiles ont une certaine coloration religieuse. Et si Juifs et chrétiens ont réussi à faire le départ entre ces deux ordres, l’islam, lui, n’y consent pas et ne parvient pas à concevoir l’idée de laïcité. Pour lui, toute séparation entre ces deux règnes est arbitraire et ne doit pas avoir cours dans la cité musulmane…

     

    Or, l’épine dorsale de la culture et de la civilisation françaises (l’art de vivre français) est justement constitué par cette séparation vécue comme un déchirement par celles et ceux qui défendent un certain port vestimentaire qui signe leurs origines et leurs croyances religieuses. En dépit d’une législation ad hoc adoptée par le corps législatif.

     

    Tout en n’ignorant pas les grands mérites de la laïcité, notamment en ce qui concerne le vivre ensemble, Il faut bien admettre que la France est l’un des rares pays à penser ainsi : les Allemands ne le font pas, les Britanniques ne le font pas non plus, ni d’ailleurs, les Américains. Mais voilà la France a le droit d’adopter le mode de vie qu’elle veut et tous les sondages montrent, sans le moindre doute, que les citoyens français sont très attachés à une chose : quand on vit chez eux, on vit comme eux, A Rome comme les Romains…

     

    L’interrogation qui sous-tend tout l’édifice dont nous parlons, est la suivante : il y a une compatibilité entre l’identité juive ou chrétienne et la culture européenne. En est il de même en Islam ?

     

    La femme musulmane qui s’estime discriminée quand on lui interdit un certain port vestimentaire sur la voie publique devrait aussi faire un effort et comprendre que son attitude la place en marge de la société. De son côté, la majorité de la population, si l’on en croit les sondages, fait de la conformité à ses mœurs une exigence quasi absolue. Quand on fait valoir les valeurs de la société française ou européenne, les personnes concernées ou rappelées à l’ordre tiennent alors un discours victimaire qui ne fait qu’aggraver l’incompréhension, la majorité de la population déclare ne pas comprendre une telle réaction.

     

    Bien pire encore : la population autochtone reproche alors aux musulmans non seulement de refuser de s’intégrer mais d’ériger une contresociété arcboutée sur des valeurs islamiques. Toutes ces incompréhensions, mises bout à bout, ont provoqué des effets contre productifs, comme dans le cas suivant : dans certaines banlieues, des musulmanes attachées à leurs traditions religieuses ou parareligieuses ont déploré le départ de groupes entiers et non musulmans, au point que ces derniers se sont retrouvés entre eux… L’ordre social nouveau excluait bien des commerces et des divertissements que ces mêmes personnes regrettaient ensuite.

     

    Que faire pour remédier enfin à cette situation qui risque de conduire à des explosions ? Il faut procéder à une réévaluation honnête des rencontres entre l’islam et l’Occident : comment expliquer ou justifier les croisades, la reconquista et la colonisation ? Des terroristes comme Ben Laden ont eu beau jeu d’exalter le discours victimaire d’un islam bafoué, rejeté, discriminé et stigmatisé.

     

    L’auteur de cet ouvrage que je recense ici relève justement que les aspects spirituels de l’islam font bonne impression sur la population française. Il s’agit de deux idées présentes aussi dans les autres monothéismes : le jeûne et la prière. Mais ces deux notions excluent tout ordre social islamique, toute coercition de nature religieuse. L’une des solutions à ce conflit larvé serait de mettre en avant ces deux aspects spirituels, de nature à fortifier un humanisme coranique comme il existe un humanisme biblique et évangélique.. Monsieur D’Iribarne cite quelques hautes personnalités musulmanes, qui surent allier leur fidélité à la religion avec leur patriotisme français. Notamment Malek Chebel et Abd al-wahab Meddeb, deux éminents collègues, prématurément disparus, hélas.

     

    Certains chrétiens d’Orient qui eurent à subir les horreurs de l’Etat islamique préconisent une triple approche permettant à la religion musulmane de ressembler aux deux autres branches du tronc monothéiste : accepter une stricte égalité entre l’homme et la femme ; accepter la critique textuelle du Coran, et renoncer à tout exclusivisme religieux. En somme, parcourir le même chemin que l’Europe depuis le Siècle des Lumières.

     

    La religion est meilleure quand elle est éclairée par la philosophie, c’est l’antidote du fanatisme. Et au cours du Moyen Age, Al-Farabi, Avicenne et Averroès, sans oublier ibn Tufayl, l’ont démontré amplement. A t on eu les Lumières avant le Moyen Age ?

     

    Dans sa conclusion, l’auteur de ce livre fait preuve de modération et tout en insistant sur la fausse idée d’une islamophobie générale, propose aux musulmans de mettre l’accent sur ce qui les rapproche des autres au sein même de leur propre culte : la prière et le jeûne, les actes de contrition.

     

    Ces mêmes complaintes rappellent le fameux débat opposant Edward Saïd au professeur Bernard Lewis au sujet de l’orientalisme et du respect de l’islam, de ses valeurs culturelles et religieuses.

     

    Le XIXe siècle a connu une interminable question juive (Judenfrage) il ne faudrait pas que le XXIe siècle connaisse une Araber- ou Muslimfrage.

     

    Mais peut on dire que l’islmophobie n’existe pas du tout ? J’en doute, mais assurément elle n’est pas aussi présente ni aussi vivace que certains veulent nous le faire croire. Saluons ce livre qui nous apporte tant de points à verser au dossier.

     

     

     

     

    Philippe d’Iribarne, Islamophobie. Intoxication idéologique, Albin Michel, 2019

     

    Directeur de recherches au CNRS, ce qui lui confère un incontestable label de sérieux et de qualité, l’auteur de cet ouvrage, si solidement documenté, s’attaque à un sujet qui occupe la plume et l’esprit des journalistes et des chroniqueurs depuis au moins les attentats du 11 septembre…

     

    Pour l’auteur, qui affiche ses convictions autant que ses intentions dès la page de garde, il s’agit de dénoncer un fait imaginaire qui n’existe que dans l’imagination victimaire de certains… On lit intoxication idéologique, mais aussi en blanc sur fond rouge la mention suivante : Anatomie d’une imposture. Nous voilà prévenus, nous savons à quoi nous attendre : selon l’auteur qui a effectué un véritable travail de recherche, puisant tant à des sources nationales (think tank, assemblée nationale, fondations diverses) qu’internationales (ONU, Conseil de l’Europe, parlement britannique, etc).

     

    L’auteur avance, étendard déployé devant lui et ne mâche pas ses mots : l’islam et les musulmans se disent victimes d’un mal qui n’existe pas, et qui, lorsque sa présence est avérée, reflète les réactions des citoyens de l’Occident réagissant à une tentative d’islamisation du pays. Tout est passé au crible : le foulard islamique, la discrimination à l’embauche, les préjugés des recruteurs et des employeurs, les persécutions les plus fantaisistes, bref tout le registre qui explique (que ce soit vrai ou faux) pourquoi le monde occidental résiste à l’imposition d’un ordre social, aux antipodes de sa philosophie politique et de ses valeurs morales.

     

    Ce livre va susciter bien des réactions tant enthousiastes que franchement hostiles. Je cite en exemple le titre d’un des chapitres les plus denses de l’ouvrage : Occidentaux diabolisés et musulmans idéalisés.

     

    Le discours victimaire, jugé ainsi par l’auteur, est récusé par lui qui estime qu’on ne tient pas assez compte de la situation sociale concrète, telle qu’elle existe dans ce que l’on nomme les quartiers. Il cite même les déclarations d’un ancien ministre de l’intérieur qui, avant de quitter son poste, a lancé des cris d’alarme très inquiétants : il a parlé de la nécessité d’une reconquête de certains territoires où des fondamentalistes imposent leur loi à leurs coreligionnaires.

     

    En fait, nous nous trouvons au sein d’un débat philosophico-religieux dont on peine à saisir les éléments fondamentaux. Quels sont les joueurs, les forces agissantes ? On n’en a qu’une connaissance superficielle. Voici un exemple : les historiens des religions, les spécialistes de la science des religions comparées (deux disciplines traditionnellement plus fortes et plus développées en Allemagne qu’en France) parviennent à définir l’essence véritable de deux religions monothéistes sur… trois ! Que cela corresponde ou non à la réalité vécue, il est généralement admis que le judaïsme est considéré comme la religion de la loi, de la lettre littérale (sic), le christianisme comme la religion de l’amour et du pardon, tandis que pour l’islam nous ne disposons pas de ce type de caractéristiques.

     

    En effet, s’il est permis de poser la question, sans arrière-pensée polémique : quelle est donc l’essence de l’islam ? Cette interrogation demeurée sans réponse gît au fondement du problème.

     

    Est ce un reproche, une critique ? Non point. On note simplement une inadéquation à entrer dans les schémas mentaux, les moules idéologiques de l’Occident judéo-chrétien. Et c’est là que s’originent tous nos problèmes d’acceptation, d’intégration ou d’assimilation. Judaïsme et christianisme dérivent de la même source, en dépit de deux millénaires de sanglantes persécutions. Ils prennent leur source dans la littérature biblique dont la version chrétienne a irrigué toute l’Europe faisant de celle-ci plus une culture qu’un continent.

     

    En histoire des religions, cela s’appelle le judéo-christianisme, même si nous ignorons les données précises de ce mélange, de cette mixture. On relève simplement que sous l’impulsion de l’Apôtre Paul, le volet juridico-légal, la législation, le corpus juri a disparu. C’est ce qu’ l’on nomme l’antinomisme paulinien, selon lequel Jésus s’est sacrifié pour tous les hommes, son sang les a lavés de toute souillure et dans ce cas, plus besoin de lois. C’est, en gros, l’énergique leçon que Paul administre aux Galates qui remirent la circoncision à l’ordre du jour… L’Apôtre clame sa déception : on ne retombe pas dans la chair une fois qu’on a goûté au spirituel.

     

    En ce qui concerne l’islam et les musulmans, les observateurs extérieurs commettent souvent une confusion en assimilant les trois piliers de cette religion : prière, jeune, aumône, à l’essence de cette religion. En outre, il faudrait s’entendre sur le champ sémantique du terme religion… Juifs et chrétiens d’une part, et musulmans de l’autre, ne placent les mêmes notions derrière ce concept.

     

    La Bible hébraïque qui sert de matrice aux Evangiles parvient (laborieusement) à faire le départ entre le spirituel et le temporel. Mais la monarchie reste une monarchie de droit divin (Saül, David, Salomon, etc…) C’est le prophète, l’envoyé de Dieu, qui oint d’une huile sacrée celui que le Seigneur a choisi. Mais après cela, les tâches sont nettement séparées : au roi, les affaires civiles, au prophète, le rôle de voyant et de superviseur. Mais voilà : ici aussi les affaires civiles ont une certaine coloration religieuse. Et si Juifs et chrétiens ont réussi à faire le départ entre ces deux ordres, l’islam, lui, n’y consent pas et ne parvient pas à concevoir l’idée de laïcité. Pour lui, toute séparation entre ces deux règnes est arbitraire et ne doit pas avoir cours dans la cité musulmane…

     

    Or, l’épine dorsale de la culture et de la civilisation françaises (l’art de vivre français) est justement constitué par cette séparation vécue comme un déchirement par celles et ceux qui défendent un certain port vestimentaire qui signe leurs origines et leurs croyances religieuses. En dépit d’une législation ad hoc adoptée par le corps législatif.

     

    Tout en n’ignorant pas les grands mérites de la laïcité, notamment en ce qui concerne le vivre ensemble, Il faut bien admettre que la France est l’un des rares pays à penser ainsi : les Allemands ne le font pas, les Britanniques ne le font pas non plus, ni d’ailleurs, les Américains. Mais voilà la France a le droit d’adopter le mode de vie qu’elle veut et tous les sondages montrent, sans le moindre doute, que les citoyens français sont très attachés à une chose : quand on vit chez eux, on vit comme eux, A Rome comme les Romains…

     

    L’interrogation qui sous-tend tout l’édifice dont nous parlons, est la suivante : il y a une compatibilité entre l’identité juive ou chrétienne et la culture européenne. En est il de même en Islam ?

     

    La femme musulmane qui s’estime discriminée quand on lui interdit un certain port vestimentaire sur la voie publique devrait aussi faire un effort et comprendre que son attitude la place en marge de la société. De son côté, la majorité de la population, si l’on en croit les sondages, fait de la conformité à ses mœurs une exigence quasi absolue. Quand on fait valoir les valeurs de la société française ou européenne, les personnes concernées ou rappelées à l’ordre tiennent alors un discours victimaire qui ne fait qu’aggraver l’incompréhension, la majorité de la population déclare ne pas comprendre une telle réaction.

     

    Bien pire encore : la population autochtone reproche alors aux musulmans non seulement de refuser de s’intégrer mais d’ériger une contresociété arcboutée sur des valeurs islamiques. Toutes ces incompréhensions, mises bout à bout, ont provoqué des effets contre productifs, comme dans le cas suivant : dans certaines banlieues, des musulmanes attachées à leurs traditions religieuses ou parareligieuses ont déploré le départ de groupes entiers et non musulmans, au point que ces derniers se sont retrouvés entre eux… L’ordre social nouveau excluait bien des commerces et des divertissements que ces mêmes personnes regrettaient ensuite.

     

    Que faire pour remédier enfin à cette situation qui risque de conduire à des explosions ? Il faut procéder à une réévaluation honnête des rencontres entre l’islam et l’Occident : comment expliquer ou justifier les croisades, la reconquista et la colonisation ? Des terroristes comme Ben Laden ont eu beau jeu d’exalter le discours victimaire d’un islam bafoué, rejeté, discriminé et stigmatisé.

     

    L’auteur de cet ouvrage que je recense ici relève justement que les aspects spirituels de l’islam font bonne impression sur la population française. Il s’agit de deux idées présentes aussi dans les autres monothéismes : le jeûne et la prière. Mais ces deux notions excluent tout ordre social islamique, toute coercition de nature religieuse. L’une des solutions à ce conflit larvé serait de mettre en avant ces deux aspects spirituels, de nature à fortifier un humanisme coranique comme il existe un humanisme biblique et évangélique.. Monsieur D’Iribarne cite quelques hautes personnalités musulmanes, qui surent allier leur fidélité à la religion avec leur patriotisme français. Notamment Malek Chebel et Abd al-wahab Meddeb, deux éminents collègues, prématurément disparus, hélas.

     

    Certains chrétiens d’Orient qui eurent à subir les horreurs de l’Etat islamique préconisent une triple approche permettant à la religion musulmane de ressembler aux deux autres branches du tronc monothéiste : accepter une stricte égalité entre l’homme et la femme ; accepter la critique textuelle du Coran, et renoncer à tout exclusivisme religieux. En somme, parcourir le même chemin que l’Europe depuis le Siècle des Lumières.

     

    La religion est meilleure quand elle est éclairée par la philosophie, c’est l’antidote du fanatisme. Et au cours du Moyen Age, Al-Farabi, Avicenne et Averroès, sans oublier ibn Tufayl, l’ont démontré amplement. A t on eu les Lumières avant le Moyen Age ?

     

    Dans sa conclusion, l’auteur de ce livre fait preuve de modération et tout en insistant sur la fausse idée d’une islamophobie générale, propose aux musulmans de mettre l’accent sur ce qui les rapproche des autres au sein même de leur propre culte : la prière et le jeûne, les actes de contrition.

     

    Ces mêmes complaintes rappellent le fameux débat opposant Edward Saïd au professeur Bernard Lewis au sujet de l’orientalisme et du respect de l’islam, de ses valeurs culturelles et religieuses.

     

    Le XIXe siècle a connu une interminable question juive (Judenfrage) il ne faudrait pas que le XXIe siècle connaisse une Araber- ou Muslimfrage.

     

    Mais peut on dire que l’islmophobie n’existe pas du tout ? J’en doute, mais assurément elle n’est pas aussi présente ni aussi vivace que certains veulent nous le faire croire. Saluons ce livre qui nous apporte tant de points à verser au dossier.

     

     

     

     

  • Sur L'erreur et l'orgueil de Roger Scruton

    Imprimer

    Roger Scruton : L’erreur et l’orgueil / Penseurs de la gauche moderne. Editions L’artilleur, 2019

     

    En fait, cet important ouvrage écrit par un auteur qui a eu du mal à imposer ses idées allant à contre-courant du politiquement correct, se résume à une seule question à laquelle il répond de manière très tranchée par la négative : La gauche a t elle l’apanage exclusif de la vie intellectuelle ? Pourquoi toute idée ou personnalité de droite est automatiquement considérée comme un pestiféré ou un déviant condamnable ? D’ailleurs, ce volumineux ouvrage se clôt avec un long chapitre intitulé : Quest-ce que la droite ?

     

    C’est donc à une talentueuse déconstruction de ce système bâtie par la pensée politique de gauche que se livre Roger Scruton qui affirme lui-même, dans les pages introductives de son livre, avoir été la cible d’intimidations et de calomnies de la part de ses adversaires idéologiques. Il évoque même des pressions exercées sur son éditeur afin de torpiller ses propres publications, faute de quoi sa maison d’édition serait ostracisée…

     

    Il est vrai que sur près de cinq cents pages Scruton démolit patiemment et consciencieusement les la plupart des thèses des économistes, des sociologues et des philosophes de la gauche ; il n’épargne personne ni aux USA, ni au Royaume Uni, ni même en Italie et en France où Sartre et Foucault, sans oublier Deleuze , Lacan et Simonne de Beauvoir sont soumis à rude épreuve.

     

    Scruton commence par poser une question : Qu’est ce que la Gauche ? Voici une partie de sa réponse : … «la justice sociale» est un objectif d’une importance si prépondérante, si incontestablement supérieure aux intérêts établis qui vont à son encontre, qu’elle purifie toute action faite en son nom. (p 19). Deux thèmes majeurs sont à l’affiche : l’émancipation et la justice sociale qui ont été bureaucratisées par la gauche qui s’en sert pour séduire ses adeptes et réduire au silence ses adversaires. Et pour y parvenir, la gauche se sert de la novlangue qui organise une sorte de système binaire où la classe ouvrière qui n’a rien d’autre à offrir que sa capacité de travail est opposée à son irréductible ennemi, la bourgeoisie qui dispose du capital et qui affirme son hégémonie sur la société grâce à son contrôle des moyens de production… Elle sait aussi exercer une influence intéressée sur la superstructure en se servant de l’infrastructure. Et cette ruse met à mal la thèse marxiste du matérialisme historique puisque l’esprit, l’intellect agit victorieusement sur les choses qu’il détermine dans un sens qui lui est favorable.

     

    Scruton va reprocher à tous ces intellectuels de gauche qui ont lourdement pesé sur l’idéologie de notre temps, de tout contester, tout remettre en question afin de soumettre le réel à leur idéologie. Il va même jusqu’à citer la célèbre formule de Méphistophélès dans le Faust de Goethe : Je suis l’esprit qui toujours nie… Scruton parle de négativité fondamentale.

     

    Pourtant, on ne peut pas s’élever contre une telle distorsion de la réalité et de la vie, car les crimes commis par la gauche ne sont pas considérés comme tels et on trouve toujours de bonnes raisons de les excuser. Et de citer le cas emblématique de David Irving, le célèbre négationniste de la Shoah. C’est le marxisme qui se livre opportunément à l’invention du passé et qui ne parle jamais d’hommes ou de femmes, mais de forces, de classes et des ismes. La lutte des classes est presque devenue un dogme de la théologie marxiste : l’ouvrier doit voir en son employeur ou patron l’ennemi juré dont les intérêts sont radicalement opposés aux siens ; quant à l’intellectuel, il doit se ranger aux côtés de celui qui est exploité par le capital et marquer sa solidarité avec ses luttes pour démanteler l’économie capitaliste. C’est un douloureux tête à tête entre l’argent, d’une part, et les cerveaux, de l’autre.

    Mais la doxa marxiste semble être restée la même depuis le XIXe siècle livrant l’image d’un entrepreneur impitoyable, obnubilé par son seul profit et soumettant le salarié qui ne peut pas refuser ce qu’on lui impose. Scruton épingle même des sommités comme Galbraith et Dworkin qui ont favorisé en Amérique l’émergence d’un «establishment de gauche belliqueux.». Voici la conclusion de ce chapitre sur les USA et le Royaume Uni : Malgré toute leur ingéniosité, ils ont laissé, là où ils les ont trouvées, les questions intellectuelles véritables, ce qui est tout de même un jugement par trop tranché…

     

    Le chapitre suivant consacré à Sartre et à Foucault n’est guère plus tendre. En page 171, l’auteur rappelle que Sartre avait légitimé en quelque sorte le meurtre des sportifs israéliens à Munich en 1972, ce qui n’avait pas manqué de troubler nombre de ses lecteurs ou adeptes. En 1982, un volume intitulé Le testament de Sartre fut publié, reprenant de tels débordements de l’auteur. Scruton parle d’orgueil lorsque Sartre décida de refuser le Prix Nobel qui lui fut décerné. Mais en dépit de toutes ces critiques, Scruton reconnaît les mérites de ce grand penseur du XXe siècle.

     

    La transition menant vers Michel Foucault était toute trouvée. Scruton le place en tête de la génération suivante : philosophe social et historien des idées qui reprit le flambeau de la rhétorique antibourgeoise de Sartre et en fit un élément fondamental des programmes scolaires, d’abord en France, puis dans le reste du monde, notamment en Amérique. (p 178)

     

    Foucault a marqué aussi son temps par cette question cruciale qui a contribué à lui gagner bien des lecteurs et des adeptes : D’où parles tu ? C’est la phrase qui est à la racine de sa quête des structures secrètes du pouvoir. A ses yeux, un même principe directeur régit les structures de la vie sociale : … Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons. Derrière toutes ces institutions, Foucault recherche ce noyau de pouvoir caché… (p 193) Mais Scruton n’accepte pas de voir la réalité subordonnée à la pensée. C’est un peu sa ligne directrice dans ce livre intitulé L’erreur et l’orgueil. Foucault subodore dans le moindre acte de nature sociale la marque de la domination bourgeoise.

     

    Les penseurs à la mode outre-Rhin ne sont pas oubliés, notamment Théodore Wiesengrund Adorno et Jürgen Habermas. Adorno tente de comprendre l’utopie par l’art et il critique aussi vertement la culture de masse qui contribue à l’asservissement de l’individu. Cette lutte contre les idoles modernes prend sa source, selon Scruton, dans la Torah qui commande de bannir toutes sortes d’idoles. Mais Scruton précise bien que le philosophe (d’origine juive) ne s’est jamais donné la peine d’étudier les documents révélés du judaïsme.

     

    En ce qui concerne Habermas et quelques autres, abordés un peu plus loin, Scruton dénonce un langage prisonnier d’un jargon dénué de sens. C’est peut-être un peu dur, voire même injuste mais cela arrive souvent : le panorama exploré dans ce chapitre nous a permis d’assister à un remarquable travail d’annihilation (p 269).

     

    Des auteurs à la mode ne comprennent probablement pas eux-mêmes ce qu’ils font lire aux autres… Et ils les enferment dans un concept à usage multiple, la bourgeoisie, qui fait figure d’ennemi social sempiternel.

     

    Le chapitre suivant augure bien de son contenu : Non-sens à Paris : Althusser, Lacan et Deleuze. Pour l’auteur, tous ces intellectuels brillent par une production idéologique en faveur des ouvriers au moment même où cette classe sociale est en train de disparaître. Inutile de revenir sur le rôle majeur et par la suite la fin tragique d’Althusser dont l’idée majeure était que le but ultime de toute entreprise intellectuelle était la révolution.. Scruton a beau jeu de produire certaines citations de tous ces intellectuels de gauche qui ne voulaient absolument rien dire et qui sont même incompréhensibles pour des esprits normalement constitués. Le meilleur exemple nous est livré par Staline en personne, qui, il est vrai, n’était pas vraiment un intellectuel : Les théories de Marx sont vraies parce qu’elles sont exactes… (p 345) Pour dénoncer de telles escroqueries intellectuelles, Scruton parle de machine à non sens.

     

    L’auteur reconnaît que ce travail de dénonciation est très vaste et qu’il ne peut l’entreprendre que dans une mesure très limitée. Tant l’emprise sur les esprits est forte et bien enracinée.

     

    Dans ce livre, l’auteur veut montrer que la gauche a lancé une véritable OPA sur l’esprit des intellectuels occidentaux au point qu’aucun d’entre eux ne pouvait se défaire de cette emprise sans risquer de perdre son statut de philosophe ou de penseur. Cette gauche a pris possession de la culture, excluant quiconque osait contester ses valeurs issues d’une certaine interprétation (biaisée) de l’Histoire.

     

    Dans les dernières pages de l’ouvrage ici présenté, l’auteur résume ce qu’il a développé tout au long de son enquête. Redonnons lui la parole : Nous ne savons rien de l’avenir socliaste, si ce n’est qu’il est à la fois nécessaire et attrayant. Notre préoccupation première est l’argumentation «convaincante» contre le présent, qui nous amène à détruire ce que nous ne pouvons remplacer, par méconnaissance. (p 465).

     

    Scruton n’admet pas la négativité de la gauche intellectuelle mais que devrait faire la droite pour agir contre ce pessimisme de la culture, même si la période historique envisagée n’est pas la même… La réponse est : il faut sauver le langage de la politique, faire barrage à la novlangue. Mais bien au-delà de cela, le cœur du débat est de savoir comment ériger une société sans classes, contrairement au communisme qui prétend libérer la classe ouvrière en l’asservissant au régime du parti unique qui confond allégrement l’Etat et la société civile, bafoue les règles du droit et ne tolère aucun opposition. Mais n’est ce pas une utopie que de vouloir créer une telle société idéale ? Voici une citation de Kenneth Minogue : le ver de la domination réside au cœur de la nature humaine et la conclusion qui s’impose à nous est que toute tentative de renverser la domination… est une tentative de détruire l’humanité. (P 470)

     

    Toute l’histoire de la philosophie politique a consisté à remplacer le prix des chose par la valeur des choses.. Et cet itinéraire passe par la religion, l’art et la culture. Il faut aussi sauvegarder la démocratie représentative et le droit, deux principes que la gauche extrême ne préserve pas dans les démocraties dites populaire.

     

    Comment conclure ? Ce livre nous a beaucoup appris, il se soucie comme d’une guigne du politiquement correct. Il conteste légitimement une sorte de terrorisme intellectuel dont une certaine gauche, pas toute la gauche, s’est fait une spécialité…

     

     

  • Le deal du siècle: peut on régler un conflit par des mesures économiques?

    Imprimer

    Le deal du siècle ou le traitement économique du problème palestinien…

     

    J’ignore vraiment si ce type de solution convient absolument au plus vieux conflit de notre monde mais je veux reconnaître au Président Donald Trump l’art de faire monter les enchères et de se faire désirer. On a presque fini par croire qu’il s’agissait de l’arlésienne tant la publication de ce deal du siècle (expression qui met hors de lui l’actuel président palestinien Mahmoud Abbas) se fait attendre et fut maintes fois repoussée au vu de motifs parfois inattendus : les élections législatives en Israël, le jeûne du mois de ramadan chez les musulmans. Mais désormais, dès la fin du jeûne, on devrait découvrir ce que le président Trump et son administration ont concocté…

     

    Mais ce président US et son gendre-conseiller ne perdent pas leur temps puisqu’ils ont organisé des fuites savamment distillées qui entretiennent le suspense.

     

    Les grandes lignes sont connues et si tel est bien le cas, il faut noter un changement total de perspectives : au lieu de se laisser embourber par d’improbables échanges de territoires, de négociations sur le statut des villes les plus contestées (Trump considère que Jérusalem a quitté la table des négociations et reste la capitale de l’Etat d’Israël) et autres, le plan US prend le conflit par un tout autre aspect : l’économie. Cette approche n’a jamais été tentée de manière massive.

     

    Le plan US ne parle pas des enjeux réellement politiques (Etat palestinien, statut des réfugiés, démantèlement des implantations, etc…) il entend modifier en profondeur la vision des choses. Et notamment en mettant au tout premier plan ceci : l’amélioration des conditions matérielles des Palestiniens, tant à Ramallah qu’à Gaza…

     

    Comment donc ? En injectant massivement des milliards de dollars dans les villes palestiniennes et la bande côtière. La deuxième nouveauté du plan US consiste à noyer le conflit entre les Palestiniens et Israël dans une solution régionale, puisqu’aujourd’hui le monde n’est plus ce qu’il était il y a cinq, dix ou quinze ans. C’est l’Iran des Mollahs qui a révolutionné la donne.

     

    Le président Trum, redoutable homme d’affaires qui a fait fortune dans l’immobilier, veut régler à tout prix le problème d’un Iran nucléarisé et que tous ses voisins, proches ou lointains, considèrent comme un danger de premier ordre. Paradoxalement, c’est l’Iran, ennemi juré de l’Etat juif, qui a œuvré à l’amélioration des relations entre l’Etat hébreu et les sunnites modérés. Trump a décidé de quérir l’aide et les moyens des riches Etats du Golfe arabo-persique pour financer généreusement ce plan. Parallèlement, il a décidé de serrer encore plus le carcan des sanctions qui mettent à mal l’économie iranienne, déjà chancelante et gangrénée par les Gardiens de la révolution qui brillent par leur incompétence et leur prévarication… C’est le Guide suprême en personne qui l’a laissé entendre : l’économie du pays va mal, les sanctions lui font mal et on n’a pas trouvé les bons spécialistes pour assainir la situation.

    La question qui se pose désormais est la viabilité et la possibilité d’existence d’un tel plan. Déjà le chef de Ramallah a signifié son rejet de ce plan car il exige un Etat palestinien, digne de ce nom, avec des prérogat ives reconnues par tous, y compris par Israël. Pour l’Etat juif, c’est très difficile d’accéder à une telle demande, et ce pour de multiples raisons qu’il serait fastidieux d’énumérer dans cet éditorial...

     

    Peut on traiter un grave conflit politique par des mesures strictement économiques ? Le Moyen Orient n’est pas l’Europe d’après-guerre, accédant à la paix et à la prospérité grâce au plan Marshall. Mais l’idée de fond est bonne : si les Palestiniens renouent avec un semblant d’économie de paix, avec une bonne agriculture, une bonne pêche, un nouveau système de santé et d’éducation, cela devrait changer leur vision des choses. Personnellement, je crois que cela est possible, mais seulement avec le temps, avec un nouveau leader et une nouvelle approche des choses…

     

    Est ce une utopie ? Je le crains fort. La ligue araben réunie à la demande du leader palestinien Abbas a déjà rejeté le plan, alors qu’il n’est pas encore publié. Je doute que l’Autorité Palestinienne en sache substantiellement plus que nous. Même au plan international, un ambassadeur français qui vient de quitter (bruyamment) ses fonction et craignant de tomber dans un oubli très mérité, a estimé à 1% les chances de vie ou de survie de ce plan. Ce n’est pas très généreux. Ni même simplement diplomatique…

     

    J’ai presque envie de dire ; mais donnez donc une chance à la paix ! Il y a quelques années, le Premier Ministre B. Netanyahou avait proposé un large éventail de discussions portant sur les conditions de vie des Palestiniens ; la proposition ne fut pas acceptée par les pays arabes.

     

    Que faire ? Que va t il se passer ? Un constat s’impose : la cause palestinienne n’est plus du tout au centre des préoccupations de la nation arabo-musulmane, et ce, pour deux raisons :

     

    La première, déjà citée, est l’Iran des Mollahs dont les rêves d’expansion et de domination de l’islam inquiètent grandement ses voisins, l’Arabie Saoudite, en tout premier lieu. La seconde raison est la révolte des populations arabo-musulmanes qui semblent vouloir rééditer le soi disant printemps arabe, en chassant du pouvoir l’Algérien et le Soudanais dans leurs pays respectifs. Et n’oublions pad dans quel état se trouvent la Libye, la Syrie, le Liban, l’Irak et le Yemen. Ajoutez y le danger du nucléaire iranien et vous aurez tout compris.

     

    J’avoue que la philosophie politique des grands penseurs allemands, tels Hegel, initiateurs de la philosophie de l’Histoire, ne suffit plus à penser les crises et les changements qui se succèdent sous nos yeux. Je pense alors aux prédictions des vieux prophètes hébreux qui accordent au facteur divin un rôle de tout premier plan. Souvenez vous des prédictions contre Babylone et ses potentats dont on prédisait la chute : Comment es tu tombé des cieux,toi bel astre du matin (Ekh nafalta hellél ben kokhav)

     

    Inimaginable, il y a seulement un an : Bouteflika renvoyé chez lui et El Béchir derrière les barreaux après un règne sans partage de plus de trois décennies…

     

    Le deal du siècle ou le traitement économique du problème palestinien…

     

    J’ignore vraiment si ce type de solution convient absolument au plus vieux conflit de notre monde mais je veux reconnaître au Président Donald Trump l’art de faire monter les enchères et de se faire désirer. On a presque fini par croire qu’il s’agissait de l’arlésienne tant la publication de ce deal du siècle (expression qui met hors de lui l’actuel président palestinien Mahmoud Abbas) se fait attendre et fut maintes fois repoussée au vu de motifs parfois inattendus : les élections législatives en Israël, le jeûne du mois de ramadan chez les musulmans. Mais désormais, dès la fin du jeûne, on devrait découvrir ce que le président Trump et son administration ont concocté…

     

    Mais ce président US et son gendre-conseiller ne perdent pas leur temps puisqu’ils ont organisé des fuites savamment distillées qui entretiennent le suspense.

     

    Les grandes lignes sont connues et si tel est bien le cas, il faut noter un changement total de perspectives : au lieu de se laisser embourber par d’improbables échanges de territoires, de négociations sur le statut des villes les plus contestées (Trump considère que Jérusalem a quitté la table des négociations et reste la capitale de l’Etat d’Israël) et autres, le plan US prend le conflit par un tout autre aspect : l’économie. Cette approche n’a jamais été tentée de manière massive.

     

    Le plan US ne parle pas des enjeux réellement politiques (Etat palestinien, statut des réfugiés, démantèlement des implantations, etc…) il entend modifier en profondeur la vision des choses. Et notamment en mettant au tout premier plan ceci : l’amélioration des conditions matérielles des Palestiniens, tant à Ramallah qu’à Gaza…

     

    Comment donc ? En injectant massivement des milliards de dollars dans les villes palestiniennes et la bande côtière. La deuxième nouveauté du plan US consiste à noyer le conflit entre les Palestiniens et Israël dans une solution régionale, puisqu’aujourd’hui le monde n’est plus ce qu’il était il y a cinq, dix ou quinze ans. C’est l’Iran des Mollahs qui a révolutionné la donne.

     

    Le président Trum, redoutable homme d’affaires qui a fait fortune dans l’immobilier, veut régler à tout prix le problème d’un Iran nucléarisé et que tous ses voisins, proches ou lointains, considèrent comme un danger de premier ordre. Paradoxalement, c’est l’Iran, ennemi juré de l’Etat juif, qui a œuvré à l’amélioration des relations entre l’Etat hébreu et les sunnites modérés. Trump a décidé de quérir l’aide et les moyens des riches Etats du Golfe arabo-persique pour financer généreusement ce plan. Parallèlement, il a décidé de serrer encore plus le carcan des sanctions qui mettent à mal l’économie iranienne, déjà chancelante et gangrénée par les Gardiens de la révolution qui brillent par leur incompétence et leur prévarication… C’est le Guide suprême en personne qui l’a laissé entendre : l’économie du pays va mal, les sanctions lui font mal et on n’a pas trouvé les bons spécialistes pour assainir la situation.

    La question qui se pose désormais est la viabilité et la possibilité d’existence d’un tel plan. Déjà le chef de Ramallah a signifié son rejet de ce plan car il exige un Etat palestinien, digne de ce nom, avec des prérogat ives reconnues par tous, y compris par Israël. Pour l’Etat juif, c’est très difficile d’accéder à une telle demande, et ce pour de multiples raisons qu’il serait fastidieux d’énumérer dans cet éditorial...

     

    Peut on traiter un grave conflit politique par des mesures strictement économiques ? Le Moyen Orient n’est pas l’Europe d’après-guerre, accédant à la paix et à la prospérité grâce au plan Marshall. Mais l’idée de fond est bonne : si les Palestiniens renouent avec un semblant d’économie de paix, avec une bonne agriculture, une bonne pêche, un nouveau système de santé et d’éducation, cela devrait changer leur vision des choses. Personnellement, je crois que cela est possible, mais seulement avec le temps, avec un nouveau leader et une nouvelle approche des choses…

     

    Est ce une utopie ? Je le crains fort. La ligue araben réunie à la demande du leader palestinien Abbas a déjà rejeté le plan, alors qu’il n’est pas encore publié. Je doute que l’Autorité Palestinienne en sache substantiellement plus que nous. Même au plan international, un ambassadeur français qui vient de quitter (bruyamment) ses fonction et craignant de tomber dans un oubli très mérité, a estimé à 1% les chances de vie ou de survie de ce plan. Ce n’est pas très généreux. Ni même simplement diplomatique…

     

    J’ai presque envie de dire ; mais donnez donc une chance à la paix ! Il y a quelques années, le Premier Ministre B. Netanyahou avait proposé un large éventail de discussions portant sur les conditions de vie des Palestiniens ; la proposition ne fut pas acceptée par les pays arabes.

     

    Que faire ? Que va t il se passer ? Un constat s’impose : la cause palestinienne n’est plus du tout au centre des préoccupations de la nation arabo-musulmane, et ce, pour deux raisons :

     

    La première, déjà citée, est l’Iran des Mollahs dont les rêves d’expansion et de domination de l’islam inquiètent grandement ses voisins, l’Arabie Saoudite, en tout premier lieu. La seconde raison est la révolte des populations arabo-musulmanes qui semblent vouloir rééditer le soi disant printemps arabe, en chassant du pouvoir l’Algérien et le Soudanais dans leurs pays respectifs. Et n’oublions pad dans quel état se trouvent la Libye, la Syrie, le Liban, l’Irak et le Yemen. Ajoutez y le danger du nucléaire iranien et vous aurez tout compris.

     

    J’avoue que la philosophie politique des grands penseurs allemands, tels Hegel, initiateurs de la philosophie de l’Histoire, ne suffit plus à penser les crises et les changements qui se succèdent sous nos yeux. Je pense alors aux prédictions des vieux prophètes hébreux qui accordent au facteur divin un rôle de tout premier plan. Souvenez vous des prédictions contre Babylone et ses potentats dont on prédisait la chute : Comment es tu tombé des cieux,toi bel astre du matin (Ekh nafalta hellél ben kokhav)

     

    Inimaginable, il y a seulement un an : Bouteflika renvoyé chez lui et El Béchir derrière les barreaux après un règne sans partage de plus de trois décennies…

     

    Partant, le plan US peut réserver des surprises. Un de mes amis aime dire qu’on n’est pas à l’abri de bonnes surprises. Parfois seulement, hélas.

    Partant, le plan US peut réserver des surprises. Un de mes amis aime dire qu’on n’est pas à l’abri de bonnes surprises. Parfois seulement, hélas.

  • Les belles laitues qui poussent au coeur du désert du Néguev

    Imprimer

    Les belles laitues du désert au cœur du Néguev (‘Alé ha-Bsor)

     

    Dimanche dans la matinée. La veillée de la Pâque juive (Pessah) a eu lieu il y a un peu plus de vingt-quatre heures. Nous nous trouvons toujours dans le Négeuv dans un Moshav nommé Talmé Eliyahou. Il est situé à neuf kilomètres à vol d’oiseau de Gaza. Ses habitants, une soixantaine de familles (soit environ deux cents personnes) ont eu régulièrement à souffrir des tirs de missiles ou d’obus de mortier, tirés depuis la bande côtière ; pourtant aucun habitant n’a vraiment songé à se retirer de ce territoire israélien largement exposé… Et une large majorité des votants a apporté ses suffrages au candidat du Likoud, Benjamin Netanyahou dont on vante les grandes qualités de dirigeant et d’homme d’Etat, contrairement à ses rivaux… Je n’ai entendu personne remettre en question sa stratégie face aux provocations du Hamas.

     

    Nous nous trouvons auprès de Madame Rosine Aboutboul , venue avec ses parents du Maroc à un très jeune âge. Après plusieurs tentatives de s’installer dans les grandes villes du pays, Rosine et son époux vivent dans ce village agricole. Après la disparition de son époux qui a jeté les bases d’une si exploitation, Rosine dirige avec ses fils une véritable usine agricole où sont traitées toutes sortes de laitues, de salades vertes, de sucrines, d’épinards, de céleris et des céleris raves, de choux etc… Et un nombre impressionnant d’herbes aromatiques.

     

    Après le traditionnel café accompagné de gâteaux casher la-Pessah, Rosine nous propose de visiter cette usine où

    s’affairent plus de cinquante ouvriers agricoles thaïlandais . En effet, depuis les troubles récurrents avec les ouvriers palestiniens et afin d’obvier aux risques d’attentat, les autorités israéliennes préfèrent recourir à un personnel thaïlandais pour travailler dans les champs et dans les fermes de la frontière… Cela est déjà un indice sur la situation non seulement de la région du Néguev, mais du pays tout entier : au lieu de compter sur des sentiments d’amitié et de coopération, qui auraient permis à des ouvriers agricoles de la bande côtière voisine de venir travailler dans le pays voisin (moins d’une heure en voiture pour rallier l’usine depuis l’enclave palestinienne) l’Etat hébreu est contraint d’aller chercher de la main d’œuvre à des milliers de km de là… Mais que faire ? Nous sommes au Proche Orient, une région du monde qui défie l’entendement et ne se résout toujours pas à voir où est son intérêt bien compris…

     

    Lorsque nous arrivons sur le site de l’usine, nous découvrons une série de bureaux et de postes de travail occupés par des Thaïlandais. Ici, tout est automatisé et informatisé. Il faut montrer patte blanche avant d’entrer dans l’usine : les mesures de sécurité et de propreté sont très strictes. Je décris le parcours d’une belle salade : une jeune Thaïlandaise, armée d’un grand couteau, découpe ce qui dépasse et laisse tomber sa salade dans une machine d’où elle ressort, quelques mètres plus loin, lavée, pesée, séchée et empaquetée : pour un novice, c’est impressionnant. Des cartons aux normes sont au pied de ces machines magiques où les salades, les épinards et tant d’autres végétaux tombent naturellement. Un engin élévateur charge des dizaines de cartons fermés , les mènent à quelques mètres de là pour les charger sur de grands camions. De là, le cap est mis sur les centrales d’achat des grandes villes pour être vendues dans tous les supermarchés d’Israël. L’appellation contrôlée et le logo sont : Ammit David (Aboutboul), ‘Alé ha-Bsor…

     

    Un philosophe qui visite un tel site agricole, en plein désert dans un pays qui ne lui inspire pas la moindre indifférence, n’a pas les mêmes réactions qu’un ingénieur agronome… Face à cette ruche où chacun se déplace en sachant précisément ce qu’il a à faire, des souvenirs me reviennent à l’esprit : nous sommes dans un Moshav, une sorte de Kibbouts où la propriété privée est prise largement en compte… David Ben Gourion, le fondateur efficient de l’Etat d’Israël y vivait lui aussi et avait donné naissance à un rêve : faire refleurir le désert… Un rêve que des habitants du pays comme la famille Aboutboul contribuent à réaliser.

     

    Quand vous regardez ces végétaux, récoltés le matin même dans les champs voisins avant que le soleil ne darde ses puissants rayons sur les légumes et les hommes, et que parallèlement vous scrutez tout ce qui vous entoure, vous ne voyez rien d’autre que du sable à perte de vue et des serres en activité ou désaffectées.

     

    Je demande à notre généreuse accompagnatrice Rosine comment on fait pour que de tels légumes poussenten plein désert… Au milieu de nulle part. Réponse : il faut beaucoup d’efforts et aussi beaucoup… d’eau.

     

    Avant de rentrer à la maison chez Dinah Cohen pour y déjeuner, je remarque un petit nombre de cartons à part, remplis de salades… Je demande les raisons de cette différentiation et on me répond qu’il s’agit là de livrer des marchandises à des magasins ultra religieux, de harédim qui ne veulent pas acheter et encore moins consommer des salades avec des vers de terre : la consommation d’insectes va l’encontre des interdits alimentaires (cacherout)… Ces établissements envoient sur place des inspecteurs armés de loupes afin de débusquer le moindre insecte. On ne plaisante pas avec ces choses là en Israël. Mais aussi d’un point de vue purement commercial, le départ de la clientèle religieuse serait une perte sèche pour l’exploitation.

     

    Rosine m’explique avant notre séparation qu’elle a bien connu le temps où l’on pouvait faire son marché dans les échoppes de Gaza dont l’économie pourrait être complémentaire de celle d’Israël. Elle-même continue d’avoir des conversations téléphoniques avec d’anciens ouvriers agricoles qui lui demandent parfois des médicaments ou autres…

     

    Ce peuple qui fait refleurir le désert réussira peut être aussi un jour à instaurer une paix juste et durable.

  • Uni face à l'épreuve, le peuple de France pleure sa cathédrale

    Imprimer

    Uni dans la douleur, le peuple de France pleure sa cathédrale…

     

    L’idée de cet éditorial m’est venue presque par hasard. Comme tous nos concitoyens, je ne voulais pas y croire, la cathédrale Notre-Dame de Paris, en feu, ce n’était pas vraisemblable, tant ce majestueux monument fait partie de notre ville, de notre quotidien, de notre paysage. Un peu comme s’il s’agissait d’un édifice, outre sa vocations religieuse première, dont la présence, l’existence ne se remarquait même plus. En dépit des millions de visiteurs qui s’y pressent chaque année afin d’admirer un magnifique édifice médiéval.

     

    Un ami très cher, catholique pratiquant, auquel j’exprimais ma solidarité avec nos frères chrétiens frappés par un tel drame, me répondit aussitôt en ces termes :… en apprenant cette triste nouvelle j’ai pensé à la destruction du temple de Jérusalem… Ce rapprochement, quasi instinctif m’a frappé, d’où le présent papier qui lui doit sa publication.

     

    La cathédrale de Paris occupe une place à part dans la sacralité hiérarchisée des édifices religieux chrétiens. La comparaison n’est pas forcée, elle me semble adaptée à la situation. Inutile de revenir ici sur ce que représente la destruction du Temple de Jérusalem pour le peuple juif, le peuple d’Israël dans son ensemble. L’incendie du Temple et le sac de Jérusalem ont modifié la face du monde et le cours de l’Histoire mondiale. Certes, Notre-Dame sera rebâtie alors que le Temple ne l’est toujours pas, deux millénaires après les faits. Mais cela indique ou donne une idée de la place qu’occupait cette cathédrale dans l’esprit et le cœur des gens, sans même s’en rendre compte.

    Et ceci me conduit à traiter succinctement de la place de l’héritage judéo-chrétien dans notre culture et notre mémoire collective. La presse qui a presque abusé des éditions spéciales, répétant à satiété ce que l’on savait déjà, a au moins joué un rôle bénéfique : elle a donné la parole aussi à des gens, autochtones ou étrangers, qui, sans être croyants, ni catholiques n’ont pas caché leur vive émotion. Ce qui est arrivé à cette cathédrale les touchait de très près et ils participent à ce qu’il faut bien appeler un drame national. La ville semble mutilée, atteinte en son cœur même par une telle catastrophe.

     

    Ce drame permet aussi d’y voir plus clair, notamment dans les relations conflictuelles entre ce pays et le sentiment religieux en général. Qu’on me permette de citer une boutade d’un éminent collègue (protestant de naissance), le regretté professeur Bruno Etienne : la France est un pays… catho-laïque !

     

    Par cette formule à l’emporte-pièce, le célèbre universitaire a tout dit sur les ambigüités de la République, issue de la Révolution, à l’égard de la religion en tant que telle, et principalement le catholicisme ! Or, toute l’histoire de France est née dans le berceau de la religion et non dans celui de la laïcité… Pensons aux couronnements des rois de France qui se firent dans des basiliques, à l’instar des rois bibliques dont l’onction divine a fait naître la notion même de monarchie de droit divin. Souvenons nous du prophète Samuel qui oint le jeune David, fils de Jessé, roi d’Israël, après que le roi Saül était tombé en disgrâce… Les rois germaniques de l’an mil avaient fait graver sur leurs couronnes des scènes bibliques du roi David et de son fils le roi Salomon.

     

    Pourquoi ce large détour par la Bible et ses épisodes royaux ? C’est tout simplement pour rappeler que le sentiment, l’héritage religieux qui ont tant fleuri outre-Rhin, malgré la tragique guerre de trente ans, sont presque inexpugnables, sans toutefois leur permettre de peser dun poids indu dans la vie nationale… Il suffit de se souvenir des grands romantiques allemands du XIXe siècle comme Tieck ou Brentano, surtout le dernier qui mêlait très étroitement la religion à la littérature. Ce n’est pas exactement ce que j’envisage. Je plaide seulement en faveur des droits minimum pour un peu plus d’esprit.

     

    Je veux dire que ce qui vient de se passer dans cette belle cathédrale a réveillé dans l’esprit mais aussi dans le cœur de nos compatriotes, et par delà, dans le monde entier, un élan de solidarité à nul autre pareil… Et je ne fais pas seulement allusion aux don massifs et aux fund raising aux USA ou ailleurs. Je parle de gens simples, comme nous, qui intériorisent ce drame comme quelque chose de personnel… Comment et par quoi s’explique cette réaction ?

     

    Le christianisme ou plus précisément le judéo-christianisme, disons les deux, car ils sont historiquement inséparables, font partie de la culture de la France et de toute l’Europe. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire ici même que si l’Union Européenne a une constitution politique depuis peu, elle avait une constitution spirituelle et religieuse (geistig-religiös), depuis des temps immémoriaux et c’est le Décalogue biblique. Même les droits de l’homme se fondent sur cette même généalogie spirituelle puisque la vie humaine et l’Etat de droit s’en inspirent étroitement.

     

    En conclusion, il faut savoir faire d’une épreuve une force. Et dans cette affaire de Notre-Dame le monde entier a les yeux fixés sur nous. Du coup, cela rend secondaires certaines revendications qui agitent nos fins de semaines depuis des mois… L’actuel président de la République a fait preuve d’une grande clairvoyance politique en remettant à plus tard les annonces qu’il devait faire pour calmer certaines revendications matérielles… Un peu plus de spiritualité ne peut pas faire de mal. Les célèbres sociologues américains du milieu du XXe siècle avaient dénoncé l’asservissement de l’homme au fétichisme consumériste. Certes, ils n’ont pas jugé bon de méditer sur les passages bibliques, notamment dans la littérature prophétique, qui remettent les idoles à leur place.

     

    Au fond, l’incendie de la cathédrale de Paris vient rendre à la spiritualité, religieuse ou non-religieuse, un peu de place dans nos vies.

  • Israël; les deux camps se font face à la veille de Pessah

    Imprimer

    Israël : les deux camps qui se font face… à la veille de Pessah

     

    Samedi après le coucher du soleil, vers 19h30 : la ville qui semblait assoupie durant le repos sabbatique émerge de sa torpeur. Les véhicules circulent de nouveau, les enseignes lumineuses, éteintes peu auparavant, scintillent de mille feux et l’activité reprend de plus belle. Quel incroyable ballet ! Les supermarchés qui étaient fermés pendant le chabbat rouvrent leurs portes et demeureront ouverts jusque vers 22 heures. J’ai pu cette fois ci réaliser combien il pouvait être malaisé de ne pas préparer à l’avance les nécessités auxquelles on doit faire face en ce jour particulier.

     

    Prenons l’exemple suivant : vous atterrissez le vendredi vers 17 heures, le temps d’arriver chez vous en taxi ou en voiture il est déjà plus de 18h30. Une fois sur place et la trêve chabbatique commence pratiquement. SI vous n’avez pas de provisions dans votre domicile, vous vous mettez en quête d’un restaurant ou autre pour manger. C’est le parcours du combattant et le même scénario se reproduit à l’identique le lendemain… Que faire ?

     

    Depuis ce jour, j’ai mieux compris l’urgence et la virulence opposant les deux camps de la société israélienne : les religieux ou traditionnalistes qui jugent, à raison, que le repos et la solennité du chabbat sont l’épine dorsale du judaïsme rabbinique et qu’il est vital de les préserver, et les laïques qui, en toute bonne foi, dénoncent l’oppression religieuse (kefiya datit) et ont de leur week end une tout autre conception : aller au théâtre ou au restaurant, emprunter les transports publics ou aller à la plage, par exemple… comme à Tel Aviv

     

    Je préfère le dire de suite : entre les deux, mon cœur balance. Ayant été élevé dans un foyer juif plutôt conservative, je ne saurais renoncer à cette aura chabbatique tout en plaidant pour que chacun puisse mener sa vie comme il l’entend. Hélas, ce n’est pas si simple.

     

    J’ai été étonné, je dis bien étonné par la vivacité de ce sentiment religieus diffus, présent même dans des milieux apparemment peu marqués religieusement. Dans ces fameux supermarchés que j’ai visités samedi soir, des employées russes lavaient, frottaient et récuraient les meubles et les vitrines de tous les rayons. Certes, il y va de la survie et de la réputation de ces mêmes commerces : car, si vous dîtes que votre établissement répond aux normes de la cacherout de Pessah (autrement plus contraignantes que celles des temps normaux) alors que ce n’est pas le cas, cela est considéré comme une tromperie sur la marchandise, avec toutes les conséquences qu’une telle chose peut avoir.

     

    J’ai été frappé de voir que des dames, pas du tout habillées comme des religieuses, prenaient soin de demander aux employés si tel ou tel gâteau était bien cacher la Pessah… Preuve, s’il en est, que les frontières ne sont pas tracées avec netteté entre les deux camps. Mais cela montre aussi l’attachement à des pratiques héritées de milieux plus orthodoxes, même si ce terme ne signifie pas grand chose dans la tradition juive. Cette dernière met surtout l’accent sur l’orthopraxie C’est là la racine de la controverse entre le judaïsme rabbinique naissant et l’antinomisme de Saint Paul qui ne voulait plus entendre parler de pratique des mitswot alors qu’à la même époque, un sage comme rabbi Akiba disait que le peuple d’Israël ne pouvait pas vivre sans les mitswot tout comme le poisson ne peut pas subsister hors de l’eau…

     

    Mais revenons aux rues et venelles de la bonne ville de Natanya où prospère une grande population francophone, aux côtés d’une non moins nombreuse communauté russophone, réputée être plus distante à l’égard de la pratique religieuse traditionnelle. J’ai vu de mes yeux les magasins se vider de leurs produits fermentés (en hébreu haméts) pour laisser place aux produits qui sont cachers la pessah… Et ceci touche tous les commerces, sauf ceux qui sont ouverts le samedi, ce qui est assez logique.

     

    Je dois bien reconnaître que la même chose se constate à Tel Aviv mais la sociologie religieuse de la capitale économique du pays diffère, comparée à des villes moyennes comme celle d’où j’écris.

     

    La question qui se pose et qui a animé aussi un peu la campagne électorale est la suivante : quelle philosophie politique adopter ? Quelle place octroyer à la pratique religieuse (respect du chabbat, de la cacherout, mariage civil ou religieus…) ? Faut il autoriser, aussi, les transports en commun le chabbat ? Et plus délicat encore que tout ce qui précède : faut il enrôler les étudiants en religion dans l’armée ?

     

    Aucun gouvernement, je fis bien aucun, ne pourra répondre par oui ou par non à ces questions … A l’instar des gouvernements d’Israël, qui ont tous été de coalition, donc l’union des contraires, les uns et les autres devront s’accommoder des pratiques ou des demandes des uns et des autres.

     

    Vous voyez comment on passe du nettoyage de Pâque, comme du nettoyage de printemps à l’essence profonde d’une religion, savoir où elle place l’acte religieux et où elle se contente de promouvoir une simple fidélité doctrinale… Il semblerait que les vénérables Sages du Talmud ont compris que leurs coreligionnaires n’étaient pas tous des philosophes aguerris et que la substance de l’être n’en reste pas moins l’acte (Paul Valéry).

     

    On a coutume d’entendre dire que le peuple d’Israël, le judaïsme en tant que tel, n’ont dû leur survie qu’à leur empreinte profonde dans le réel, en d’autres termes, que l’esprit du judaïsme n’aurait pas pu, à lui seul, traverser les siècles sans encombre. J’accepte cette idée mais j’ajoute ceci : on a survécu, certes, mais dans quel état ! D’innombrables réseaux d’interdits, de restrictions, de limitations, dans le seul but d’être et de rester juif. Ceci me fait penser au titre du recueil qui fit connaître Levinas à la fin des années soixante : Difficile liberté… Difficile d’être vraiment libre quand on est juif…

     

    J’en reviens à une idée obsédante : A quoi aurait ressemblé le judaïsme si le temple n’avait pas été détruit en l’an 67 et si la population de Judée n’avait pas été déportée et exilée aux quatre coins du globe ? Nous n’aurions sûrement pas eu cette immense littérature talmudique, ces innombrables responsa et tous ces ouvrages religieux.

     

    Pourtant, comme l’expliquait Rosenzweig dans son Etoile de la rédemption (Kokhav ha guéoula) et dans son Nouveau Penser (Das neue Denken) ; il faut instiller un peu de théologie dans la spéculation philosophique.

     

    Au fond, par delà le récurage des marmites et l’éloignement de tout levain, c’est l’apprentissage de la liberté que nous apporte Pessah. Il est symptomatique que les grands penseurs judéo-allemands de ce XXe siècle ne se soient pas plus inspirés de la Tora pour dénoncer l’asservissement au fétichisme de la marchandise et des biens de consommation courante. Après tout ce sont les dioles des temps modernes et la Bible nous met en garde contre toute forme d’idolâtrie.

     

    Il y a aussi (et Martin Buber nous l’a rappelé dans son livre Moïse) Pessah est la transmutation, l’élévation, voire la spiritualisation de simples agricoles par des membres du courant charismatique qui ont fait d’une fête de bergers à l’orée du printemps l’éveil de tout un peuple à la liberté et à un nouveau destin national.

  • Billet d'Israël post élections

    Imprimer

      

    Billet d’Israël post élections…

     

    Vendredi 12 avril vers 17 heures, heure israélienne : le boing 777 de la compagnie El Al vient de toucher le sol. Une salve d’applaudissements salue l’atterrissage et surtout les vœux du commandant de bord qui dit chabbat chalom et Pessah naim. Je dois reconnaître que c’est toujours la même émotion qui m’étreint quand je l’entends en hébreu dans l’Etat des Juifs où le judaïsme est la norme, où les fêtes juives sont les fêtes du pays tout entier. Je pense alors qu’en dépit de toutes les critiques méritées par El Al, et Dieu sait qu’elles sont intarissables, quand on entend les instructions dans la langue de la Bible, on se sent déjà en Israël….

     

    Mais mes pensées étaient ailleurs. Car j’ai suivi assidument les débats autour des élections sur ma chaîne préférée I24News et il me tardait de retrouver un pays apaisé, une fois l’écho de cette campagne folle et affolante estompé. Je craignais de retrouver un pays fracassé, fragmenté et bref , en guerre avec lui-même.

     

    J’ai de la philosophie politique une certaine conception qui voit dans les querelles partisanes un mal nécessaire car on n’a pas encore trouvé un autre mode de désignation du corps législatif ou de l’exécutif. Pour moi, il est concevable de voter pour des gens qui ne me semblent pas irréprochables (et qui le serait ?) à tout point de vue…

     

    J’ai de la considération pour les adversaires de Benjamin Netanyahou et leurs électeurs mais je ne puis passer sous silence les achèvements du nouveau Premier Ministre qui va entamer sa nouvelle direction, la cinquième, du pays. Si les déclarations de l’ancien chef d’état major m’ont paru modérée et de pas trop mauvais aloi, celles, sottement offensantes et mal élevées de son colistier occasionnel ou temporaire m’ont choqué.

     

    Mais passons par dessus les aléas de la nature humaine (l’amertume des perdants) et concentrons nous sur l’essentiel, et l’essentiel c’est la façon dont le nouveau pouvoir va relever les défi qui l’attendent.

     

    Dans cette campagne si personnalitée ( pour ou contre Netanyahou), aucun débat de fond n’a eu lieu, et surtout personne, à part un petit parti d’extrême gauche, n’a évoqué de manière substantielle la question palestinienne et la publication du deal du siècle, si tant est que ce ne soit pas l’arlésienne… Existe t il vraiment ce plan dont personne n’a encore eu la moindre idée, même si d’aucuns prétendent que ce sera pour Donal Trump l’occasion de présenter la note de tous ses bienfaits (reconnaissance du Golan, Jérusalem capitale d’Israël, transfert de l’ambassade US, etc…) à B. Netanyahou. Mais nous verrons bien.

     

    Mais la proximité de la fête de Pessah, mythe fondateur de l’Histoire du peuple d’Israël, et premier événement national de ce peuple en tant que tel, me conduit à un autre type de spéculations car, après tout, la politique est un mal nécessaire et même Hegel a montré qu’on ne pouvait pas en faire l’économie, ni totalement ni durablement. C’est une tradition qui remonte à très loin, puisque la pensée grecque (Socrate, Platon, Aristote) y souscrivaient déjà…

     

    Je voudrais m’attarder un peu sur l’essence de tradition juive et sa tendance historiographique, en d’autres termes, comment notre tradition conçoit la relation ou le témoignage historique. Et je voudrais faire état d’une critique «subtilissime » faite à ce type de récit, comme la sortie d’Egypte, la traversée du désert, la remise des Tables de la Loi, etc…

     

    C’est une petite histoire, une véritable blague qui met en présence un jeune lycéen et ses parents, personnes éduquées et cultivées, ayant un bagage académique, juifs israéliens pratiquement laïques mais ouverts, c’est-à-dire non ennemis de la religion. Ces parents savent que l’élément religieux est inséparable de l’essence de l’histoire d’Israël, faute de quoi le peuple juif n’aurait aucun droit sur cette terre, cette patrie ancestrale, qui lui est de toutes manières éternellement contestée. Et ce, en tout état de cause.

     

    Ces parents hypothétiques demandent à leur fils collégien ou lycéen ce que les professeurs d’histoire juive lui enseignent au sujet de Pessah. Et voici, grosso modo, ce que leur fils espiègle leur raconte : il y avait des Juifs en Egypte il y a très longtemps et au début tout se passait bien, quand soudain tout changea. Le colonel Pharaon a commencé à les persécuter. Tsahal eut vent de l’affaire et mit au point une vaste opération aéroportée destinée à évacuer ces Juifs perdus d’Egypte et à les ramener en Eréts Israël…

     

    Les parents qui écoutaient leur fils avec attention sont médusés et posent tout de même une question à leur fils : Est ce bien là ce que vous enseignent vos maîtres d’histoire juive au lycée ?

     

    Le fils éclate de rire et leur répondit ceci : Ah mes chers parents si je vous disais ce qu’ils nous disent vraiment vous n’en croirez pas un seul mot. CQFD…

     

    Voilà la plus subtile mise en cause de la tradition historiographique juive, controversée au sein de ses propres tenants. Quel est le sens profond de ce midrash moderniste ? Il veut attirer l’attention sur le caractère fabuleux, à peine croyable, du récit que donne la Haggada de Pessah. Et cette Haggada est une véritable Aggada, une légende, mais une légende en laquelle nous croyons et qui constitue l’une de nos plus belles soirées de fêtes familiales, au cours desquelles nous sommes tous attablés, ensemble, dans la joie et l’harmonie.

     

    Le dialogue symptomatique entre les parents et leur fils vise à montrer du doigt le décalage entre le mythe et la réalité. Certes, la réalité historique, nul ne la connaîtra jamais car nous n’y étions pas. Mais selon la critique biblique, le récit de cette sortie d’Egypte est une lecture théologique de l’Histoire. Ce n’est pas le reflet fidèle ou vérifiable de ce qui s’est réellement passé. Les hypothèses de la haute critique évoquent un mouvement de transfert de populations qui s’est déroulé sur plus d’un siècle, où des tribus sémitiques ont franchi le Jourdain et se sont mêlées à d’autres tribus de même origine. Cette théorie fait de l’émergence du peuple d’Israël le résultat d’une simple évolution démographique. Et elle réduit à zéro l’influence du courant charismatique qui fait de Dieu le factor primus de toute l’Histoire juive : Dieu a jeté son dévolu sur ce peuple sans lui demander son avis. Et toute l’histoire du peuple d’Israël se réduirait à ce constat.

     

    D’autres critiques bibliques se sont inscrits en faux contre cette approche : derrière cette théorie une certaine théologie protestante est à l’œuvre et qui cherche à discréditer la fiabilité du récit biblique, car, ne l’oublions pas, un certain antisémitisme se cache là-derrière, même s’il ne veut pas dire son nom.

     

    En fait, toutes les nations, tous les peuples, toutes les religions, y compris le judaïsme, sont batis sur des mythes fondateurs car le mythe est une forme d’histoire populaire. La sortie d’Egypte demeure l’épine dorsale du judaïsme puisque la Haggada constitue le premier midrash du livre biblique de l’Exode. Les Sages ont su s’adresser à la conscience populaire juive en choisissant les arguments qui lui parlent. C’est comme le récit de l’œuvre de la création, ma’assé béréchut. Et le talmud ne s’y est pas trompé qui souligne que ce premier chapitre de la Genèse a résumé de son mieux des choses compliquées car, révéler le secret de la création à des êtres de chair et de sang est chose impossible

     

    Je propose d’étendre cela au récit de la sortie d’Egypte qui représente et représentera pour l’éternité l’Odyssée du peuple d’Israël. C’est notre plus belle fête familiale. Et n’oublions pas que les auteurs de cette Haggada recommandent d’approfondir le momentum de ce récit. Le faire est digne d’éloge : haré zé meshubbah.

     

     

     

     

     

     

    Billet d’Israël post élections…

     

    Vendredi 12 avril vers 17 heures, heure israélienne : le boing 777 de la compagnie El Al vient de toucher le sol. Une salve d’applaudissements salue l’atterrissage et surtout les vœux du commandant de bord qui dit chabbat chalom et Pessah naim. Je dois reconnaître que c’est toujours la même émotion qui m’étreint quand je l’entends en hébreu dans l’Etat des Juifs où le judaïsme est la norme, où les fêtes juives sont les fêtes du pays tout entier. Je pense alors qu’en dépit de toutes les critiques méritées par El Al, et Dieu sait qu’elles sont intarissables, quand on entend les instructions dans la langue de la Bible, on se sent déjà en Israël….

     

    Mais mes pensées étaient ailleurs. Car j’ai suivi assidument les débats autour des élections sur ma chaîne préférée I24News et il me tardait de retrouver un pays apaisé, une fois l’écho de cette campagne folle et affolante estompé. Je craignais de retrouver un pays fracassé, fragmenté et bref , en guerre avec lui-même.

     

    J’ai de la philosophie politique une certaine conception qui voit dans les querelles partisanes un mal nécessaire car on n’a pas encore trouvé un autre mode de désignation du corps législatif ou de l’exécutif. Pour moi, il est concevable de voter pour des gens qui ne me semblent pas irréprochables (et qui le serait ?) à tout point de vue…

     

    J’ai de la considération pour les adversaires de Benjamin Netanyahou et leurs électeurs mais je ne puis passer sous silence les achèvements du nouveau Premier Ministre qui va entamer sa nouvelle direction, la cinquième, du pays. Si les déclarations de l’ancien chef d’état major m’ont paru modérée et de pas trop mauvais aloi, celles, sottement offensantes et mal élevées de son colistier occasionnel ou temporaire m’ont choqué.

     

    Mais passons par dessus les aléas de la nature humaine (l’amertume des perdants) et concentrons nous sur l’essentiel, et l’essentiel c’est la façon dont le nouveau pouvoir va relever les défi qui l’attendent.

     

    Dans cette campagne si personnalitée ( pour ou contre Netanyahou), aucun débat de fond n’a eu lieu, et surtout personne, à part un petit parti d’extrême gauche, n’a évoqué de manière substantielle la question palestinienne et la publication du deal du siècle, si tant est que ce ne soit pas l’arlésienne… Existe t il vraiment ce plan dont personne n’a encore eu la moindre idée, même si d’aucuns prétendent que ce sera pour Donal Trump l’occasion de présenter la note de tous ses bienfaits (reconnaissance du Golan, Jérusalem capitale d’Israël, transfert de l’ambassade US, etc…) à B. Netanyahou. Mais nous verrons bien.

     

    Mais la proximité de la fête de Pessah, mythe fondateur de l’Histoire du peuple d’Israël, et premier événement national de ce peuple en tant que tel, me conduit à un autre type de spéculations car, après tout, la politique est un mal nécessaire et même Hegel a montré qu’on ne pouvait pas en faire l’économie, ni totalement ni durablement. C’est une tradition qui remonte à très loin, puisque la pensée grecque (Socrate, Platon, Aristote) y souscrivaient déjà…

     

    Je voudrais m’attarder un peu sur l’essence de tradition juive et sa tendance historiographique, en d’autres termes, comment notre tradition conçoit la relation ou le témoignage historique. Et je voudrais faire état d’une critique «subtilissime » faite à ce type de récit, comme la sortie d’Egypte, la traversée du désert, la remise des Tables de la Loi, etc…

     

    C’est une petite histoire, une véritable blague qui met en présence un jeune lycéen et ses parents, personnes éduquées et cultivées, ayant un bagage académique, juifs israéliens pratiquement laïques mais ouverts, c’est-à-dire non ennemis de la religion. Ces parents savent que l’élément religieux est inséparable de l’essence de l’histoire d’Israël, faute de quoi le peuple juif n’aurait aucun droit sur cette terre, cette patrie ancestrale, qui lui est de toutes manières éternellement contestée. Et ce, en tout état de cause.

     

    Ces parents hypothétiques demandent à leur fils collégien ou lycéen ce que les professeurs d’histoire juive lui enseignent au sujet de Pessah. Et voici, grosso modo, ce que leur fils espiègle leur raconte : il y avait des Juifs en Egypte il y a très longtemps et au début tout se passait bien, quand soudain tout changea. Le colonel Pharaon a commencé à les persécuter. Tsahal eut vent de l’affaire et mit au point une vaste opération aéroportée destinée à évacuer ces Juifs perdus d’Egypte et à les ramener en Eréts Israël…

     

    Les parents qui écoutaient leur fils avec attention sont médusés et posent tout de même une question à leur fils : Est ce bien là ce que vous enseignent vos maîtres d’histoire juive au lycée ?

     

    Le fils éclate de rire et leur répondit ceci : Ah mes chers parents si je vous disais ce qu’ils nous disent vraiment vous n’en croirez pas un seul mot. CQFD…

     

    Voilà la plus subtile mise en cause de la tradition historiographique juive, controversée au sein de ses propres tenants. Quel est le sens profond de ce midrash moderniste ? Il veut attirer l’attention sur le caractère fabuleux, à peine croyable, du récit que donne la Haggada de Pessah. Et cette Haggada est une véritable Aggada, une légende, mais une légende en laquelle nous croyons et qui constitue l’une de nos plus belles soirées de fêtes familiales, au cours desquelles nous sommes tous attablés, ensemble, dans la joie et l’harmonie.

     

    Le dialogue symptomatique entre les parents et leur fils vise à montrer du doigt le décalage entre le mythe et la réalité. Certes, la réalité historique, nul ne la connaîtra jamais car nous n’y étions pas. Mais selon la critique biblique, le récit de cette sortie d’Egypte est une lecture théologique de l’Histoire. Ce n’est pas le reflet fidèle ou vérifiable de ce qui s’est réellement passé. Les hypothèses de la haute critique évoquent un mouvement de transfert de populations qui s’est déroulé sur plus d’un siècle, où des tribus sémitiques ont franchi le Jourdain et se sont mêlées à d’autres tribus de même origine. Cette théorie fait de l’émergence du peuple d’Israël le résultat d’une simple évolution démographique. Et elle réduit à zéro l’influence du courant charismatique qui fait de Dieu le factor primus de toute l’Histoire juive : Dieu a jeté son dévolu sur ce peuple sans lui demander son avis. Et toute l’histoire du peuple d’Israël se réduirait à ce constat.

     

    D’autres critiques bibliques se sont inscrits en faux contre cette approche : derrière cette théorie une certaine théologie protestante est à l’œuvre et qui cherche à discréditer la fiabilité du récit biblique, car, ne l’oublions pas, un certain antisémitisme se cache là-derrière, même s’il ne veut pas dire son nom.

     

    En fait, toutes les nations, tous les peuples, toutes les religions, y compris le judaïsme, sont batis sur des mythes fondateurs car le mythe est une forme d’histoire populaire. La sortie d’Egypte demeure l’épine dorsale du judaïsme puisque la Haggada constitue le premier midrash du livre biblique de l’Exode. Les Sages ont su s’adresser à la conscience populaire juive en choisissant les arguments qui lui parlent. C’est comme le récit de l’œuvre de la création, ma’assé béréchut. Et le talmud ne s’y est pas trompé qui souligne que ce premier chapitre de la Genèse a résumé de son mieux des choses compliquées car, révéler le secret de la création à des êtres de chair et de sang est chose impossible

     

    Je propose d’étendre cela au récit de la sortie d’Egypte qui représente et représentera pour l’éternité l’Odyssée du peuple d’Israël. C’est notre plus belle fête familiale. Et n’oublions pas que les auteurs de cette Haggada recommandent d’approfondir le momentum de ce récit. Le faire est digne d’éloge : haré zé meshubbah.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Réflexions sur de récentes élections législatives en Israël…

    Imprimer

      

    Réflexions sur de récentes élections législatives en Israël…

    Le moins que je puisse dire est que je ressens un profond soulagement à la fin de ce spectacle désolant qui m’a énormément choqué, pas seulement en tant que philosophe mais en simple Juif, attentif à ce qui passe dans la terre natale de mes ancêtres, un pays rené de ses cendres, après deux millénaires d’exil, tel un phénix, mais dont les citoyens (surtout la classe politique) adoptent des conduites indignes.

    La campagne en elle-même, anormalement longue, devenait insupportable et avec une presse qui ne laissait rien passer car il faut bien avoir une ou deux choses, croustillantes si possible, à se mettre sous la dent. Tant de journaux télévisés ou d’éditoriaux dans la presse écrite, sans compter les réseaux sociaux qui se sont vraiment surpassés. Mais venons-en au contenu :

    Lire la suite

  • Laurent Dubreuil, La dictature des identités (Le Débat, Gallimard)

    Imprimer

    Laurent Dubreuil, La dictature des identités (Le Débat, Gallimard)

    Voici un sujet qui n’intéresse encore que très modérément la culture européenne, spécialement française, tant il est centré autour de la vie en Amérique où tout est étudié, rangé dans des catégories, enfermé, oserais je dire, dans des identités qui vous collent à la peau. Et qui, ne l’oublions pas, génère d’innombrables minorités avec leurs lois protectrices, leurs lettes contre des discriminations, réelles ou le plus souvent imaginaires…. Et ceci vaut principalement des universités du Nouveau Monde qui sont de véritables moules formatifs. On peut parler aussi des immenses réseaux sociaux comme formateurs d’opinion et fondateurs d’identité. Pr exemple, une femme internaute peut se présenter de la manière suivante : femme blanche, latino, homosexuelle, etc… En soi, ce n’est pas extraordinaire, mais sous nos latitudes c’est encore assez inhabituel.

    Lire la suite

  • Martin Heidegger et Jean Duns Scot (1266-1308) Gallimard)

    Imprimer

    Martin Heidegger et Jean Duns Scot (1266-1308) Gallimard)

    Peu de gens, y compris des apprentis philosophes, savent que Heidegger a commencé par être un médiéviste et qu’il a soutenu sa thèse d’habilitation (doctorat d’Etat ) sur un grand philosophe-théologien chrétien du XIIIe siècle. Il s’est intéressé aux fondements logiques de la pensée selon cet auteur Jean Duns Scot, qui a atteint pratiquement la même notoriété que Thomas d’Aquin sinon plus. Heidegger va jusqu’à écrire dans les premières pages de sa thèse que Duns Scot a plus fait école que l’illustre dominicain… On a parlé de lui comme d’un docteur subtil, tant il a contribué à critiquer la philosophie aristotélicienne, en vogue de son temps, tout en lui faisant jouer un rôle foncièrement ancillaire, c’est-à-dire en tant que servante de la théologie et de la foi.

    Lire la suite